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© AFP / THIERRY CHARLIER

Glyphosate, le poison est dans le pré

Publié mardi 4 septembre 2018 à 09:58
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Publié mardi 4 septembre 2018 à 09:58 
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Parmi les milliers de pesticides utilisés en agriculture, le glyphosate crystalise toutes les peurs. A tort ou a raison?
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Le procès opposant le jardinier Dewayne Johnson, atteint d’un cancer en phase terminale et le géant de l’agrochimie Monsanto, condamné aux Etats-Unis pour ne l’avoir pas mis en garde de la dangerosité de son désherbant, rappelle une évidence. Les pesticides empoisonnent nos existences. Fongicides utilisés pour lutter contre les maladies des plantes, insecticides répandus pour se débarrasser des organismes nuisibles, herbicides pulvérisés pour éliminer la végétation indésirable, tous polluent notre espace vital. En Suisse depuis 2008, bon an mal an, 2200 tonnes de produits phytosanitaires sont commercialisés chaque année.

Le plus souvent invisibles, inodores, ces pesticides et leurs différents résidus s’enterrent sans disparaître, se noyent dans les eaux des rivières, se retrouvent jusque dans nos lacs, laissant des traces suffisamment durables pour que de plus en plus de gens s’en inquiètent. Celles laissées par le glyphosate jusque dans nos urines, symbolisent ces questions qui dérangent autant qu’elles divisent, du café du village au siège de l’Organisation mondiale de la Santé.

1 Qu’est-ce que le glyphosate ?

Le glyphosate ou N-phosphonométhyl glycine, est une molécule synthétisée en 1950 par le chimiste genevois Henri Martin, qui fit l’essentiel de sa carrière en Belgique. Après avoir découvert ses propriétés herbicides (mais le glyphosate est aussi un chélateur qui liquéfie les métaux lourds et un puissant antibiotique), l’entreprise américaine Monsanto le commercialise pour la première fois en 1974 sous le nom de « Roundup », aujourd’hui le plus célèbre désherbant du monde. Depuis que son brevet est passé dans le domaine publique en 2000, le glyphosate est utilisé dans plus de 750 produits, et une centaine de fabricants en commercialisent quelque 800 millions de litres chaque année.

2 Comment la molécule 
agit-elle ?

Les végétaux absorbent le glyphosate par leurs feuilles et les autres parties vertes. La substance active migre alors vers les points de croissance des pousses et des racines, où elle interfère avec la production des acides aminés essentiels à la croissance. Seul, le glyphosate est peu efficace, les fabricants y ajoutent donc des agents tensioactifs pour mieux le fixer sur les plantes. Il est reproché aux études de dangerosité de tester le glyphosate seul; il serait beaucoup plus toxique mélangé à un tensioactif qui favorise sa pénétration, sur les humains et les animaux comme sur les plantes.

 

3 Comment le glyphosate 
est-il utilisé ?

Le plus souvent par pulvérisation. Désherbant total, il tue toutes les plantes (et les champignons) qu’il atteint. En Colombie où il fut utilisé pour détruire des champs de coca, il a aussi détruit des hectares de forêt tropicale. En agriculture, il permet de supprimer toutes les «mauvaises herbes» d’un champ sans avoir à le labourer (ce qui est bénéfique pour les sols), et de pouvoir semer immédiatement après. En Europe, le glyphosate est aussi utilisé, juste avant la récolte, pour accélérer la maturité des cultures. Monsanto a fait une partie de sa fortune en vendant la paire: Roundup et semences génétiquement modifiées pour résister au désherbant. Comme la culture d’OGM, cette pratique est interdite en Suisse. Partout, le glyphosate est aussi régulièrement utilisé pour «nettoyer» toutes sortes de terrains des herbes indésirables et entre autres bords de route, le ballast des voies de chemin de fer.

