Confessions de Paolo Coehlo avant le 30e Salon du Livre
Nicolas Righetti/Lundi 13
Dans le salon de leur appartement genevois, l’artiste peintre Christina Oiticica et Paulo Coelho forment un couple fusionnel. «C’est le grand amour de ma vie. Nous nous sommes mariés à Genève, il y a deux ans», dit l’auteur de «L’alchimiste».
Paulo Coelho

"J’avais peur de devenir écrivain"

06 avril 2016

L’auteur le plus lu et le plus traduit dans le monde vit à Genève, en ermite. Paulo Coelho, l’homme aux 200 millions de livres vendus, nous a reçus chez lui en exclusivité. Il revient sur sa carrière alors que le Salon du livre lui consacre cette année une exposition et un superbe catalogue.

L’homme est rare, l’écrivain prospère. Paulo Coelho, l’auteur vivant le plus traduit et le plus lu dans le monde, culmine à 200 millions de livres vendus. Ce personnage humble de 68 ans, discret, au crâne rasé, tout habillé de noir, porte une petite houppe blanche derrière la tête – «en souvenir de mes années hippies», glisse-t-il. Il vit à Genève, au septième étage d’un duplex dépouillé du quartier chic de Florissant. Luis, le majordome, vient nous cher- cher. Il faut une clé pour accéder par l’ascenseur. Dans l’entrée, les murs sont ornés des toiles de l’artiste Christina Oiticica, l’épouse du maestro. C’est elle qui nous tient compagnie avant que nous rejoigne l’auteur du livre culte, L’alchimiste. Dans un français à l’accent brésilien, il nous invite à monter à l’étage. En haut du petit escalier, une table de travail avec un Mac et de petites médailles de la Vierge posées tout autour. C’est là qu’il travaille. L’espace verrière est baigné de lumière. A l’extérieur, sur la véranda circulaire, on aperçoit une cible. Tous les matins, Coelho tire à l’arc. «Une forme de méditation», dit-il.

De retour d’une fête donnée à Prague, il nous accorde son temps avant de s’éclipser. Un instant privilégié pendant lequel il revient sur les moments clés de sa vie.

 

Paulo Coelho, vous tenez les journalistes à distance parce qu’ils vous posent toujours les mêmes questions?

(Il éclate de rire.) C’est à cause de ça que j’ai décidé de ne plus donner d’interview! J’en accorde deux par an. En 2016, c’est vous. Il y a deux ans, c’était Oprah Winfrey. Elle est venue ici, à la maison. Cette année, le Salon du livre me consacre une exposition et, comme je me sens chez moi à Genève, j’ai accepté.

Vos lecteurs disent volontiers que vos livres ont changé leur vie. Quel est votre message?

La réponse, je l’ai trouvée en regardant une interview de Paul McCartney. Le journaliste posait la même question: «Quel est le message de vos chansons?» Je me suis dit: «Oh mon Dieu! Les Beatles en ont écrit tant.» McCartney a répondu: «C’est facile, nos chansons se résument en une seule: All You Need Is Love.» J’ai trouvé ça magnifique. Et c’est aussi mon message.

McCartney raconte que la mélodie de «Yesterday» lui est apparue dans un rêve. L’inspiration lui tombe parfois dessus. Vous-même, vous dites que lorsque vous écrivez vous êtes habité par une force. Cela se fait «malgré vous»?

Disons que tout est déjà organisé, mais je n’en suis pas conscient. Un artiste est une éponge de son époque. Je collecte des informations. J’essaie d’écrire le livre que je crois devoir écrire. Une fois, deux fois, trois fois... Après une semaine, je m’aperçois que je fais fausse route. Qu’il y a un autre livre en moi. C’est alors comme si vous ouvriez une porte – la porte – et le livre entre.

Et que faites-vous?

