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Actrice, comédienne, metteuse en scène, chanteuse, Jeanne Moreau était un des derniers monstres sacrés du cinéma français. Elle s'est éteinte le 31 juillet dernier dans son appartement parisien. Assise dans son fauteuil. Droite et digne.
Hommage

«Jeanne n’avait pas peur de la mort»

08 août 2017

Elle aura traversé le XXe siècle avec fougue, intelligence et une irrépressible soif d’aimer. Libre jusque dans sa façon de mourir. La comédienne romande Sandra Gaudin était devenue son amie et l’a côtoyée les deux dernières années de sa vie. Hommage à une grande dame.

Sandra Gaudin est comédienne, metteuse en scène mais aussi l’astrologue de L’illustré. Jeanne Moreau était son amie. Elle parle d’elle avec émotion et tendresse.

La mort de Jeanne Moreau vous a surprise?

Je la pressentais un peu, mais oui, j’ai été surprise. Je me suis dit que j’aurais pu l’accompagner encore un peu plus… Le genre de chose que l’on regrette de ne pas avoir faite quand une personne aimée décède…

Comment votre amitié est-elle née?

Il y a deux ans, je projetais de monter la pièce de Bernard-Marie Koltès sur Salinger, l’auteur de L’attrape-cœurs. Je ne voyais que Jeanne Moreau pour lire les nombreuses didascalies. Nous avions un ami commun, mais je n’osais trop y croire. La rencontrer, pour moi, c’était comme rencontrer Dieu! Elle représente à mes yeux tout le cinéma, le théâtre, le féminisme du dernier siècle. Un jour, pourtant, je me suis retrouvée devant sa porte. Elle était habillée en blanc, entre nous ce fut une entente, une confiance immédiate, comme si on se connaissait depuis toujours. Elle voulait m’aider, elle a tout de suite accepté. J’ai enregistré sa voix chez elle. J’étais subjuguée par son talent, la justesse de cette voix, son rythme parfait alors même qu’elle découvrait le texte. J’en avais des frissons, surtout qu’elle avait connu Salinger en personne, aux USA; elle connaissait tout le monde Jeanne, elle a rencontré les plus grands! Elle disait: «Vous savez, je n’ai pas de talent, c’est un don!» Elle voulait toujours être sûre d’avoir bien compris le sens, elle voulait tout comprendre. Elle pouvait aussi être très exigeante. Quand je lui disais: «Mais ça va, vous êtes très bien», elle rétorquait: (Sandra imite sa voix rauque) «Mais si je vous dis que ça ne va pas! C’est moi qui sais!» (Sourire.)

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Jeanne Moreau avec son fils et son mari. Image: Getty

Elle est venue vous voir jouer cette pièce en Suisse?

Non, elle a vu le spectacle en vidéo, mais voulait m’aider pour qu’on puisse le monter à Paris. Par contre, elle m’appelait tous les soirs pour savoir comment cela s’était passé. Un soir, j’ai raté le coup de fil… Je me suis fait gronder! (Rires.)

Elle était comme vous limaginiez?

Oui. Sa beauté était incroyable, elle avait sur son visage tout son passé et une ferveur toujours présente. Jeanne était une grande amoureuse, toujours amoureuse, même à 89 ans. «L’âge ne compte pas, me disait-elle, il n’y a pas d’âge pour tomber amoureux.» Quel joli message d’espoir pour moi de savoir qu’il n’y a pas d’âge pour l’amour. Elle avait à cœur aussi d’aider les personnes qu’elle aimait, dont par miracle je faisais partie!

Quest-ce quelle a apporté à la femme et à la comédienne que vous êtes?

Elle m’a poussée à prendre de la hauteur, à me faire confiance, souvent elle me grondait quand je doutais de mes capacités, elle pouvait être assez dure avec ça. A son contact, on était obligé de grandir parce qu’elle ne supportait pas les gens qui n’ont pas de respect pour eux-mêmes. J’étais plutôt réservée, en Suisse, on n’est pas habitué à se mettre en avant, j’ai beaucoup appris. Je ne l’ai jamais entendue se plaindre pour un quelconque bobo lié à l’âge, alors que j’ai passé des journées entières avec elle. C’est cette exigence intérieure vis-à-vis d’elle-même, je crois, qui lui permettait d’aimer et d’être aimée jusqu’à un âge avancé. Elle ne supportait pas les gens qui se lamentent.

