Didier Martenet
Vendredi, 15h: Didier Martenet (à g.) fait le plein à la station de recharge tandis que Robert Habel met la tête à la fenêtre.
Reportage

Émotions pour un road trip électrique!

09 mars 2018

Star du Salon de l’auto de Genève, du 8 au 18 mars, la voiture électrique est devenue l’année dernière la voiture la plus vendue en Norvège. Nous avons testé une e-Golf au pays des fjords, en plein hiver: 1334 km en cinq jours!

«On a commencé très fort! On est passés à 3% de la catastrophe absolue: les 3% de batterie qui restaient dans notre voiture électrique, quand on a enfin trouvé une station de recharge. On s’est lancé ce matin dans notre grand défi: faire plus de 1000 kilomètres en voiture électrique à travers la Norvège, en plein hiver, d’Oslo à Stavanger, dans la région des fjords, sur la route de Bergen. J’avais lu que la Norvège, avec ses 5 millions d’habitants, était le paradis de l’électrique et que pour la première fois dans l’histoire, l’année dernière, les ventes de voitures électriques (20,9%) et des voitures hybrides (31,3%) avaient dépassé celles des voitures à essence. Cela grâce à toutes sortes de mesures d’encouragement de la part du gouvernement norvégien: pas de taxes sur les voitures électriques, les parkings et les péages gratuits, le droit d’utiliser les couloirs de bus. Et en plus, le plein d’électricité, qui est huit à dix fois moins cher que le plein d’essence! Donc on a décidé d’aller tester la voiture électrique. Pas seulement en ville, mais sur les longues distances.

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Jeudi, 11h Anita Svanes nous remet la clé de l'e-Golf.

Vendredi 23 février

C’est mon ami photographe Didier Martenet qui est au volant; moi, je prends des notes, et d’ailleurs je n’ai pas de permis. Anita Svanes, la responsable communication de Moller Mobility Group, l’importateur de VW, nous prête une e-Golf, la leader du marché en Norvège, avec plus de 15 000 véhicules vendus en 2017. Elle nous a donné aussi une carte pour faire le plein dans les stations de recharge – ladested elbil, en norvégien –, qui s’affichent sur notre GPS.

On quitte l’hôtel Radisson à 10 h 15, en pleine forme. La batterie est pleine, l’autonomie garantie s’affiche sur le tableau de bord: 254 kilomètres. On roule sur l’autoroute. C’est silencieux, paisible, très confortable. On ressent la curieuse impression de surfer sur le futur. On se sent plus stylés, plus chics, que les conducteurs à essence. Mais l’électrique a sa faille: la batterie se décharge presque deux fois plus vite par grand froid. On a fait 70 kilomètres en 1 h 12 et on n’est déjà plus qu’à 40% d’autonomie. Notre GPS n’annonce aucune station, donc on sort au hasard dans une station d’essence.

Dans un coin, deux chargeurs que les Norvégiens appellent des superchargeurs. Rapides, efficaces! Anita Svanes nous a donné sa carte pour recharger, mais on peut également le faire par SMS ou par une appli, malheureusement impossible à charger avec notre portable suisse. J’avais lu un peu partout qu’on pouvait faire le plein en vingt minutes; en réalité il faut compter une heure quand il fait froid.

On reprend l’autoroute, confortables, tranquilles. Mais le GPS nous dit de quitter l’autoroute. Des travaux? Des interruptions dues au froid? On ne s’en rend pas compte tout de suite, mais il nous emmène dans la montagne. On se retrouve sur des routes terrifiantes, recouvertes de neige et de verglas. Les champs de neige, les forêts, très peu de voitures, l’impression d’être engloutis au milieu de nulle part. Heureusement, l’e-Golf tient la route. Elle est même impressionnante, stable, régulière, efficace. Didier a coupé le chauffage pour économiser la batterie. Il évite même de dégivrer la vitre arrière. On gèle. Ça va durer deux heures.

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Vendredi, 14h45 Une chaise électrique occupe la place pour recharger.

