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© Keystone

Football Leaks «Ce n’est que le début... »

Publié dimanche 18 novembre 2018 à 13:40
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Publié dimanche 18 novembre 2018 à 13:40 
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Coupe du monde 2022 au Qatar, «Haut-Valais connection», relations sous la coupole… Mark Pieth, vonnu pour avoir traqué la corruption à la FIFA, estime qu’il faut s’attendre à d’autres révélations.
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S’il en est un que les révélations des «Football Leaks», particulièrement gênantes pour Gianni Infantino, le patron de la FIFA, n’ont pas étonné, c’est bien lui: Mark Pieth, professeur de droit pénal à l’Université de Bâle et ex-patron du comité de gouvernance de l’institution, promu à ce poste en 2011 par Sepp Blatter pour réfléchir à des idées de réforme.

Keystone
Mark Pieth: Professeur de droit pénal à l’Université de Bâle, Mark Pieth est connu et respecté pour le combat sans merci qu’il mène contre la corruption et la criminalité économique. Son passage à la FIFA a catalysé les opérations d’assainissement…

En mai 2016 déjà, à peine trois mois après l’arrivée au pouvoir du natif de Brigue, cet expert anti-corruption affirmait en effet aux médias qui voulaient l’entendre qu’«Infantino se Blatterise déjà (sic)» (Le Figaro, 15 mai 2016), qu’«Infantino est pire que Blatter!» (L’illustré, 25 mai 2016) ou encore qu’«avec Gianni Infantino, la FIFA est revenue au Moyen Age de Blatter» (RTS, 17 juin 2016).

Une «énorme bizarrerie»
Autant dire que, pour lui, la thèse selon laquelle le successeur de Sepp Blatter serait plutôt en train de pervertir la FIFA que de la réformer et de redorer son blason, comme il l’avait promis, n’est pas une surprise. «Et je crains que ce ne soit que la pointe de l’iceberg», prophétise le Bâlois, pour qui l’affaire du Paris Saint-Germain (PSG), propriété de l’émir du Qatar, peut en cacher une autre: celle de la surprenante attribution de la Coupe du monde 2022 à ce même Qatar (2,6 millions d’habitants): «Un jour, il faudra bien expliquer comment et par qui est arrivée cette énorme bizarrerie», estime Mark Pieth, avant d’étayer: «Grâce aux Football Leaks, on sait que M. Infantino a aidé le PSG à contourner la règle du fair-play financier en lui accordant un traitement de faveur, alors qu’il était secrétaire général de l’UEFA. Aujourd’hui, il se défend en disant: «Si vous n’avez que ça à me reprocher, vous n’avez pas grand-chose.» Mais s’il s’avérait qu’il a été mêlé – même de loin – au trafic d’influence qui a abouti à la désignation du Qatar, le dossier, éminemment politique, prendrait une tout autre tournure.»
On se souvient qu’après cette attribution, Michel Platini, patron du Haut-Valaisan à cette époque, avait été soupçonné d’avoir soutenu la candidature qatarie en coulisses, à la demande du président Nicolas Sarkozy. Un «coup de pouce» qu’une enquête diligentée par la FIFA n’avait pas démontré.

«Haut-valaisanne connection»
Les Football Leaks, du nom de ces millions de documents ayant fuité vers le magazine allemand Der Spiegel avant d’être traités par un consortium de journalistes d’investigation, mettent le doigt sur bien d’autres dysfonctionnements. Celui révélant l’existence d’une «haut-valaisanne connection» n’est pas le moins truculent. On résume. Gianni Infantino, de Brigue, a succédé à Sepp Blatter, de Viège, à la présidence de la FIFA. Dans le cadre des vingt-cinq enquêtes que mène depuis trois ans le Ministère public de la Confédération (MPC), Rinaldo Arnold, de Brigue, premier procureur de l’office régional du Haut-Valais, a appelé André Marty, de Gampel (village situé à 10 km de Viège et à 20 km de Brigue), chef de l’information du MPC, pour lui demander d’organiser un rendez-vous informel entre Gianni Infantino et Michael Lauber, le patron de l’organe judiciaire fédéral. Les deux hommes se sont rencontrés par deux fois dans des arrière-salles d’hôtels de luxe, à Berne et à Zurich.
Deux ans plus tard, les Football Leaks éventent l’affaire et mettent en lumière les liens d’amitié qu’entretiennent depuis l’adolescence Infantino et Arnold. Coup de sang du procureur général du Valais, M. Nicolas Dubuis, qui nomme un procureur extraordinaire chargé d’enquêter sur cette histoire de grandes huiles qui, vu de loin, se tiennent par la barbichette.

Keystone
Michael Lauber: Il est procureur général de la Confédération depuis le 1er janvier 2012.

Une première tête roule
Quelques jours plus tard, à Berne, une première tête roule. Celle d’une grosse pointure du MPC, le Fribourgeois Olivier Thormann, spécialiste des crimes économiques, engagé dans les procédures concernant la FIFA. Un fusible? Peut-être. C’est en tout cas son chef, Michael Lauber, qui est sous pression. La Commission de gestion du Conseil des Etats veut faire toute la lumière sur ses curieux rendez-vous avec Infantino. «Il est clair qu’il n’aurait jamais dû accepter», confirment en chœur Me Stéphane Riand, ancien président du FC Sion et animateur du blog 1dex.ch, et Christophe Piguet, ex-bâtonnier du canton de Vaud, spécialisé dans le droit du sport, tous deux surpris par la bourde de Michael Lauber.

