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© Julie de Tribolet

Les fourmis, ces envahisseuses

Publié lundi 9 juillet 2018 à 10:07
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Publié mardi 6 mars 2018 à 09:16, 
modifié mardi 6 mars 2018 à 11:45.
Cette nouvelle espèce de fourmis est en passe de coloniser toute la rive du Léman si sa progression fulgurante n’est pas stoppée. Elle peut menacer la biodiversité. Reportage avec les spécialistes sur les zones d’invasion.
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Tous les ingrédients d’une bonne série TV sont réunis. Une série où les vedettes ne sont pas des humains mais des actrices de 2 à 4 millimètres. Imaginez la première scène. Un cimetière, en l’occurrence celui de Cully (VD), avec vue imprenable sur le Léman, nos personnages principaux ont du goût. Des tombes, des arbres, une atmosphère de beauté sereine. Mais il suffit de se pencher ou de lever la tête pour constater que le lieu est envahi de fourmis. Pas celles des bois, ni la familière des jardins, non, une espèce exotique venue d’ailleurs, grouillante, ultrarapide et au nom qui accroche: Tapinoma magnum. Sa caractéristique? Dégager une odeur de beurre rance si par mégarde on l’écrase du pied. Ce qui ne manque pas d’arriver quand des dizaines de milliers de ces insectes foncent sous des semelles. Mais elles grimpent aussi aux arbres et colonisent les tombes qu’elles traversent tous azimuts sans se soucier du respect dû aux morts.

Julie de Tribolet
Afin de mieux les étudier en laboratoire, Cleo Bertelsmeier aspire une certaine quantité de «Tapinoma magnum». Une opération assez délicate, le but étant de ne pas se retrouver la bouche pleine de ces petites bêtes.

Nous ne sommes pas dans une fiction mais bien dans une réalité des plus terre à terre. Cette envahisseuse qui a beaucoup fait parler d’elle dans la presse est aux portes de Lausanne et pourrait bien conquérir toute la rive ouest du Léman, jusqu’à Genève, si rien n’est fait pour la contenir. «C’est vrai qu’elle se propage à grande vitesse, il est urgent de comprendre le phénomène», nous explique Cleo Bertelsmeier, jeune biologiste au département d’écologie et d’évolution de l’Université de Lausanne avec qui nous parcourons les lieux. C’est à Cully, allez savoir pourquoi, que la Tapinoma magnum a pointé ses mandibules pour la première fois en Suisse en 2017. L’importation d’un arbuste exotique pourrait en être la cause. La biologiste, qui travaille de concert avec Laurent Keller, biologiste et myrmécologue de l’Unil de réputation mondiale, s’attelle depuis plusieurs semaines à établir la carte génétique de cette microscopique migrante et à connaître son modus operandi. Prouver scientifiquement son caractère colonisateur permettrait de l’ajouter à la longue liste des espèces invasives de notre pays répertoriées par l’Union internationale de conservation de la nature (UICN). «Il suffit que les Tapinoma magnum entrent en compétition avec les espèces indigènes et les chassent, explique la chercheuse, pour porter atteinte à tout l’écosystème, sachant que chaque espèce de fourmis est utile, certaines jouant un rôle prédominant dans la pollinisation, l’aération des sols, etc. D’où l’importance de déterminer l’éventuel pouvoir de nuisance de la nouvelle venue et son interaction avec le milieu ambiant.»

Autoroute à 20 voies

De toute sa carrière, Cleo Bertelsmeier n’avait jamais observé une invasion de cette ampleur. A ses yeux d’entomologiste, la Tapinoma magnum ressemble beaucoup à la fourmi d’Argentine, une des espèces les plus invasives du monde. Comme elle, l’intruse de Cully a des nids connectés dans lesquels on peut trouver jusqu’à 350 reines, une quantité phénoménale par rapport aux fourmis de chez nous qui se contentent d’une seule royale présence par colonie. Idem pour les files d’ouvrières. Généralement, elles font la queue sagement sur une ou deux lignes. Chez la Tapinoma magnum, il n’est pas rare de voir des autoroutes à 20 voies aussi fréquentées qu’une highway californienne aux heures de pointe.

Nous devons prouver scientifiquement son caractère invasif

Originaire du sud la France et de l’Afrique du Nord, notre migrante vient du chaud mais s’adapte parfaitement à des contrées plus froides. «Elle travaille même en février quand la plupart des autres fourmis hibernent», précise la spécialiste, en ajoutant que d’autres colonies se sont formées à Pully, à Ecublens, à Ouchy et à Saint-Sulpice.

Dans une étude parue récemment, Cleo Bertelsmeier et Laurent Keller ont démontré que plus les fourmis se déplacent, plus elles cherchent à conquérir de nouveaux espaces. Avec l’ouverture de nouveaux marchés commerciaux, il faut d’ailleurs s’attendre dans le futur à voir l’émergence de nouvelles espèces inconnues. La fourmi utilise tous les modes de transport, avion, bateau, véhicules motorisés. Comprendre son processus migratoire est primordial si l’on veut maîtriser le phénomène.