Le GPS nous annonce finalement une station de recharge à Kragero, une petite ville au bord de la mer. Il commence aussi à diffuser des messages d’alerte: «Vous n’avez plus que 50 kilomètres», «Nous mettons le confort minimal»… Quand on arrive enfin, à 14 h 45, le GPS nous guide vers la station de recharge. C’est un parking en sous-sol. Mais la première prise est déjà occupée par… le fauteuil d’un handicapé. Et les deux autres sont hors service: l’une arrachée, l’autre abîmée. Une femme nous dit qu’il y a une station de recharge sur le parking d’un grand magasin. On repart, tandis que le tableau de bord nous donne un dernier avertissement: «Extinction automatique de l’électricité dans trente minutes.» On cherche toujours cette satanée station: plus que 12 kilomètres, plus que 11…

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Vendredi, 15h Alerte: plus que 11 kilomètres d'autonomie!

«Regarde, c’est là!» s’écrie Didier. Sur un obscur parking, devant un grand magasin d’alimentation, sans aucun panneau qui l’indique. La délivrance! Mais quand il met la pompe, tout se bloque. Cinq minutes de pure angoisse. Et puis il arrive à déverrouiller la voiture et ça commence à charger! On n’avait plus que 3% et la recharge va prendre une bonne heure…

On attend dans l’entrée du magasin: il y a quelques tables, une machine à café. Didier achète des petits pains, du fromage, du jambon, du salami, des chips. Je lui dis que c’est le meilleur repas qu’on ait fait depuis des jours, alors qu’on a claqué 180 francs chacun, la veille, pour un repas pseudo-gastronomique. «Dommage qu’on n’ait même pas un verre de vin ou une bière pour arroser cela.» Il faut dire qu’en Norvège, la tolérance pour l’alcool au volant est de zéro pour mille!

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Vendredi, 16h30 Pause dans l'entrée d'un magasin.

On arrive dans le vieil hôtel Victoria à 19 heures. Les Norvégiens se couchent tôt et mangent tôt, la cuisine du resto voisin ouvre de 17 heures à 21 heures. «Tu te rends compte qu’on a fait 185 km, c’est de la pure folie», m’explique Didier.

Samedi 24 février

Soupe aux champignons, saumon à la sauce hollandaise et petits légumes de saison, mousse au chocolat ou au citron: c’est le repas que l’on savoure à l’hôtel où l’on a miraculeusement atterri. Le tout bercé par la voix chaude d’une jeune chanteuse qui s’accompagne au piano. On a de nouveau frôlé le code. On est partis ce matin à 10 heures. Ciel gris, lumière grise, froid glacial. On repart à plein, on trouve une station, on recharge une heure, on attend dans un café, on repart…

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Samedi, 10h A Kragero, -13 degrés, on saute pour se réchauffer.

On décide d’aller d’une traite jusqu’à Stavanger, au bord des fjords. Le GPS nous indique une prochaine station dans un parking à Mandal, mais elle n’existe pas. Il nous conduit à une autre recharge: un vieux modèle, mais bon… Une heure au café, et quand on revient, la mauvaise surprise. La batterie n’a gagné que 7 kilomètres. Il faut vraiment des superchargeurs. Prochaine station à 40 kilomètres: huit superbes bornes, mais ce sont des Tesla, la voiture électrique de superluxe dont le système est incompatible avec les autres e-cars. On voit enfin deux autres bornes, mais elles ne fonctionnent qu’avec l’appli qui ne marche pas sur notre portable suisse. Didier appelle le numéro d’urgence qui figure sur la colonne: +47 476 70 800. «Le mec était très sympa et parlait l’anglais parfaitement. Il m’a tout de suite dit: «Il n’y a pas de problème, je vais vous connecter.» Il ne restait que 27% de batterie, on se retrouve à 100% une heure plus tard, après un nouveau café.

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Samedi, 15h Impossible de mettre le chauffage, qui viderait la batterie. Il fait zéro degré.

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Samedi, 16h Téléphone au numéro d'urgence, qui va recharger notre e-Golf.

J’ai l’impression, depuis hier, d’être inquiet du matin au soir et d’être ennuyé en permanence par ces histoires triviales de recharge. Bien sûr, il y a la beauté des paysages, la nature, certains visages croisés ici et là, l’atmosphère pittoresque des maisons rouges, mais comme elle est pesante et comme elle gâche tout, cette voiture électrique! Didier est plus serein, il est motard et il aime l’aventure. «Je trouve excitant qu’on puisse tomber en panne, ça crée un certain suspense, ça fait tout le charme de notre voyage.» On décide de s’arrêter à Sokndal, une ville toute proche. La route quitte la côte et c’est de nouveau la montagne. On arrive vers 20 heures, on trouve deux chambres dans un hôtel, le Sogndalstrand Kurturhotell, on mange… Quand Didier explique qu’on roule en e-Golf, le patron lui propose de brancher la voiture sur sa prise, devant chez lui. Il est 1 heure du matin, notre voiture dort tranquillement en se rechargeant. Je lis quelques pages d’une biographie de l’écrivain Michel Déon, je pense enfin à autre chose qu’à la voiture électrique.

