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© Didier Martenet/L'illustre

«Notre enfance vaut plus que 
25 000 francs»

Publié jeudi 12 juillet 2018 à 11:11
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Publié jeudi 12 juillet 2018 à 11:11 
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Ils font partie des 9018 personnes qui ont souffert de placements abusifs et qui sont au bénéfice de la contribution de solidarité de 25 000 francs offerte à toutes les victimes de ce triste chapitre de l’histoire suisse. Pourtant, eux estiment que notre pays aurait pu être plus généreux.
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Ils sont un peu comme les irréductibles Gaulois qui n’acceptent pas la Pax Romana. Il y a Maria, 82 ans, sa sœur Rose-France, 75 ans, leur frère Willy, bientôt 80 ans, et Daniel, 75 ans, le plus accoutumé à parler aux médias, celui dont la colère reste un moteur perpétuel et qui dit souvent: «J’ai la conviction d’être passé à côté de l’existence!» Ces quatre Vaudois font partie des 9018 victimes de mesures de coercition à des fins d’assistance, le terme précis employé pour parler des enfants arrachés par l’Etat à leur famille, et qui avaient jusqu’au 31 mars 2018 pour déposer leur demande d’indemnisation auprès de la Confédération. Ils ont chacun rempli leur formulaire, bien naturellement, mais ce n’est pas pour autant qu’ils ont le sentiment que justice leur a été faite. La presse s’est fait l’écho de ces destins brisés à la suite d’abus de toutes sortes: exploitation économique, brutalités, viols, stérilisation forcée, quand on n’allait pas jusqu’à utiliser ces jeunes comme cobayes pour des tests de médicaments. Une exposition itinérante a même parcouru la Suisse il y a quelques années pour sensibiliser la population aux souffrances endurées par ces enfants dont le seul tort, souvent, avait été de naître dans un milieu social défavorisé.

Didier Martenet/L'illustre
«Je suis à droite avec mon frère décédé, j’ai 9 ans. J’ai été placé chez un paysan à 6 ans, puis en orphelinat à Lausanne jusqu’à 12 ans. Je n’ai jamais pu faire les études d’enseignant auxquelles je rêvais.» Willy Resin

Maria Resin, Rose-France Cousin Resin, Willy Resin et Daniel Cevey ont connu cette stigmatisation sociale. Transbahutés d’orphelinats en places de travail où on exploitait leurs petits bras, à la campagne, en usine, rarement payés, rudement traités. Rose-France, la cadette des six enfants Resin, avait 2 mois lorsqu’on l’a placée en pouponnière. «A 15 ans, je me suis retrouvée à la rue sans formation.» Daniel, né dans une fratrie de six enfants, n’a jamais connu son père et a été enlevé bébé à sa mère. Il a connu les coups de ceinturon des patrons, passé notamment par ce fameux institut catholique Marini qui a défrayé la chronique et auquel Temps présent a consacré une émission. Brimades, abus sexuels (son frère a été violé par un curé), cet homme cultivé qui a travaillé comme manœuvre durant sa vie, reste meurtri d’avoir été spolié de sa jeunesse. «Pendant quatre ans, mon tuteur a gardé l’argent de mon salaire! Aujourd’hui j’ai un trou dans ma retraite.»

300 millions de réparation

Certes, le 11 avril 2013, la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga présentait officiellement les excuses de tout un pays aux victimes de ces abus, réunies à Berne. Une table ronde, réunissant d’anciens enfants placés, des représentants des autorités et d’organisations sociales, était organisée dans la foulée pour discuter des mesures de dédommagement et de soutien aux victimes. Autre mesure prise en faveur d’un devoir de mémoire, la création d’une commission indépendante d’experts (CIE), composée d’historiens, chargée d’éclairer l’aspect historique et de documenter au mieux cette période sombre de l’histoire suisse. Le fruit de son travail est attendu à l’automne. Le 30 septembre 2016, le Parlement adoptait encore la loi fédérale sur les mesures de coercition à des fins d’assistance qui prévoyait le versement d’une contribution de solidarité pour un montant de 300 millions. Chaque victime devait toucher 25 000 francs.