Mon seul travail consiste à écrire. Non, plutôt à taper! Parce que le livre est déjà écrit dans mon âme. Cela équivaut à la gestation et à l’accouchement d’un bébé.

Peu de gens pénètrent ici, au septième étage, avec cette vue sur Genève. Ce calme est propice à cette éclosion?

Effectivement. Ma femme et moi sommes habitués de plus en plus à la solitude.

Pour vous, aujourd’hui, qu’est-ce que le luxe?

De ne pas être obligé de voyager à droite et à gauche. Je ne crois pas à la promotion traditionnelle; donner des interviews, faire des dédicaces, ça ne marche plus. Christina et moi avons une vie très simple. Notre joie, ce sont les promenades tous les jours – notre daily walk –, on essaie d’encourager les gens à faire la même chose. Notre luxe, c’est de rencontrer des amis, de regarder des séries à la TV et d’avoir une bonne fibre optique pour le réseau.

Je vous ai croisé au parc Bertrand, en avril, l’an dernier. Vous m’aviez dit que vous viviez en ermite. Vraiment?

En fait, je ne peux pas m’isoler totalement. Sinon, le livre qui va sortir n’aura aucun rapport avec la réalité. Quand j’écris, j’essaie d’avoir le plus de contacts possible avec mes amis genevois. Je me sens aussi Brésilien que Genevois, désormais. Comme tout le monde – du moins tout écrivain –, je caressais le rêve de me retirer dans une cabane à la montagne. J’ai essayé, mais ça ne marche pas. J’étais totalement détaché de la réalité et je perdais la principale qualité d’un écrivain, qui est celle d’être un miroir de son temps.

C’est paradoxal, ce besoin de contact et cette vie retirée.

J’ai beaucoup de mal à socialiser. Je reçois des invitations à des événements et réponds toujours que je suis très occupé. Donc, on ne m’invite plus. Ma femme et moi vivons connectés à la nature. A proximité des montagnes, du lac... A Veyrier, pas loin, il y a des champs. L’un des endroits les plus beaux du monde est à mes yeux la région de Jussy. Avec ses marais, sa réserve naturelle.

Vous vous êtes fixé, Christina et vous, de visiter plus de 100 villages en Suisse par an.

Nous en visitons 144. Cela me permet d’aller à la rencontre de gens que je ne connais pas. La seule fois où je réunis tous mes amis, c’est à l’occasion d’une fête annuelle. Je viens de la donner, à Prague, au palais de Lobkowicz, d’où nous rentrons.

Que signifie cette fête?

Je suis né avec le cordon ombilical enroulé autour du cou. J’étais considéré comme mort- né. J’ai été baptisé aussitôt. Je me trouvais dans un hôpital qui s’appelle Saint-Joseph. Ma mère, voyant que je vivais, a fait une promesse... qu’elle a oubliée! (Il éclate de rire.) Il y a trente ans, lorsque j’ai fait le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle, j’ai dit: j’irai m’acquitter de cette promesse. La façon de le faire est d’avoir mes amis autour de moi à l’occasion de la St. Joseph’s Party (ndlr: le 19 mars). Nous faisons une prière qui lui est dédiée dans la ville de mon choix. Athènes, Saint-Jacques-de-Compostelle, Prague, Paris... Il y a quelque 130 invités, aucun VIP. Ils viennent de Chine, du Brésil, des Etats-Unis, d’Inde, du monde entier. Ce sont les amis d’une vie, ceux qui m’ont soutenu lorsque j’en ai eu besoin. Il n’y a rien de plus important que la foi et l’amitié.

Récemment, un garçon a débarqué du Brésil pour venir vous voir, ici, à Genève. Vous demandiez, sur les réseaux sociaux, de ne pas l’imiter. Cela arrive-t-il souvent?

Quelle horreur! Ce n’est pas le premier. Cela arrive depuis longtemps. Il y en a eu quelques- uns. Il est très facile de me trouver, ce n’est pas une bonne chose. Ce n’est pas une question de sécurité. Le Brésilien a débarqué et je lui ai accordé vingt minutes, pas plus. Il était venu tout exprès du Brésil.

