Julie de Tribolet
Mère et fille, quelques jours après leurs retrouvailles dans l’appartement genevois de Leslie.
Vécu

"J’ai retrouvé ma fille après 21 ans d’absence"

10 octobre 2017

Leslie, 40 ans, a été forcée d’abandonner son enfant à la naissance. Elle ne l’avait jamais revue avant leurs retrouvailles en septembre à Genève.

«Je me suis dit, c’est elle, c’est Leslie, c’est ma mère!» Kiran n’a eu aucun doute en débarquant de son avion en septembre dernier à Cointrin, apercevant dans la petite foule des arrivées le visage de la femme qui l’attendait. Elle rencontrait pour la première fois celle qui l’a mise au monde le 2 octobre 1996. Il y a vingt et un ans. Mère et fille ne s’étaient jamais revues depuis l’accouchement. Le genre de retrouvailles qui font le bonheur des fictions sur grand écran. Mais là, on est à Genève et c’est dans la vraie vie!

«On n’a pas pleuré à l’aéroport, confie Leslie, 40 ans, visiblement encore sous le choc quelques jours plus tard. On était encore trop intimidées l’une par l’autre, sur la réserve.» Même si elle s’était préparée psychologiquement à ces retrouvailles, on sent que l’émotion ne s’est toujours pas dissipée chez cette brune enjouée qui nous reçoit chez elle. C’est bien compréhensible. Existe-t-il un adjectif assez fort pour rendre compte de ce qui se joue dans ces moments-là? On lit cette question dans son regard. «Notre ressemblance m’a tout de suite frappée, confie à son tour Kiran (rayon de soleil en hindi), aussi volubile et expressive que sa mère. Longtemps je me suis demandé à qui je ressemblais. Là, enfin, j’avais ma réponse!»

«J’ai pu choisir la famille adoptive»
Faisons un saut dans le passé. Nous sommes à Genève, en 1996. Leslie a 18 ans et vit chez ses parents avec ses quatre frères et sœurs. La famille est membre de l’Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours. L’Eglise mormone, fondée au XIXe siècle par Joseph Smith, un Américain, désireux de réinstaurer sur terre la vraie Eglise primitive. Même si elle ne refuse pas toute idée de progrès, comme les amish, son code moral est très strict: l’alcool et la cigarette sont interdits, de même que le thé ou le café. On imagine bien qu’une maternité hors mariage ne rentre pas dans la ligne de ce qui est prescrit.

«Quand je suis tombée enceinte, il n’était évidemment pas question pour mes parents que je garde l’enfant. Je n’étais pas mariée au père de Kiran, je n’avais pas de revenu, très vite je n’ai pas eu d’autre choix que de confier mon enfant à l’adoption. J’ai pu choisir la famille membre de notre Eglise qui allait l’accueillir au Canada, où j’ai dû aller passer mes sept mois de grossesse. Comme le père de Kiran est Bengali, j’ai choisi une famille adoptive où le père avait la même origine.»

leslie.jpg
Leslie a vécu au Canada durant sa grossesse. Photo: DR

Leslie se retrouve à vivre en Ontario. Au fur et à mesure que le bébé pousse à l’intérieur de son ventre, l’idée de l’abandonner lui devient insupportable. «Je voulais la garder à tout prix, mais on m’a expliqué que je ne pouvais pas revenir en arrière, que tous les frais d’hospitalisation avaient été pris en charge par l’Eglise, que c’était mieux pour moi, que je n’étais pas assez mûre pour élever un enfant.»

Après l’accouchement, l’adolescente restera trois jours avec son bébé. Le temps de faire un maximum de photos souvenirs. Un an plus tard, c’est seule qu’elle fête le premier anniversaire de sa fille avec une bougie et un gâteau. Et la photo de Kiran envoyée par les parents adoptifs. «Moi, je lui avais donné Shellie comme prénom, mais ils n’ont pas voulu le garder!»

Dix ans de silence
Retour au présent. Kiran est restée une semaine à Genève, le temps de faire connaissance avec sa famille biologique et surtout Sheldon, son frère cadet de 16 ans. Elle a du soleil plein les yeux et des émotions à profusion parfois difficiles à gérer. «On m’a surnommée Petite Leslie, je ressemble, paraît-il, tellement à ma mère!» Elle dit «mère», ou plutôt mum en anglais, en alternance avec «Leslie». Pas facile de jongler avec le mot maman quand il désigne depuis vingt ans une autre femme. Kiran hoche la tête. «J’ai une maman de naissance et une maman de cœur et assez d’amour pour les aimer toutes les deux.» Sa mère de cœur l’a d’ailleurs fortement encouragée à faire le voyage en Suisse. «C’était le bon moment. Avant, je crois que je n’étais pas encore prête!» La Canadienne a profité d’être envoyée en mission à l’étranger, la règle pour tous les jeunes mormons, pour faire coïncider son engagement religieux avec son retour aux origines.

