Blaise Kormann
Souvent affaiblis par les privations et les journées de marche pour arriver à la frontière ougandaise, tous les enfants sont mesurés, pesés et auscultés dans les différents dispensaires du camp pour détecter les cas de malnutrition.
Reportage

En Ouganda, auprès des réfugiés de la faim

06 juillet 2017

La famine, la sécheresse et la guerre chassent des millions d’Africains de leur terre. Reportage à Bidi Bidi, le plus grand camp de réfugiés au monde, en Ouganda.

Assise sur un bout de bâche, à même le sol, Rima Daniel nettoie instinctivement le mélange de morve et de poussière qui recouvre le visage de sa fille, Elisabeth, avant de la mettre au sein. Elle n’a plus beaucoup de lait. La petite de 7 mois devra s’en contenter. La frêle jeune femme de 21 ans semble comme perdue dans l’immense dédale de tentes blanches aux couleurs des Nations unies et de huttes aux murs de terre qui s’étire au milieu de nulle part, sur un plateau aride de l’extrême nord de l’Ouganda. D’une voix faible, le regard dans le vague, elle raconte son histoire. Comment, en novembre dernier, elle a décidé de quitter sa maison, son pays, le Soudan du Sud, enceinte de sept mois, avec son fils de 3 ans, Joshua, sous le bras. «Mon mari a disparu. Avec la guerre, les villages étaient sans cesse attaqués, cela devenait trop dangereux de rester», confie Rima Daniel. Après huit jours de marche à travers le bush brûlé par le soleil, affamée, exténuée, elle accouchera dès son arrivée à la frontière.

Depuis le 12 novembre, la jeune maman et ses deux enfants ont trouvé refuge à Yangani, l’un des villages qui forment Bidi Bidi, le plus grand camp de réfugiés du monde. Prévu à l’origine avec une capacité de 40 000 places, celui-ci a dû s’agrandir à une vitesse vertigineuse pour monter en quelques mois à 272 000 occupants, éparpillés sur une vaste étendue de 940 km2. La faute à un exode massif de Sud-Soudanais. Depuis l’été dernier, ils sont entre 1000 et 2000 chaque jour à traverser la frontière ougandaise, après avoir pris tous les risques, marchant dans la brousse sans eau ni nourriture, évitant les routes où ils pourraient être la proie des bandes armées. Ils fuient la guerre civile, les massacres et les ravages de la famine. Dans le pays, près de 2 millions de Soudanais sont en état d’«urgence alimentaire». Une tragédie humanitaire.

86% des réfugiés sont 
des femmes et des enfants

La situation est d’autant plus alarmante que 86% de ces exilés sont des femmes – souvent veuves – et des enfants de moins de 20 ans. A Bidi Bidi, chaque trajectoire est un drame. Il y a Annet Ita, 37 ans, qui a vu son mari, son frère et l’un de ses fils tués à coups de machette. Elle se bat pour s’occuper au mieux, seule, des quatre enfants qui lui restent, dont le plus petit dort innocemment, accroché à son dos, maintenu entre ses reins par un pagne aussi coloré que poussiéreux. Il y a aussi Satimon Alafi, chef de famille à 20 ans, responsable de ses trois petites sœurs depuis la mort de leurs parents. Le jeune homme est marqué; il a été attaqué, battu durant leur fuite. Aujourd’hui, il s’inquiète surtout au sujet de la cadette, Reida, 4 ans, qui souffre de tuberculose et pour laquelle il peine à trouver des médicaments.

A Bidi Bidi, les réfugiés manquent de tout, en particulier de nourriture. En cause: une certaine indifférence de la communauté internationale et l’insuffisance de moyens financiers des Nations unies. Alors que le Soudan du Sud représente la plus grave crise en Afrique depuis le Rwanda en 1994, l’ONU n’a en effet bouclé que le 18% du budget de 670 millions de dollars nécessaire cette année pour secourir ses ressortissants. Résultat: en mai, le Programme alimentaire mondial a été contraint de réduire de moitié la ration mensuelle de nourriture distribuée, qui était déjà un minimum.

Certaines ONG sont sur place pour tenter de pallier le manque, mais c’est insuffisant. Ce matin-là, elles sont nombreuses, les mères de famille à faire la file devant l’une des tentes d’un dispensaire du camp. «Nous allons donner des suppléments de nourriture aux femmes enceintes et allaitantes ainsi qu’aux bébés», explique Ogwang James Odur, nutritionniste pour l’organisation Action contre la faim. Sous la tente d’à côté, des équipes médicales alignent les contrôles, mesurant, pesant et auscultant plusieurs dizaines d’enfants. Le diagnostic est implacable: un sur dix souffre de malnutrition. Et ce n’est même pas le plus préoccupant. «Nous comptons énormément de cas de malaria et de diarrhée», s’inquiète Jackline Joko, la responsable médicale du site. «Nous avons beaucoup de cas d’infections des yeux, du nez...» ajoute-
t-elle rapidement. Elle a peu de temps, de nombreuses urgences à régler. Les conditions d’hygiène dans le camp sont mauvaises, les infrastructures sanitaires insuffisantes (dans certaines zones, le besoin de latrines n’est couvert qu’à 10%) et les réfugiés souvent obligés de consommer de l’eau croupie. Les maladies prolifèrent. En début d’année, le camp a été frappé par une épidémie de choléra.