Vous n’avez pas de garde du corps?

Un jour, en France, dans les Pyrénées, une Irlandaise m’a dit qu’elle devait se suicider devant moi. Je lui ai conseillé de faire le chemin de Saint-Jacques. Il y a toujours un prix à payer pour la notoriété et je le paie sans problème. Mais, lors d’événements publics, comme ce fut le cas à Vladivostok en 2006 ou prochainement au Salon du livre, j’ai besoin d’une espèce de protection. Parce qu’il y a des fous. A certains moments, il faut prendre des précautions avec les gens qui ont un message un peu bizarre.

Vous a-t-on déjà menacé?

Un jour à Rio, un homme s’est avancé, armé d’un tournevis. Il m’a dit qu’il avait «un mes- sage du Christ» pour moi (il rit). Je me suis dit: «Je ne peux pas continuer à vivre ainsi.» Dans la nuit, je suis pourtant arrivé à la conclusion que je ne pouvais pas renoncer. Alors,  je continue à me balader. Je déteste l’idée des gardes du corps. J’évite de dévoiler mes itinéraires.

Vous répondez volontiers à vos fans qui vous croisent.

Oui, les lecteurs! A Genève, on me demande volontiers un selfie, la dédicace d’un livre et ça me procure beaucoup de plaisir.

Vous avez 28 millions de fans sur Facebook et échangez énormément avec eux. Quoi par exemple?

Ces jours, j’ai fait part de la fête que je donnais et j’ai écrit que nous allions prier à 20 h 30. J’ai reçu pas mal de messages de gens me disant qu’ils allaient prier. Je crois que j’ai créé une atmosphère de prière dans pas mal de pays. Prier est très important.

Pourquoi?

Il faut toujours remercier et demander de l’aide. Et je fais les deux. Je suis parfois totalement vide et cette énergie de Dieu entre dans mon âme d’une façon inconsciente. Elle me remet sur une bonne longueur d’onde.

Vos livres ont une dimension spirituelle, ésotérique. On vous a souvent demandé si vous étiez un gourou, un mage. Ou Jésus...

(Il se défend.) Non, non! (Il rit.)

Qu’avez-vous compris de l’existence?

Il y a des moments où vous comprenez tout pendant une minute, un jour ou une semaine, et ensuite ça disparaît. Pour moi, la vie n’est pas une accumulation, c’est une espèce d’épipha- nie. Mais vous savez qu’il existe une raison pour laquelle vous êtes là.

La vôtre, c’est l’écriture.

Oui.

Vos parents y étaient pourtant farouchement opposés.

Ils pensaient que j’étais fou parce que je voulais devenir écrivain. J’ai grandi dans une famille très traditionnelle. Mon père, ingénieur à Rio où je suis né, voulait que je suive ses traces. Mes parents m’ont fait interner. Le rapport du médecin m’a décrit comme schizophrène et asocial. Ce n’était pas vrai. J’étais un voyou, je fréquentais les gens de la rue. On se bagarrait!

L’écriture, vous y êtes venu sur le tard, à 40 ans. Pourquoi?

Il y avait la peur. C’est une chose que de connaître votre rêve. Une autre que d’essayer de le suivre. Quand on ne suit pas ses rêves, on peut toujours rejeter la faute sur quelqu’un d’autre. Mais au moment où vous prenez votre destin en main, vous en êtes le seul responsable. Si vous n’y parvenez pas, c’est difficile.

Quand était-ce?

En 1986, après mon pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. Je me suis dit qu’il fallait arrêter de remettre les choses à plus tard. J’avais déjà eu beaucoup de succès dans la musique, comme parolier de Raul Seixas (ndlr: chanteur, pionnier du rock brésilien); cela me donnait les moyens nécessaires pour vivre. Mais le succès est un piège. Vous pouvez croire que vous êtes phénoménal. Et cela nous ramène tout naturellement à Prague. A cette fête dont je viens tout juste de rentrer.