Elle vous appelait comment?

Mon petit, ma chérie…

Vous imaginiez que votre amitié durerait jusquà sa mort?

Je l’espérais. Déjà quand je suis repartie avec mon enregistrement, j’avais le sentiment qu’elle m’avait fait le plus beau cadeau de ma vie. Mais je ne voulais pas la déranger, c’est elle qui demandait à me voir, on s’est revues plusieurs fois chez elle à Paris. Je me souviens de scènes merveilleuses, couchées toutes les deux sur son lit comme deux copines, elle me lisait ses lettres d’amour, on se racontait nos vies, des moments magiques!

Vous êtes aussi astrologue. Etait-elle très Verseau?

Oui, le Verseau, c’est la liberté. Jeanne avait quelque chose de sauvage, de solitaire, comme les chats, elle n’avait pas besoin des gens, d’ailleurs elle n’ouvrait plus sa porte à grand monde. Un jour, elle m’a dit qu’elle voulait venir habiter chez moi en Suisse (rires). Elle connaissait Lausanne, elle a fait un spectacle au Théâtre de Vidy. René Gonzalez (l’ancien directeur) est quelqu’un qui a compté pour elle, d’ailleurs, elle a créé un de ses spectacles à Lausanne. Le Tout-Paris s’est déplacé pour y assister! Jeanne saluait tout le monde de la même manière, du technicien à la vedette. Elle avait une classe incroyable. Elle a traversé le siècle en manifestant toujours beaucoup d’intelligence dans ses choix. Après elle, je ne vois guère qu’Isabelle Huppert pour mener avec autant de brio une carrière au cinéma et au théâtre. Il faut être solide pour faire du théâtre…

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À Venise en 1958 avec Louis Malle, l'amour de sa vie. Image: Getty

Quelle leçon vous a-t-elle transmise?

D’oser, de ne pas s’inquiéter du regard de l’autre. «Pourquoi avez-vous abandonné le jeu pour la mise en scène?» me demandait-elle. J’évoquais mon trac… «Mais c’est ridicule, mon petit, allez-y, rejouez!» Quand c’est Jeanne Moreau qui vous dit ça, ça vous emporte!

Vous navez pas de photos de vous deux. Pourquoi?

Elle n’était pas du genre à faire des selfies, elle m’avait demandé une photo des comédiens de la pièce et je la lui avais donnée, elle ne voyait quasiment plus personne, j’ai été une exception, je me rends compte du privilège que ce fut.

Comment vivait-elle la décrépitude physique liée à la vieillesse?

Elle s’en fichait, elle n’avait aucun problème avec son image, en plus, elle ne regardait jamais en arrière, le passé ne l’intéressait pas. Elle était surtout d’une grande générosité, je ressortais de chez elle avec des wagons d’objets qu’elle voulait me donner. Pourtant, ce n’était pas une femme riche, à son époque, les acteurs ne touchaient pas des cachets faramineux. Elle louait son appartement.

Peut-on dire quelle était féministe?

Ce n’était pas une militante, je ne l’ai jamais entendue dire qu’il fallait se battre pour revendiquer quoi que ce soit. Mais c’était sa manière d’être, son tempérament, l’idée que les femmes doivent se respecter et oser croire en elles qui en ont fait un exemple pour les autres. C’était avant tout une insoumise.

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Jeanne Moreau, en 2006, chez elle à la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Elle aura tourné jusqu'à ses 83 ans. Image: Divergence

Quadmiriez-vous le plus chez elle?

Son intelligence, son vocabulaire, très littéraire, poétique, chaque mot était choisi. Elle avait le goût du beau mot de la langue française, cela se traduisait dans sa manière d’écrire, de parler, tout cela faisait partie de sa grandeur. Elle ne s’intéressait pas aux ragots, comme tous les grands artistes elle ne s’embarrassait pas de petites histoires.

La mort leffrayait-elle?

Absolument pas. D’ailleurs, elle me disait souvent: «Sandra, la mort n’existe pas!» On avait éclaté de rire quand elle avait dit ça. Jeanne était une femme d’une grande spiritualité. Pour elle, il n’y avait pas de frontière entre la vie et la mort. Elle est morte assise sur son fauteuil et cela ne m’étonne pas. Droite et digne, toujours. Avec la force mentale qui était la sienne, je suis persuadée qu’elle a décidé elle-même qu’il était temps de partir, qu’il n’y avait plus de sens à être là.