4 Pourquoi le glyphosate 
fait-il particulièrement peur?

En mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), une agence de l’Organisation mondiale de la santé, concluait à la nature «probablement cancérigène» du glyphosate, relançant le débat, en cours depuis 40 ans, sur la toxicité du produit. Bon à savoir: en 1985, le glyphosate avait déjà été classifié comme «oncogène de catégorie C». Et puis, au fil d’études scientifiques que l’on soupçonne aujourd’hui d’avoir été manipulée par le fabricant et des scientifiques complices, le désherbant avait été «rétrogradé» en classe D puis E, « inclassable quant à sa cancérogénicité pour l’homme». Aujourd’hui encore, l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) se tient à ce classement et ne considère toujours pas le glyphosate parmi les agents cancérigènes.

5 Peut-on se passer 
du glyphosate?

Oui, comme c’est déjà le cas dans toutes les cultures certifiées bio. Mais pour éliminer les adventices (ndlr les herbes qui poussent naturellement), il faut alors utiliser des moyens mécaniques (sarclage) ou thermiques, en brûlant les plantes indésirables. Ces opérations demandent naturellement davantage de main-d’oeuvre et sont aussi plus coûteuses en temps, ce qui va à l’encontre d’une agriculture intensive et productiviste telle qu’elle est largement pratiquée dans le monde depuis des décennies.

 

6 Quelle est la position suisse sur la dangerosité du glyphosate?

Doris Leuthard, alors présidente de la Confédération, le rappelait en novembre 2017 dans une communication au Forum Civique Européen: «Le glyphosate n’est classé dans les substances cancérogènes ni en Suisse ni en Europe... Ce constat se fonde sur un examen récent effectué par l’Autorité européenne de sécurité des aliments qui a consisté à réévaluer près de 1000 études (...) L’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires, responsable de l’évaluation du produit du point de vue de la santé publique sur le plan national, est également de cet avis et confirme que le glyphosate n’a été jugé ni cancérigène, ni reprotoxique, ni tératogène. Le glyphosate répond également à toutes les exigences en matière de protection de l’environnement. Il n’est nocif ni pour les oiseaux, ni pour les mammifères, ni pour les insectes.» En insistant sur l’importance d’une utilisation correcte du désherbant, les autorités fédérales s’engagent à des mesures limitant son emploi.

7 Quel est son statut dans les pays européens?

En France, contrairement à une promesse électorale du président Macron qui annonçait son interdiction (avec de nombreuses exceptions possibles) pour 2022, les députés de l’Assemblée nationale ont rejeté cette interdiction. En Allemagne aussi, Angela Merkel a provoqué la fureur des Verts en renonçant à interdire le produit. Comme dans le reste de l’Europe, son utilisation ne devrait donc pas être limitée avant cinq ans au mieux. Le procès de Californie pourrait malgré tout relancer les discussions plus rapidement que prévu.

8 Qu’est-ce que les «Monsanto papers»?

Dépouillés en français par le journal Le Monde, ce sont des milliers de pages de correspondances, de mail, de rapports, que la firme Monsanto a été contrainte de révéler au fil des nombreux procès qui lui sont intentés. Leur examen a révélé que le fabricant n’ignorait certainement pas la toxicité de ses produits et qu’il a cherché à le dissimuler par des études complaisantes ou des rapports rédigés par ses propres employés et signés ensuite par des scientifiques corrompus.

 

9 Quels sont les pesticides les plus utilisés en Suisse?

Pour moitié (1035,8 tonnes en 2016) ce sont des fongicides, utilisés pour protéger les plantes des maladies (rouille, mildiou, oïdium). Viennent ensuite les herbicides (624,1 tonnes) et les insecticides contre toutes les espèces de ravageurs (361,2 tonnes). Selon les mêmes données de l’Office fédéral de l’agriculture, le soufre (autorisé dans la culture bio) est le plus utilisé, suivi de l’huile de paraffine (contre les insectes et les maladies aussi en culture biologique), du glyphosate et du Folpet, un fongicide principalement utilisé contre les maladies atteignant la vigne.