Prague a été le point de départ de votre accomplissement personnel.

En 1982, j’ai tout laissé. J’avais de l’argent, ma femme actuelle, le succès, mais je n’étais pas satisfait. Je me suis dit: «Pourquoi ne suis-je pas content?» Je savais: parce que je ne suivais pas ma Légende Personnelle.

Cette notion est centrale dans votre œuvre. L’idée qu’il ne faut pas passer à côté de sa vie, de son destin.

Parti visiter le monde, notamment les pays au-delà du rideau de fer, j’étais habitué à voyager comme un hippie avec 30 dollars par jour. J’avais deux ans devant moi. Je suis arrivé à Prague. Il était 18 heures. Le lendemain, avec Christina, nous sommes allés à l’église du Saint Enfant Jésus. C’était désert. Je me suis mis à genoux et je lui ai demandé son aide pour m’aider à suivre mon rêve. «Dieu, s’il te plaît, aide-moi à devenir un écrivain.» Et je me suis dit: si cela arrive, je reviendrai ici avec un petit manteau pour l’enfant Jésus en signe de dévotion. Ce que j’ai fait en 2005.

Juste après, vous allez faire une rencontre, capitale à vos yeux.

Dans Prague vide et glacée, sous occupation soviétique, je suis allé dans une rue des alchimistes, la ruelle d’Or. Il y avait un jeune homme seul. Il dessinait, mais il n’y avait personne pour lui acheter ses dessins. Il portait des mitaines. Le froid avait bleui ses doigts, je lui ai acheté un dessin. Il était ravi et a dit: «Gratis!» en désignant ma femme. Il a fait son portrait.

Que vous a-t-il inspiré?

J’étais assis, mort de froid, je l’ai regardé et me suis dit: «C’est cela, la vraie vocation.» La vraie Légende Personnelle, sans penser à ce terme précis. Il n’y a personne dans cette ruelle et pourtant rien ne l’arrête pour faire ce qu’il a l’intention de faire. Parce que c’est son destin. Et c’est ce que je dois faire, réaliser ce que j’ai au fond de moi. C’était une évidence. J’ai essayé de le payer. Il n’a pas accepté et je lui ai offert un briquet et un paquet de cigarettes en guise de cadeau. Nous nous sommes embrassés et je l’ai remercié pour cette leçon de vie que je me suis juré de ne jamais oublier.

Trente-quatre ans plus tard, vous vous dites: «Je dois retrouver cet homme.»

J’ai posté un message sur Facebook avec ses dessins. Et la télévision l’a retrouvé.

Que s’est-il passé?

Lors de la fête, il ne voulait pas entrer ni rester. J’ai insisté: «Vous ne savez pas l’importance que vous avez eue dans ma vie!» Il est resté, nous avons prié en plusieurs langues. A la fin, j’ai raconté cette histoire devant l’assemblée. C’était un moment très émouvant, très fort. Tout le monde pleurait. Nous nous sommes embrassés. Ce sera ma dernière fête. Pour moi, désormais, la boucle est bouclée.

Cet homme démuni a joué un rôle majeur dans votre accomplissement. Depuis, combien de livre avez-vous vendu?

A ce jour, 200 millions. Si l’on compte trois lecteurs par exemplaire, j’ai été lu par 600 millions de personnes dans le monde.

Vous vous sentez une responsabilité lorsque vous écrivez?

Oh oui, avec moi-même.

De quel ordre?

Je me dis: «Est-ce que c’est ma vérité?» Au moment où je vous parle, je n’ai pas encore l’inspiration pour le prochain livre.

 

Exposition «Le monde de Paulo Coelho», Salon du livre, Genève, du 27 avril au 1er mai 2016.