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© © sedrik nemeth

Enquête sur l’héritage maudit des Légeret

Publié vendredi 4 mai 2018 à 00:00
modifié jeudi 17 mai 2018 à 11:05
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Publié vendredi 4 mai 2018 à 00:00 
modifié jeudi 17 mai 2018 à 11:05
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François Légeret se bat pour toucher sa part de l’héritage de son père, Charles, décédé en 1990. Une somme qui pourrait s’élever à plus de 10 millions de francs.
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C’est le volet le plus opaque de l’affaire Légeret, le plus sensible aussi. L’objet d’une bataille impitoyable qui se déroule dans le silence feutré des tribunaux et des études d’avocats: la bataille pour l’héritage des Légeret! Qui touchera l’énorme héritage laissé par l’architecte Charles Légeret, décédé en 1990, dont la succession n’est toujours pas réglée? Et qui touchera aussi l’héritage de sa veuve, Ruth, qui pourrait s’élever à plus de 7 millions de francs? Et surtout, François Légeret, considéré par la justice vaudoise comme le meurtrier de sa mère, de sa sœur Marie-José et de Marina Studer, une amie de sa mère, recevra-t-il sa part de l’héritage de son père, comme il le devrait en principe?

La question, taboue, est au cœur de plusieurs procédures civiles qui traînent depuis des années, plombées par les arguties juridiques et les procédés visant à empêcher à tout prix François Légeret, qui clame toujours son innocence, de recevoir le moindre franc.

L’argent comme source de discorde et de haine, l’argent comme cadeau empoisonné et maléfique: plus de douze ans après le drame, la famille Légeret baigne toujours dans cette atmosphère lourde et désespérante. Ruth Légeret, la mère retrouvée morte, et Marie-José, sa fille disparue, ne sont plus là, mais les survivants n’en finissent pas de rejouer entre eux, à distance, la même bataille inexpiable.

La guerre pour l’héritage

Quand le drame survient, autour de Noël 2005, la famille Légeret se déchire déjà depuis une quinzaine d’années à propos de l’héritage du père, Charles, un architecte connu sur la Riviera qui avait constitué une immense fortune sous forme d’immeubles. Charles et Ruth Légeret ont eu deux enfants de sang, Marie-José et Jean-Marc, et ont adopté deux enfants, Ramou et François, beaucoup plus jeunes, les deux originaires d’Inde. Les relations entre les quatre enfants sont complexes et souvent difficiles, en particulier avec Jean-Marc, qui a vu débarquer tour à tour Ramou, âgé de 5 ans, au début des années 60, alors qu’il avait lui-même 12 ans, puis dix ans plus tard François, âgé alors de 9 ans.

Dès le décès du père, le 8 décembre 1990, la famille se divise et se bat pour l’héritage. Une guerre totale, malveillante, violente! Charles a légué l’ensemble de ses biens à ses quatre enfants, tout en en laissant l’usufruit à sa femme Ruth, qui va acquérir en outre, sur sa propre fortune, en 1995, la maison familiale à Vevey, au 26, sentier des Ruerettes, où elle sera retrouvée morte. Une maison qui vient d’être mise en vente, il y a quelques semaines, au prix de 1,7 million de francs.

A combien se monte l’héritage de Charles Légeret? Selon le premier jugement de condamnation de François Légeret, daté du 28 juin 2008, sa fortune restant à partager est imposée alors à hauteur de 38,8 millions de francs brut et 12,5 millions de francs net, au 31 décembre 2004.

Les quatre héritiers, à savoir les quatre enfants de Charles et Ruth Légeret, ne sont plus que trois, car Ramou, qui s’est établi au Tessin, est décédé prématurément en 1992, à 35 ans. (Ce sont les enfants de Ramou – il en a cinq – qui vont donc hériter de sa part.) Entre Jean-Marc, d’un côté, et, de l’autre, Marie-José et François qui font bloc contre lui avec leur mère Ruth, la situation va devenir de plus en plus tendue: divergences d’intérêts, divergences de calculs… François est le chouchou de sa maman; et il est détesté par Jean-Marc qui le soupçonne de vouloir faire main basse sur l’héritage. Le 10 janvier 1997, Jean-Marc Légeret porte plainte contre sa mère, l’accusant de n’avoir pas déclaré une somme de 146 000 francs au fisc. Cette dénonciation de la part de son propre fils blesse si profondément Ruth Légeret qu’elle décide, trois mois plus tard, le 20 avril 1997, de le déshériter. Jean-Marc Légeret va ensuite demander, le 5 octobre 2000, la mise sous tutelle de sa mère en affirmant qu’elle est manipulée par François. Mais le tribunal rejette sa demande, le 6 mai 2002.

Après des années de conflit, Jean-Marc obtient finalement, en 2004, un arrangement qui, précisera-t-il aux enquêteurs après le drame, «n’était pas en ma faveur»: il reçoit 3 millions de francs environ et n’a plus à répondre des dettes éventuelles de la succession. Il n’est plus concerné, depuis lors, par la succession de son père, regroupée dans une hoirie composée de François, de Marie-José et de leur mère. Les enfants de Ramou reçoivent quant à eux, à la fin de 2004, leur part de l’héritage. En cette même année 2004, François Légeret, qui a abandonné deux ans plus tôt son travail d’infirmier, assume la gestion de l’hoirie, qui lui versait un salaire de 6000 francs par mois.

