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© Blaise Kormann

Les hommes premiers, au nom de la terre

Publié mardi 15 mai 2018 à 00:00
modifié mercredi 16 mai 2018 à 09:39
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Publié mardi 15 mai 2018 à 00:00 
modifié mercredi 16 mai 2018 à 09:39
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A Arolla puis à Moudon, une dizaine de leaders politiques et spirituels de tribus originelles se sont rassemblés 
pour dénoncer les dégâts causés à l’environnement. 
Nous avons rencontré ces porte-parole essentiels.
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Le glacier de Ferpècle, en Valais, est mystique. Ce n’est donc pas un hasard si c’est là, près du ciel, que des visiteurs un peu particuliers ont choisi de se recueillir.

Au pied de la Dent-Blanche, en silence mais smartphone à la main pour envoyer des images à leurs proches, Benki Piyako, grand guérisseur ashaninka d’Amazonie brésilienne, Edouard Ito Waia, gardien de la mémoire de la population kanake de Nouvelle-Calédonie, Magdalene Setia Kaitei, membre de la communauté masai du Kenya, ainsi que d’autres représentants de peuples premiers, méditent sur le sort que l’humain réserve à la nature. Emmitouflés dans leur doudoune, ils détonnent avec leurs habits et coiffes traditionnels, mais étonnent aussi par leur calme bienveillant envers des participants «new age» bien de chez nous, exaltés à l’idée de partager des instants privilégiés avec ces hommes et ces femmes originels.

Invités pendant une semaine par l’association vaudoise NiceFuture, ils ne sont pas venus des quatre coins du monde uniquement pour rendre hommage à Mère Nature et faire du tourisme. Tous luttent activement pour la reconnaissance des droits des ethnies en voie de disparition et transmettent un message de protection de la Terre, elle aussi menacée. «Les dangers constants qui entourent les peuples indigènes sont l’une des conséquences de la maltraitance de la nature. Il faut mettre en place un système politique équitable afin de respecter les espaces et les populations», explique Almir Narayamoga Surui, chef visionnaire des Paiter Surui au Brésil, le regard ancré dans la vallée.

Hsin Su, fille de la leader des Papora de Taïwan, connaît par cœur cette problématique. Chassée par les colons hollandais et aujourd’hui par les Chinois, cette société matriarcale ne compte plus que 600 habitants. «La terre de nos ancêtres ne nous appartient plus et nous avons dû nous réfugier dans les montagnes», commence la douce doctorante en ingénierie, guérisseuse dans son village. La coquette Marishori Najashi, ambassadrice du peuple ashaninka au Pérou, ajoute qu’eux ne peuvent plus accéder aux lieux sacrés où se déroulent leurs cérémonies. «Avec d’autres tribus, on s’unit pour récupérer nos terrains légalement», explique-t-elle avec détermination en touchant son collier de perles noires.

Pendant un repas au centre alpin d’Arolla, l’intrépide Mihirangi Fleming, représentante de la culture maori en Nouvelle-Zélande, n’a pas pu décoller ses yeux de l’écran de son MacBook. «Je viens de lire que le gouvernement a vendu le territoire de ma grand-mère à des privés, et je n’ai rien pu faire!» s’insurge cette artiste inspirée par la touche militante des chansons de Bob Marley.

Dix-sept droits de la Terre

La perte de leurs espaces de vie – et de facto de leurs savoirs ancestraux – n’est pas la seule pression à laquelle les peuples premiers font face. Nombre de leaders présents craignent pour leur vie. Almir confie lors d’une soirée autour du feu qu’un garde du corps l’a suivi pendant de nombreuses années pour assurer sa protection, après une demande de l’ONU. Une jeune cheffe d’un clan en Amérique du Sud – qui réclame l’anonymat car parler à la presse étrangère aggraverait sa situation – raconte un quotidien sous haute tension: «Je dois me cacher car des hommes armés font le pied de grue devant ma maison.» Cette incorruptible a essuyé cinq tentatives d’assassinat en six mois. Une rançon de plus de 20 000 francs pour sa mort circule dans le pays. Motif: elle refuse de céder aux demandes des conglomérats locaux qui veulent raser le territoire des siens pour construire un barrage hydroélectrique.

Soutenue par plus de 200 chefs autochtones, qui s’étaient rassemblés en octobre 2017 à Brasilia après la formation de l’Alliance des gardiens de Mère Nature à la COP21 de Paris, elle revendique le droit de protéger sa culture et se bat avec force malgré les intimidations. «En venant ici, nous voulons aussi donner un message aux générations futures. Nous venons de la Terre, il faut la soigner et lui rendre ce qu’elle nous a donné», lance Appolinaire Oussou Lio, prince de la tribu tolinou du Bénin.

Officiellement, ils ont donc rédigé une déclaration universelle composée de 17 droits de la Terre Mère, à l’image des droits de l’homme. Le document prône le combat contre la corruption et la biopiraterie, la sanctuarisation d’urgence des forêts primaires sous la garde des peuples indigènes ou encore la reconnaissance des crimes écocides. «Il faut nettoyer les océans et stopper leur surexploitation», rappelle aussi Ito, de Nouvelle-Calédonie, en touchant la neige au sommet des cimes. L’homme sage de l’archipel océanien porte en permanence un collier en coquillage, objet des eaux, entouré d’une dent de sanglier, symbole de la terre. «Voilà les éléments essentiels à notre survie», finit-il en laissant une trace de tongs dans la poudre blanche à 2000 mètres d’altitude.

A Moudon, dimanche, les douze leaders ont encore rencontré les artisans de la foire Bio-Agri. Curieux, ils ont filmé le battage du blé et la fabrication du fromage. Vrai bémol dans l’organisation, le programme ne prévoit pas de rencontres avec les politiques suisses. Les gardiens de la planète espèrent malgré tout que leur message engagé saura être entendu par les hauts responsables d’un pays qu’ils considèrent comme étant, lui aussi, sacré.

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