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© Blaise Kormann

Jean Troillet: «C’est encore plus dramatique que je pensais»

Publié mercredi 9 mai 2018 à 00:00
modifié jeudi 17 mai 2018 à 11:12
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Publié mercredi 9 mai 2018 à 00:00 
modifié jeudi 17 mai 2018 à 11:12
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Pris dans une violente tempête, quatorze randonneurs ont vécu pendant plus de vingt heures un enfer en haute altitude. Sept d’entre eux sont décédés, à vingt minutes à peine de leur but, la cabane des Vignettes.
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Décryptage d’une catastrophe avec l’himalayiste Jean Troillet et Jean-Louis Locher, l’un des pilotes intervenus lors du drame.

Pourquoi? Comment? Le drame était-il évitable? Faut-il l’imputer à la fatalité, à l’imprudence voire à l’inconscience, ou à la faute à pas de chance, comme on dit communément? Dix jours après la tragédie du Pigne d’Arolla, dans le val d’Hérens (VS), qui a coûté la vie à sept randonneurs – deux couples de nationalité italienne de 53 et 45 ans, une Italienne de 42 ans, un guide également italien de 59 ans et sa compagne bulgare de 52 ans – des zones d’ombre et des questions subsistent pour expliquer le déroulement de cette funeste expédition. Pour tenter d’y répondre et de comprendre, malgré le secret de l’enquête imposé par le procureur général du Valais, Nicolas Dubuis, nous avons refait la genèse des événements en compagnie de Jean Troillet, l’un des plus célèbres alpinistes du monde, de Jean-Louis Locher, 15 300 heures de vol aux commandes d’hélicoptères d’Air-Glaciers, qui pilotait l’un des deux appareils-ambulances de la compagnie lors des secours, et de Daniel Egg, le gardien de la cabane des Dix, d’où les malheureuses victimes sont parties le dimanche 29 avril à 6 h 45.

Randonneurs confirmés

Ce que l’on sait: le groupe avait quitté Chamonix le 26 avril et devait rallier Zermatt le 1er mai, via la très réputée Haute Route. Un itinéraire que le guide Mario C., originaire de Côme et propriétaire avec son épouse d’une agence de guides à Chiasso (TI), connu pour ses excursions dans l’Himalaya, proposait régulièrement à ses clients. Selon les médias italiens, plusieurs de ces derniers étaient ou sont des skieurs-alpinistes confirmés, membres de la section du Club alpin de Bolzano, dans le Haut-Adige, au Tyrol du Sud. Le jour du drame, le groupe attaquait la cinquième et avant-dernière étape de son périple, entre la cabane des Dix (2928 m) et la cabane des Vignettes (3157 m). Un trajet habituellement couvert en cinq à six heures, à peaux de phoque et à skis, selon les spécialistes. L’hypothèse selon laquelle le guide italien envisageait d’emmener son équipe au refuge Nacamuli, en Italie, et non pas à la cabane des Vignettes paraît peu vraisemblable dans la mesure où rallier ces deux points demande environ dix heures de marche.

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À Chamonix, une photo avant de se lancer dans une aventure mortelle. Chamonix, 26 avril 2018. Tout heureux, le groupe de neuf Italiens pose pour le guide. Ils vont se lancer dans la Haute Route, Chamonix-Zermatt, l’aventure d’une vie, comme certains…

En cours de route, un deuxième groupe, sans guide, formé de quatre randonneurs français, ainsi qu’un Suisse de 72 ans ont rejoint leurs camarades d’infortune transalpins, alors que ceux-ci étaient déjà égarés. En plus des sept personnes décédées, trois autres ont été hospitalisées en état d’hypothermie avancé, mais sont désormais tirées d’affaire. Enfin, quatre membres de l’expédition n’ont pas vu leur pronostic vital engagé et ont pu regagner leur domicile après avoir reçu des soins.