Julie de Tribolet
A Cully, les morts partagent leur cimetière. C’est ici que cette fourmi exotique a été repérée pour la première fois en Suisse en 2017. Depuis, il est conseillé aux usagers de ne pas exporter de terre. Afin d’étudier son profil génétique, mais aussi…

Les fourmis colonisatrices trouvées sous nos latitudes, comme celles de Cully, en sont souvent à leur deuxième étape de voyage. Laurent Keller soupçonne que la Tapinoma magnum est installée chez nous depuis plusieurs années, mais qu’on ne l’avait encore jamais repérée. «Quand on les voit, c’est souvent trop tard, je ne serais pas étonné qu’on en découvre bientôt dans les cantons de Genève et de Fribourg. Il va falloir s’habituer à vivre avec!» avertit le chercheur.

Inutile de chercher à l’anéantir avec des insecticides qu’on trouve dans le commerce, la Tapinoma magnum n’y est pas sensible. De toute façon, les scientifiques ne visent pas son éradication mais à contenir son développement, notamment à l’aide d’un régulateur de croissance, le méthophrène, qui pourrait inhiber le développement des larves.

Le temps presse

Sur 13 000 espèces de fourmis connues, 241 ont été accidentellement introduites par l’homme sur des territoires dont elles ne sont pas originaires. Aux Etats-Unis, la fourmi de feu originaire d’Amérique du Sud, arrivée en 1930, provoque chaque année des dégâts évalués à plusieurs milliards de dollars. Atteintes à l’agriculture, mais aussi à la santé à cause de ses morsures particulièrement douloureuses. Notre envahisseuse est heureusement moins féroce, même si sa morsure est désagréable, sourit la biologiste qui vient de se faire mordiller à plusieurs endroits après avoir courageusement plongé la main dans la terre pour nous offrir un gros plan plus précis de ces formicidés.

Il va falloir apprendre à vivre avec les fourmis

On repère un panneau aux abords du cimetière. «Vérifier en sortant de ne pas emmener de terre avec soi», lit-on. Il suffirait d’une reine dans votre poche et vous voilà à l’origine d’une nouvelle colonie. Surtout lorsqu’on sait que la reine, chez les fourmis, possède une spermatothèque qui lui permet de pondre tout au long de sa longue vie (jusqu’à trente ans!) en prélevant le sperme d’un unique accouplement. Le mâle, lui, ne vit que quelques jours, l’ouvrière, qui est toujours stérile, un à deux ans. Ajoutons à tout ça que la reine ne s’accouple pas en vol mais dans son nid, préférant conserver ainsi son énergie. Une énergie que ses ouvrières ne mettent pas non plus à construire un nid très élaboré avec des matériaux particuliers, comme la fourmi des bois qui a besoin de brindilles. Flexible, opportuniste, la Tapinoma magnum s’implante de ce fait partout.

L’Europe colonisée

Dans les îles océaniques, explique Cleo Bertelsmeier, il a été possible d’éradiquer la fourmi folle jaune qui était un véritable fléau pour la faune, notamment pour les oiseaux nichant à terre, à l’aide d’appâts empoisonnés lancés depuis des hélicoptères. «Mais c’est possible quand l’invasion n’est pas trop importante, et surtout s’il n’y a aucune population vivant sur ces terres.»

Julie de Tribolet
Deux fourmis piégées dans les appâts de Fanny Berset, étudiante à l’Hepia. Il est important de déterminer si l’envahisseuse est un danger pour la biodiversité. Pour l’heure, la «Tapinoma magnum» n’a pas provoqué de dégâts à la vigne.

On ne verra donc pas des hélicos tournoyant sur Lavaux façon Apocalypse Now pour traquer notre fourmi envahisseuse. De plus, pour l’instant, aucune atteinte à la vigne n’a été constatée, le terrain étant beaucoup trop sec pour elle. Les habitants de Cully ont néanmoins eu droit à une soirée d’information le 1er mars dernier sur cette fourmi repérée également en France, en Belgique, en Allemagne et aux Pays-Bas. C’est Daniel Cherix, autre expert ès fourmis, professeur de la faculté de biologie et de médecine, qui est venu répondre à leurs questions sur cette fourmi qui, comme 240 autres espèces de fourmis (sur 13 000 connues) ont été accidentellement introduites par l’homme sur des territoires dont elles n’étaient pas originaires. Ces derniers temps, l’invasion de Tapinoma magnum semble avoir encore progressé: la municipalité de Bourg-en-Lavaux, dont dépend Cully, a donc décidé de renforcer les barrages insecticides déjà disposés autour des bâtiments exposés en attendant le régulateur de croissance des scientifiques. «Les fourmis occupent déjà 2 hectares de terrain, il faut agir avant qu’elles n’atteignent le village», précise Evelyne Marendaz Guignet, municipale de l’Urbanisme, des Transports et de la Communication. Certains villageois ont déjà repéré la conquérante dans leur cave.

Elle vient du sud mais résiste bien au froid

Il faut de toute manière accepter de vivre avec les fourmis. Ces insectes ont déjà colonisé toutes les régions terrestres à l’exception du Grœnland et de l’Antarctique. Alors apprenons à mieux les connaître, en lisant ou relisant les livres de Bernard Werber ou en suivant une conférence du passionné Laurent Keller, en live ou en replay sur YouTube. Le monde des fourmis, avec sa complexité sociale et son très haut niveau d’organisation, reste un univers fascinant et qui a encore bien des choses à nous apprendre.

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