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«J’ai 11 ans. Toute mon enfance on m’a trimballée d’une place à l’autre. A 6 ans dans une ferme, puis chez un cordonnier, dans un café à 9 ans. J’étais frappée parfois. Je devais manquer tout le temps l’école pour travailler.» Maria Resin

Daniel Cevey a participé aux quinze réunions de cette table ronde. Contrairement à d’autres de ses camarades d’infortune, qui ont plébiscité les mesures qu’elle a prises, il estime qu’on n’en a pas fait assez. «On avait demandé par exemple de pouvoir parler aux parlementaires, d’augmenter l’AVS de toutes les personnes qui n’ont pu exercer un métier décent à cause de leur placement ou encore de faire un geste en offrant un abonnement général CFF ou d’annuler nos dettes quand on sait que 75% d’entre nous vivent dans la précarité. Je touche 1600 francs d’AVS par mois. On nous a rétorqué qu’il y avait 600 000 pauvres en Suisse, que nous n’étions pas les seuls. C’est vrai, mais si nous sommes pauvres, c’est par la faute de l’Etat!»
«Personne ne peut effacer ce qui est arrivé. Ni avec de l’argent, ni avec des excuses, ni avec des études historiques», a déclaré la conseillère fédérale en mai dernier, en clôturant les travaux de la table ronde. Maria, Rose-France, Willy et Daniel sont bien d’accord. «Mais la Suisse aurait pu se montrer plus généreuse. On ne demandait pas des millions mais un peu plus de générosité pour un pays aussi riche que le nôtre. Je connais une victime, malade d’un cancer, qui doit prendre sur ces 25 000 francs pour vivre, car il est aux poursuites pour des arriérés d’impôts, raconte Daniel Cevey. Or, dans la loi, il était précisé que cette somme versée à titre de réparation ne peut être saisie pour des raisons fiscales ou autres. Dans son cas, ce n’est pas vrai. Parfois, il n’y a rien derrière les beaux discours!»

Ziegler à la rescousse

Nos irréductibles Vaudois ont trouvé un allié de poids en la personne de Jean Ziegler. Le bouillant sociologue genevois estime aussi «dérisoire» ce montant de 25 000 francs alloué aux victimes. «Ce qui s’est passé est un véritable scandale, un crime contre l’humanité. D’ailleurs, on n’aurait jamais dû fixer une date limite à la demande de réparation. Ce genre de crime est imprescriptible. On estime à 300 000 le nombre de victimes de placements abusifs, on peut imaginer que pour certains c’est encore trop douloureux de remuer ce passé. Ils doivent pouvoir réclamer leur dû en tout temps!»

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«Ici j’ai 11 ans, j’ai été arraché bébé à ma mère qui pourtant travaillait. Je n’ai jamais connu mon père. A l’école, on me mettait au fond de la classe, on ne s’occupait pas de moi. Un de mes patrons me battait avec une ceinturon.» Daniel Cevey

Pierre Avvanzino, professeur à la retraite et historien spécialiste de la question, estime, lui, que ce chiffre est certainement en deçà de la réalité. «Il correspond à mon avis à la période entre 1935 et 1970, mais ne comprend pas tout le XIXe et le début du XXe siècle.» L’historien, qui fut un des premiers à ouvrir ce dossier il y a quarante ans, comprend la colère de Daniel et de ses camarades. «C’est vrai que des efforts supplémentaires auraient pu être faits. Mais j’attends beaucoup des travaux de la commission d’enquête qui doit permettre de documenter les faits à plusieurs niveaux et, qui sait, amener peut-être un surcroît de générosité pour les victimes.» L’historien justifie néanmoins la date butoir du 31 mars fixée par les autorités pour déposer une demande d’indemnisation. «Il fallait agir vite pour que les personnes les plus âgées puissent encore en bénéficier.»

Didier Martenet/L'illustre
Famille déciméeUne rare photo de la fratrie Resin avec leur père. Ils ont tous été placés en institution, chez des paysans ou des patrons.

Avec cet argent, Maria a offert «un joli souper» à ses enfants et petits-enfants et mis le reste de côté pour son enterrement. Rose-France s’est déjà offert une montre automatique Tissot. Willy a aidé financièrement son fils et son ex-femme. Daniel, lui, veut s’acheter un camping-car pour voyager, mais se désole que son frère aujourd’hui décédé ne puisse jamais voir la couleur de cet argent. «Il me semble que notre enfance valait bien plus que 25 000 francs.»

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