Un parcours très piégeux

On sait aussi que le foehn soufflait déjà à la cabane des Dix et que des rafales à 100 km/h, accompagnées de précipitations et de brouillard, étaient annoncés en cours de journée. «Dans l’idéal, compte tenu du danger d’avalanche qui règne à cette saison, ce genre de course devrait être terminée à midi. Ce qui, en l’occurrence, aurait probablement été le cas en temps normal», analyse Jean Troillet. Mais une webcam installée au Kurhaus, à Arolla, montre que, dès 9 h 30, la météo radieuse s’est rapidement dégradée. Dès lors, les groupes auraient-ils dû rebrousser chemin ou changer d’itinéraire – ce qui aurait été possible aux alentours de 8 h, selon l’alpiniste valaisan, en prenant la direction du Pas de Chèvres – ou même purement et simplement renoncer à partir, comme l’a déclaré l’un des survivants italiens?

«Difficile de juger après coup. Au départ, il faisait beau. Le guide semblait parfaitement connaître le tracé et le niveau de ses clients. Il a dû estimer que l’affaire était jouable. Et en cours de route, des événements ont dû l’inciter à continuer. Des coups de vent peut-être, ouvrant des trouées dans le brouillard, ou la pression de certains de ses clients qui en étaient peut-être à leur deuxième ou troisième tentative de boucler cette Haute Route», imagine le guide de La Fouly, qualifiant l’étape de particulièrement piégeuse. «Par mauvaises conditions, c’est assurément le passage le plus délicat de la Haute Route avec la Tête Blanche et la descente du Stoecki.»

Selon Daniel Egg, gardien de la cabane des Dix depuis cinq ans, d’autres équipes se sont montrées plus prudentes. «Sur la soixantaine de personnes qui ont passé la nuit chez nous, une majorité d’entre elles envisageaient de se rendre aux Vignettes. Finalement, beaucoup ont renoncé ou alors sont revenues sur leurs pas, découragées par les conditions.» Pas Mario C. et les siens qui, toujours selon les déclarations du survivant italien, l’architecte milanais Tommaso Piccioli, se sont égarés à plusieurs reprises dans la tempête. A quatre ou cinq reprises, selon lui.

«Peu de chances de s’en sortir»

Pour l’heure, nous ne savons pas si d’autres incidents sont venus s’ajouter aux conditions climatiques épouvantables. Ce qui est acquis, c’est que les 14 randonneurs, désormais unis dans leur course contre la mort, se sont débattus dès 15 h 30 dans une tempête de neige et de vent d’une rare violence, qui perdurera jusqu’au lendemain matin. «Des conditions qui, ajoutées à un froid ressenti de –10 à –20 °C, ne te laissent que peu de chances de t’en sortir», évalue le spécialiste de l’Everest, avant d’étayer: «La visibilité est limitée à 2 mètres. Tu ne vois ni les crevasses ni les à-pics. Parfois, tu n’es même plus capable de discerner si tu avances ou si tu recules. Et tu tombes souvent», explique l’aventurier, plein d’empathie pour ces personnes «qui ont vécu un véritable calvaire» et désireux, à bientôt 70 ans, de partager son expérience et de faire comprendre les dangers de la montagne. «Sans doute confronté à la mort de son épouse et à d’autres, le guide est parti seul chercher du secours, apparemment. Peut-être était-il lui aussi déjà en état d’hypothermie. Sa mort après une chute dans les rochers démontre que, à 4000 m comme à 8000 m, la montagne reste la montagne.»