Dimanche 25 février

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Dimanche, 9h La voiture a été rechargée chez le patron de l'hôtel.

«Aujourd’hui, c’est l’escale relax», me dit Didier au petit-déjeuner. Ce matin, on a vu les immenses éoliennes qui, avec les barrages hydrauliques, fournissent l’électricité en Norvège. On part à 9 h 30, confortables, confiants. On arrive à Stavanger une heure plus tard. Mais ai-je encore besoin de le redire: on vit au rythme de la batterie qui se vide… Le GPS nous indique plusieurs stations, toutes inutilisables. Mais Didier est un photographe passionné: il veut à tout prix arriver avant 16 heures pour capter la lumière idéale. «On va bien trouver une autre recharge, s’écrie-t-il, il y en a partout.» Dix kilomètres plus loin, divine surprise: une station!

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Dimanche, 16h On a atteint notre objectif: la Norvège des fjords qui s'ouvre après Mosteroy.

On touche enfin au but de notre road trip, une presqu’île avec ses fjords, son harmonie, sa douceur. On amorce aussitôt notre retour vers Oslo. On arrive dans la ville d’Egersund à 19 h 30. L’hôtel a une recharge sur son parking. C’est dimanche soir et la ville est déserte, glaciale. On tombe sur un resto chinois, le Peking House: très bon. Un excellent vin chilien, et bon marché pour la Norvège, 45 francs, deux ou trois bières. «Cette e-Golf est géniale, s’exclame Didier, je suis vraiment emballé par cette voiture et chaque minute de conduite est un pur plaisir, mais il lui manque au moins 100 bornes d’autonomie.»

Lundi 26 février

«On ne nous l’avait pas fait encore, mais on aura tout eu, décidément. Ils ont une panne informatique, tout leur système est bloqué.» On gèle devant une station de recharge, Didier est furieux. On est partis à 9 heures, le GPS nous a envoyés sur une route de montagne enneigée, comme à l’aller, mais on a décidé de ne plus l’écouter. On est sur la route nationale, la E38. Didier vient d’appeler le numéro de secours qui figure sur cette borne, le 22 55 54 24. L’employé lui dit qu’ils ont un bug total et qu’il ne peut rien faire. Il nous conseille d’aller dans la prochaine ville, Flekkefjord, à 15 kilomètres. «D’ici là on aura peut-être réglé le problème.» On arrive à recharger… pour 150 kilomètres!

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Lundi, 13h Escale obligée au McDonald's

Le GPS nous indique ensuite une recharge McDonald’s, sur un grand parking devant le resto. Je n’étais pas entré dans un McDo depuis quinze ans et ça m’amuse d’y retourner. Je prends deux hamburgers et des frites. On reprend la route pour Kragero, où l’on s’était arrêtés il y a trois jours, quand on était tombés à 3%. Nouveau café dans le magasin d’alimentation. «La bière est hors de prix, me dit Didier, 6 à 7 francs au moins la bouteille. Et il n’y a pas de vin!»

Mardi 27 février

On a mangé de nouveau au McDonald’s, puisqu’il héberge des stations de recharge. On a quitté Kragero ce matin, destination Oslo. Il fait un froid polaire, –17 degrés, comme en Suisse. Impossible de mettre le chauffage, qui viderait la batterie. Manteaux, gants, bonnets. «Ça fait longtemps que je n’avais pas pété de froid comme ça dans une voiture», remarque Didier.

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Mardi, 11h A Kragero, -17 degrés, vent violent.

On a choisi notre cap: la route E38, jusqu’à Oslo. Le GPS essaie de nous envoyer dans la montagne, puis dans un raccourci rocambolesque avec un passage sur un ferry, mais on l’ignore et on finit même par le débrancher. Zéro souci pour recharger au McDo. On retrouve enfin Oslo et notre hôtel Radisson. Très heureux mais fatigués, surtout Didier, qui a conduit non-stop. On regarde le compteur, 1334 kilomètres en cinq jours. Demain, on rend la voiture.»