L’ampleur de la tragédie est telle qu’António Guterres lui-même, le nouveau secrétaire général de l’ONU, s’est rendu les 22 et 23 juin derniers à Kampala, la capitale de l’Ouganda, pour lancer un cri d’alarme et exhorter la communauté internationale à se montrer solidaire. Le socialiste portugais a rappelé que ce pays de l’Afrique de l’Est de 38 millions d’habitants est en première ligne; à lui seul, il a accueilli l’an dernier trois fois plus de réfugiés du Soudan du Sud que le nombre de migrants traversant la Méditerranée. Et, malgré les promesses de dons, le risque de voir l’aide alimentaire se tarir à terme est bien réel.

La honte de dépendre
 de l’aide

Sur le terrain, à Bidi Bidi, les réductions de nourriture se font déjà cruellement ressentir. «Nous n’avons reçu chacun que 6 kilos de maïs pour le mois au lieu de 12, ce n’est pas assez», se désespère, les yeux rougis, Morries Niota, 50 ans, entouré de sa famille. Et l’eau est un vrai problème: «Aujourd’hui, nous n’avons pu remplir que deux jerricanes de 20 litres pour nous qui sommes douze, alors qu’il nous en faudrait au minimum cinq.» Dans les zones 4 et 5 du camp, les dernières installées, le manque d’eau est criant. Pour boire, cuisiner et se laver, chaque réfugié a droit à 15 litres en moyenne par jour. C’est en dessous du minimum vital de 20 litres fixé par l’ONU (pour comparaison, chaque Suisse utilise 160 litres d’eau par jour et par personne). Patriarche, paysan comme la plupart des réfugiés, Morries Niota a surtout honte. Chassé de ses terres par la guerre, dépossédé de ses bêtes, il n’est plus en mesure de subvenir aux besoins des siens: «Avant, je cultivais mes champs, là, je me retrouve à attendre, impuissant, que l’on me donne à manger.»

Il y a de l’effervescence justement en ce vendredi matin de juin à l’un des points de distribution de nourriture de la zone 5 de Bidi Bidi. Plusieurs dizaines d’hommes se pressent autour de camions pour en décharger de grands sacs blancs, sous la surveillance de policiers et de militaires. Cachés sous les remorques, les enfants attendent le bon moment et se précipitent pour ramasser le moindre grain de maïs tombé au sol. Ils n’ont pas été à l’école. Pouvoir ramener à leur famille un peu de nourriture, même un petit fond de récipient, est précieux, essentiel même. Plus loin, des centaines de réfugiés attendent déjà derrière une corde. Cela fait plusieurs heures qu’ils sont là, dans la fournaise du début d’après-midi, les pieds dans la poussière, calmes, disciplinés, comme résignés à la lenteur inhérente à ces opérations. Chacun a pris soin d’apporter sa carte du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) remise lors de son enregistrement. C’est le sésame qui permet de participer aux distributions. Plus de 4000 personnes recevront ce jour-là leur ration mensuelle.


Bidi Bidi est un camp à nul autre pareil. Loin des habituels alignements de grandes tentes blanches, il est constitué d’une multitude de villages faits de huttes, éparpillés sur un vaste plateau aride du nord de l’Ouganda. Plus de 270 000 réfugiés y vivent dans la plus grande précarité. Photo: Blaise Kormann

«Contrairement au mois passé, nous arriverons à fournir 12 kilos de maïs par personne», se réjouit Francis Acidri, responsable auprès de l’ONG internationale World Vision, au milieu des sacs qui s’entassent. Reste que les autres aliments distribués sont en dessous des minima. Pour accompagner le maïs, à peine 2,4 kilos de haricots secs, 1,5 kilo d’un mélange de farines de maïs-soja enrichies appelé CSB (pour corn-soya blend), 0,9 litre d’huile de palme et 75 grammes de sel. Le tout devra durer un mois. Aucune trace de produits frais, de lait ou d’une quelconque viande.

Un avenir anéanti

Des organisations humanitaires essaient d’aider les réfugiés à planter quelques légumes. Mais difficile de faire pousser quoi que ce soit sur cette terre ingrate lors des longues périodes sèches. L’eau, encore et toujours, manque. Cette fin d’après-midi, Kiden Viola en a utilisé un minimum pour cuire quelques poignées de haricots rouges pour elle et ses voisins. Une maigre pitance à se partager entre sept personnes. L’unique nourriture du soir. A 20 ans, elle vit seule, n’ayant plus aucune nouvelle de sa famille depuis sa brusque fuite. Elle revient sur son parcours dans un anglais excellent, fait rare au Soudan du Sud, un pays en désagrégation où trois enfants sur quatre ne sont pas scolarisés: «J’étais en cours, quand des soldats sont brusquement entrés dans les salles de classe. Ils ont commencé à tirer. Des étudiants sont tombés, morts, d’autres ont sauté par les fenêtres.» Kiden Viola parvient à prendre la fuite et, en état de choc, rejoint la frontière ougandaise, avec comme seul et unique bagage son sac à dos contenant ses livres scolaires. La jeune femme l’a conservé dans sa tente, comme un symbole d’une vie brisée. Elle qui rêvait de devenir médecin se retrouve à survivre au jour le jour à Bidi Bidi. Il y a bien une école dans sa zone du camp où s’entassent jusqu’à 5000 élèves dans de vastes tentes déchirées, mais elle ne compte que le niveau primaire. «Ici, il n’y a rien pour moi. Aucun avenir», soupire Kiden Viola, serrant son sac d’école, avant de remuer ses quelques poignées de haricots rouges.

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