«Comme une scène de guerre»

«Lorsque je suis arrivé sur la zone, une dizaine de personnes étaient étendues dans la neige. D’autres leur faisaient un massage cardiaque ou appelaient au secours. Le corps du malheureux guide gisait au pied d’une falaise de 200 m.» Pilote des glaciers depuis 1985, Jean-Louis Locher a cru assister à «une scène de guerre», selon ses propres mots, en découvrant l’arête où s’est joué le drame. Déjà confronté aux cinq victimes de l’avalanche du vallon d’Arbi, en mars dernier, l’un des sept pilotes d’hélicoptère dépêchés sur les lieux a ensuite acheminé les blessés vers les hôpitaux de Sion et de Viège ainsi que le CHUV. «D’autres ont été amenés à Berne et même à Zurich», précise-t-il. «J’ai conduit une dame à Viège. Elle était consciente, m’a parlé durant le transport. Je pense qu’elle s’en est sortie», explique l’ancien joueur de LNA de hockey, qui avoue être un peu blindé après avoir vécu tant de tragédies. «Aux commandes, on est dans une bulle, concentré sur la conduite de la machine. On ne vit pas autant d’émotions que les équipes médicales au sol», convient-il, en louant l’extraordinaire travail d’organisation de Jean-Michel Bournissen, gardien de la cabane des Vignettes, où les blessés ont d’abord été médicalisés, et de son collègue guide Pascal Gaspoz, responsable de la coordination du sauvetage. Un guide qui, lui aussi, a décrit à la NZZ am Sonntag le choc provoqué par la scène apocalyptique d’êtres humains littéralement «collés à la falaise» sous l’effet du froid.

A vingt minutes du but

Blaise Kormann
Si proches du but. Jean Troillet à l’intérieur de la cabane des Vignettes. Par la fenêtre, on aperçoit le rocher d’où le guide est tombé.

«C’est encore plus dramatique que je pensais.» Debout sur l’altiport de la cabane des Vignettes, Jean Troillet pointe le doigt en direction de l’arête meurtrière toute proche. «Il y a quoi? Vingt minutes de marche maximum jusqu’au refuge. Cela rend ce drame encore plus tragique», lâche-t-il, visiblement ému. Des fusées éclairantes lancées par les randonneurs leur auraient-elles sauvé la vie? «Il y a peu de chances. Avec la tempête, elles n’auraient pas été visibles, et encore aurait-il fallu que les gens de la cabane regardent dans cette direction», estime-t-il. Un téléphone satellitaire, en revanche, dès lors que le Pigne d’Arolla et sa région sont répertoriés comme «trou noir» en matière de réseaux natel et radio? «C’est toujours utile, en effet. Mais on est toujours plus malin après.» «Avec cette météo, nous n’aurions de toute façon pas pu voler. Jusqu’au matin, seuls des secours par voie terrestre auraient été possibles. Et avec ce temps…» soupire Jean-Louis Locher.

Une question taraude les esprits depuis le drame. Le groupe avait-il réservé sa place à la cabane des Vignettes? En d’autres termes, un gardien de cabane doit-il s’inquiéter de l’absence de randonneurs annoncés? «On se dit: «Où sont-ils, que se passe-t-il?» Mais dans la pratique, cela arrive tellement souvent qu’on pourrait appeler le 144 tous les deux jours», assure Daniel Egg, en fustigeant la négligence dont font preuve d’innombrables randonneurs. «Parfois, on les appelle. Mais il n’y a pas toujours un bon réseau ou alors le randonneur ne nous a pas communiqué le bon numéro. Une fois, réellement inquiet, j’ai tout de même appelé les secours. Un hélicoptère a survolé la zone pendant de longues minutes, en vain. Les gens sont finalement arrivés à 22 h 30. Par la suite, personne n’a voulu payer les frais de recherche. La réalité n’est pas toujours aussi simple que certains l’imaginent», regrette Daniel Egg, qui a chaque année vécu un drame dans la région du «Pigne», comme on l’appelle dans la région.

A commencer par deux membres d’une équipe de la Patrouille des Glaciers à l’entraînement, dont on a perdu toute trace depuis 2014. «Ce drame nous a incités à redoubler de prudence. Depuis, une tablette connectée en permanence à la météo est à disposition des clients et, lorsque les conditions se détériorent, nous conseillons à ceux qui nous demandent notre avis de renoncer à emprunter cette voie, réputée difficile en cas de mauvais temps.» Pour le pire des malheurs, Mario C. et ses amis n’ont manifestement pas jugé utile de le faire…

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