François Légeret était très riche

Quand le drame se produit, autour de Noël 2005, les enquêteurs imaginent aussitôt un François Légeret financièrement aux abois, venu soutirer de l’argent à sa mère et l’ayant tuée lors d’une dispute. François Légeret avait sans doute des problèmes de cash, mais il faut se rendre compte qu’il était alors un homme très riche. Il possédait deux villas mitoyennes à Rue, dans le canton de Fribourg, et une parcelle sur laquelle étaient construits cinq logements aux Monts-de-Corsier, au-dessus de Vevey. Ces biens représentaient une fortune considérable et procuraient des revenus mensuels qui n’étaient pas inférieurs à 5700 francs en 2005, alors même qu’ils n’étaient pas tous mis en location. Et François Légeret était bien sûr l’héritier, en plus, d’une partie de l’énorme fortune de son père, qui générait elle-même des sommes considérables en loyers – 1 ou 2 millions par année.

Une durée inhabituelle

La mort de Ruth Légeret et la disparition de sa fille, Marie-José, puis la condamnation de François Légeret, en juin 2008 et en mars 2010, ont évidemment rebattu toutes les cartes. « C’est un dossier compliqué et ultrasensible, explique Me Etienne Campiche, l’avocat lausannois de François Légeret, chargé, depuis juillet 2015, de cinq procédures civiles. Charles Légeret est décédé en 1990, nous sommes en 2018 et sa succession n’est toujours pas réglée! Une telle durée est inhabituelle et contraire à l’intérêt légitime des héritiers, qui est de recevoir leur part dans un délai raisonnable. Ce d’autant que la succession de Charles Légeret est largement bénéficiaire et qu’il ne reste plus que deux parties dans l’indivision, soit François Légeret et l’hoirie de sa sœur Marie-José. Dans ces conditions, on peine à comprendre que le partage soit retardé.»

© sedrik nemeth
 

« Mon mandant est persuadé qu’on cherche à l’empêcher de pouvoir financer une défense efficace ». Me Etienne Campiche, Avocat de François Légeret - DR

Mais un homme condamné pour «un triple homicide» en 2005 peut-il hériter valablement de l’argent que lui a légué son père quinze ans plus tôt, en 1990? Accusateur lors des deux procès qui ont eu lieu contre lui, le procureur général vaudois Eric Cottier, connu pour sa dureté, a décidé qu’il n’en était pas question. Il a ainsi fait séquestrer 2,2 millions de francs appartenant à François Légeret – une somme correspondant à des loyers versés du 25 février 2010 au 22 mars 2013 – au motif que le crime ne doit en aucun cas profiter à son auteur. Mais le Tribunal fédéral, saisi par Me Kathrin Gruber, l’avocate mandatée par François Légeret pour cette problématique pénale, a annulé cette décision le 24 octobre 2017 et renvoyé le dossier à la justice vaudoise, qui ne s’est pas encore prononcée. Car la problématique est désormais davantage civile que pénale.

«Il s’agit d’un point crucial, explique Me Etienne Campiche, qui défend François Légeret avec beaucoup de détermination et de confiance. Certains de nos contradicteurs soutiennent que mon mandant n’aurait pas le droit de percevoir les fruits des propriétés héritées de son père, sous prétexte qu’il aurait précipité fautivement l’avènement de la condition – la fin de l’usufruit de Ruth Légeret – qui lui permettait de devenir plein propriétaire. C’est une construction juridique insolite qui n’a – à ma connaissance – jamais été validée par le Tribunal fédéral et qui se heurte à certains principes fondamentaux, mais qui permet, pour l’instant, de tout ralentir et de priver François Légeret de tout revenu jusqu’à ce que les tribunaux tranchent définitivement la question. Mon mandant est persuadé qu’on cherche à tout prix à l’empêcher de pouvoir financer une défense efficace et qu’on veut le réduire au silence.»

Uniques bénéficiaires potentiels de cet imbroglio qui n’en finit pas, les héritiers de Ruth Légeret et de sa fille Marie-José, déclarée morte l’année dernière par la justice vaudoise. Des héritiers qui tiennent en deux noms: d’un côté Jean-Marc Légeret et, de l’autre, Ramou, ou plutôt, puisqu’il est décédé, ses cinq enfants. Jean-Marc Légeret devrait hériter de la moitié de la fortune de sa sœur, qui s’élève à plusieurs millions de francs, plus tous les revenus (les loyers) qui en découlent. Il devrait aussi toucher trois seizièmes de la fortune de sa mère, dont fait partie la maison du drame actuellement mise en vente, le reste revenant aux enfants de Ramou. Jean-Marc Légeret est en effet parvenu à faire annuler par la justice vaudoise, le 24 avril 2015, la décision de sa mère de le déshériter.

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