10 Quelles cultures nécessitent-elles le plus de pesticides?

En Suisse, ce sont les fruits à pépins, les pommes, les poires et la vigne qui nécessitent les plus grandes quantités de pesticides à l’hectare. Ce sont ces productions qui exigent aussi le plus grand nombre d’interventions par année. Viennent ensuite les pommes de terre, les fruits à noyau (les cerises, les abricots, les prunes et les pruneaux) et les betteraves sucrières. Le blé et le maïs en utilisent moins mais la surface de ces cultures est beaucoup plus étendues.

Le fluaziname, nouvelle bombe à retardement

11 L’interdiction du glyphosate réglerait-elle le problème?

Certainement pas. De nouveaux produits, certains contenant des molécules beaucoup plus toxiques que le glyphosate, apparaissent chaque année en toute discrétion. Par exemple les préparations à base de fluaziname (36 produits homologués en Suisse contre le mildiou de la pomme de terre) ont vu leur vente multipliée par dix entre 2008 et 2016. Derrière ce nom encore inconnu du public se cache un composant chimique dont des études réalisées sur des rats et des souris, ont révélé que le fluaziname touchait le foie, les poumons, l’utérus, les testicules, le pancréas, l’estomac, les yeux et le cerveau.

12 Les produits autorisés en agriculture biologique sont-ils la panacée?

Pas forcément. Si le soufre, qui existe à l’état naturel, est irritant pour l’utilisateur qui s’en aspergerait la peau, il se dégrade très bien dans le sol. A l’inverse, le cuivre, utilisé comme fongicide depuis le milieu du 19e siècle, n’est pas biodégradable. Pour limiter ce problème, les quantités de cuivre utilisées ont été drastiquement réduites, de 60kg/ha à 4kg/ha en 50 ans. Pourtant, ni les maraîchers ni les vignerons n’imaginent pouvoir s’en passer avant qu’un substitut n’ait été développé.

13 Pourquoi le Conseil fédéral rejette-t-il -sans proposer de contre-projet- l’initiative «Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse»?

Parce qu’il estime que cela «limiterait trop fortement la marge de manœuvre de l’agriculture et du secteur agroalimentaire». Il craint une diminution de la production indigène et la disparition de certaines cultures, très liées à l’emploi de pesticides. Autre problème relevé, l’initiative interdirait aussi l’importation des aliments traités aux pesticides de synthèse et une telle interdiction «serait en partie contraire à la réglementation de l’OMC et aux accords de libre-échange conclus par la Suisse».

Réglementation contre libre-échange. Voeux pieux et études manipulées. Raison économique contre principe de précaution. Le cocktail est servi, pour agiter le débat.

 

AFP / Josh Edelson
Dewayne Johnson, le jardinier atteint d’un cancer incurable.

Historique: un jardinier fait condamner Monsanto

Son regard douloureux, son visage marqué de profondes lésions cutanées resteront l’un des symboles des dangers du désherbant le plus utilisé dans le monde. Jardinier à Benicia, petite ville de Californie, Dewayne Johnson a massivement utilisé du Roundup et du Ranger Pro alors qu’il était chargé de l’entretien des terrains scolaires. Aujourd’hui, à 46 ans, ce père de deux adolescents lutte contre un cancer en phase terminale, un lymphome non hodgkinien, qu’il a imputé à son exposition au glyphosate.

Le 10 août dernier, le jury d’un tribunal de San Francisco l’a reconnu, et a condamné Monsanto, entreprise géante de l’agrochimie rachetée ce printemps par le groupe allemand Bayer, à lui verser 39,2 millions de dollars de dommages et intérêts en plus de 250 millions de dollars d’amendes. Considérant que la firme connaissait la dangerosité de ses produits et qu’elle l’a volontairement cachée à ses clients, ce verdict, contre lequel Monsanto a déjà annoncé vouloir faire recours, relance en tout cas un débat dramatique.

En l’apprenant, le jardinier en pleurs a simplement déclaré: «Je suis content de pouvoir aider une cause qui me dépasse largement. Et j’espère que cette décision commencera à lui apporter l’attention dont elle a besoin.»


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