Elle sait depuis toute petite qu’elle est une enfant adoptée, tout comme son frère et sa sœur à Ottawa. Ses parents adoptifs ne pouvaient pas avoir d’enfants. «J’ai eu une enfance très heureuse même si parfois j’avais des hauts et des bas, surtout à l’adolescence, et à l’école, souvent, je me sentais inférieure aux autres.»

leslie1_0.jpg
Kiran est née le 2 octobre 1996. Elle n'est restée que trois jours dans les bras de sa maman. Photo: DR

Leslie explique encore avoir eu des nouvelles de sa fille jusqu’à ses 5 ans. Puis plus rien pendant dix ans. Un silence difficile à vivre mais peut-être nécessaire pour que Kiran ne grandisse pas tiraillée entre sa famille de naissance et sa famille adoptive.

«Quand j’ai eu 15 ans, mes parents m’ont donné la lettre qui accompagnait une poupée Barbie que Leslie m’avait envoyée pour mes 6 ans, raconte Kiran. Ils m’ont dit que cela venait de ma famille de naissance. J’étais libre de l’ouvrir ou non.»

C’est Kiran qui a décidé, il y a trois ans, de reprendre contact via Facebook avec sa mère biologique. Un grand jour pour Leslie. Revoir sa fille, explique-t-elle, c’était tout à coup se sentir entière à nouveau. «Après sa naissance, j’ai enchaîné les boulots, dans les assurances, Swiss, études d’avocat. Mais je n’arrivais pas à les garder. Mon corps était à Genève mais mon cœur était en permanence au Canada!» En 2012, elle craque psychologiquement et est prise en charge par l’AI. «Cela m’a permis de me reconstruire et de me redonner des objectifs, comme reprendre des études. Pour avoir un stimulant.» La Genevoise prépare actuellement une maturité au collège pour adultes. Une manière de «boucler la boucle» pour elle dont la jeunesse, donc l’insouciance, s’est brutalement interrompue. «Mais c’est une bataille de tous les jours!» soupire celle qui a aussi pris ses distances avec son Eglise et dit avoir pardonné à ses parents. «Je pense qu’ils voulaient le meilleur pour moi malgré tout. A la naissance de mon fils, mon père, aujourd’hui décédé, m’a dit, les larmes aux yeux: «Je réalise enfin ce que ça a dû être pour toi de devoir abandonner ta fille!»

Mère et fille se dévorent des yeux devant nous en racontant leur histoire en anglais. Les gestes sont tendres mais prudents. Il faut apprendre à se toucher et Leslie ne veut pas envahir sa fille avec trop de sentiments. Kiran, elle, a écouté attentivement sa mère raconter sa douleur de n’avoir pu la voir grandir à ses côtés. Ce manque d’elle qui a passablement perturbé sa vie de femme. «Leslie a plus souffert que moi et j’en suis désolée», témoigne la jeune fille. Prendre conscience de cette réalité n’est pas toujours facile pour la jeune adulte. «Parfois cela me fait un peu peur d’être au centre de toute cette attention!»

Découvrir ses racines
Mais l’heure est à la joie. A se découvrir une même sensibilité émotionnelle, des goûts communs, notamment le chant et la musique, que les deux femmes pratiquent. Les voilà qui entonnent du Céline Dion ou l’air de La Belle et la Bête à l’unisson. «On adore Disney», lancent-elles. La jeune Canadienne qui se destine peut-être à une carrière de pianiste a découvert, ravie, qu’un de ses oncles était un professionnel.

Les albums photos sont sur la table. La fille de Leslie s’extasie sur ce pan imagé de son histoire qu’elle ne connaissait pas et qui soudain lui saute aux yeux. Ce grand-père «so good-looking», la bouille de son frère bébé qui lui ressemble beaucoup. L’adolescent préfère pour le moment rester anonyme et dans sa chambre. Ce moment appartient à sa mère et sa sœur, avec qui il avait déjà noué des contacts épistolaires avant de la rencontrer. Et puis il faut potasser ses cours d’anglais: Kiran parle à une sacrée vitesse!

«J’ai épousé leur père quatre ans après l’abandon de Kiran, explique Leslie, nous nous sommes séparés deux ans après la naissance de mon fils.» Père et fille se sont néanmoins rencontrés durant cette semaine de retrouvailles. «C’était important de découvrir cet héritage du Bangladesh que je porte en moi», souligne la jeune femme. «Pour son père comme pour moi, retrouver notre fille, c’est un acte guérisseur», ajoute sa mère biologique.

A l’heure où ces lignes sont publiées, Kiran est retournée à Ottawa. Une deuxième séparation difficile à vivre pour Leslie. Mais elle se rattache à l’idée que ce n’est que provisoire. Le lien est renoué. Pour toujours, espère-t-elle.