Me Vincent Solari: L’avocat genevois est l’un des défenseurs de Michel Platini, suspendu quatre ans par le comité d’éthique de la FIFA à la suite d’un versement de 2 millions jugé indu. Il se dit irrité par le comportement d’André Marty, le chef de…

Le drôle de tweet d’André Marty
Aurait-il été convaincu par son chef de l’information, André Marty, ancien correspondant de la SF DRS en Italie et en Israël? Cela n’étonnerait pas Me Vincent Solari, l’avocat genevois de Michel Platini, qui nourrit un vieux contentieux avec l’ancien journaliste: «Ce n’est pas la première fois que le MPC et M. Marty se signalent dans cette affaire. L’an dernier, alors que le Ministère public nous faisait savoir par écrit qu’aucune charge n’était retenue contre M. Platini et qu’ainsi il envisageait de classer le dossier, M. Marty s’est fendu d’un tweet étonnant, un samedi qui plus est. Dans ses lignes, il émettait des réserves à propos de cette décision pourtant très claire et soufflait le chaud et le froid quant au bien-fondé de cette dernière. Un message en forme de communiqué accompagné, plus surprenant encore, d’une photo de M. Platini joueur. Une pratique clairement abusive qui n’a rien à voir avec les prérogatives du MPC.»

Keystone
André Marty: Originaire de Gampel, un village situé à 10 km de Viège, le Haut-Valaisan est chef de l’information du Ministère public de la Confédération depuis 2012. C’est lui que Rinaldo Arnold a appelé pour arranger un rendez-vous entre Gianni…

Dénonciation à l’autorité de surveillance?
«A l’époque, nous envisagions d’ailleurs de la dénoncer à l’autorité de surveillance, se souvient Me Solari. Aujourd’hui, à la lumière de ces nouveaux éléments, il se pourrait bien qu’on le fasse, sous forme de questions concernant ce communicant du MPC.»
Précisons que nous avons tenté de joindre André Marty et que nous lui avons adressé plusieurs questions par courrier électronique, message resté lettre morte. L’un de ses adjoints, lui aussi originaire du Haut-Valais, a en revanche répondu à toutes nos questions ne concernant pas son supérieur.

«M. Infantino a beaucoup d’amis sous la Coupole»
On se réjouit en tout cas de lire les conclusions de la Commission de gestion. De son côté, Mark Pieth est plus circonspect: «M. Infantino a beaucoup d’amis sous la Coupole. Ils tenteront de minimiser les faits.» Selon lui, cette affaire, que l’on qualifierait de croquignolesque si elle n’était pas aussi sérieuse et inquiétante pour nos institutions, ne suffira pas à faire tomber le président de la FIFA. Ni même à rendre incertaine sa réélection pour quatre nouvelles années, le 5 juin prochain à Paris. «Il en faudra plus que ça. Il s’est entouré de personnes peu ou pas compétentes, issues de milieux éloignés du football, ce qui les rend très dépendantes de lui. En fait, M. Infantino s’est octroyé un pouvoir quasi absolu en perspective de cette élection. A la différence de Sepp Blatter, qui avait une certaine élégance et nourrissait des liens paternalistes avec ses collaborateurs, Gianni Infantino s’est imposé de manière très brutale. On le décrit froid et distant, excepté avec les personnes qui lui sont utiles», rapporte le célèbre juriste.

raoul somers
Vassilios Skouris: Ministre grec de l’Intérieur entre 1989 et 1996, président de la Cour de justice de l’Union européenne, ce professeur de droit à l’Université de Thessalonique a été chargé d’écrire le nouveau règlement du comité d’éthique…

Pleins pouvoirs au président
En se penchant sur le parcours du quinquagénaire haut-valaisan, on ne peut pas lui donner tort. Elu le 26 février 2016, il a d’emblée fait voter au congrès un amendement donnant le pouvoir au président et à son conseil de nommer et de destituer les membres des organes juridictionnels dont dépend le comité d’éthique. Une démarche qui avait provoqué la démission de Domenico Scala, le patron du comité d’audit et de conformité mis en place par Mark Pieth, écœuré par cette manœuvre.
L’année suivante, sur proposition de Gianni Infantino, ce sont Hans-Joachim Eckert, considéré comme l’un des meilleurs avocats pénalistes d’Allemagne, et le Zurichois Cornel Borbély, spécialiste des crimes économiques, deux ténors du comité d’éthique qui avait sanctionné Sepp Blatter et Michel Platini, qui étaient révoqués. Des renvois notifiés par SMS alors que les deux hommes étaient sur le chemin du congrès de Bahrein. Dans les Football Leaks, on peut lire que 12 points de la nouvelle version du code éthique qu’a été chargé d’écrire l’un de leurs successeurs, le Grec Vassilios Skouris, ont été corrigés par le président.
Contacté, Cornel Borbély, qui s’en est retourné à son étude, n’a pas tenu à s’exprimer. «Pour moi, c’est du passé. J’ai tourné la page. Je vis dans un autre univers, désormais», s’est-il contenté de nous répondre. Il est vrai que les présidents de la FIFA qui se succèdent donnent l’impression de ne pas vivre sur la même planète que les associations et les membres dont ils ont la charge…

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