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© © Fred Merz | lundi13

Jérôme Aké Béda : «La vérité est dans le verre»

Publié mardi 15 mai 2018 à 00:00
modifié jeudi 17 mai 2018 à 10:50
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Publié mardi 15 mai 2018 à 00:00 
modifié jeudi 17 mai 2018 à 10:50
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Né en Côte d’Ivoire, Jérôme Aké Béda figure aujourd’hui parmi les plus fins connaisseurs des vins suisses. En cette semaine de caves ouvertes en Pays de Vaud, portrait du plus chaleureux ambassadeur du chasselas.
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A Vevey, dans la grande pièce de l’appartement familial, les distinctions et les prix reçus par Jerôme Aké Béda occupent chaque année davantage de place. « Trophée Ruinart », « Chevalier du Tastevin de la Bourgogne », « Compagnon « juré »  de la Confrérie du Guillon », « Chevalier de l’ordre des coteaux de Champagne », « Ambassadeur du chasselas » et, le plus cher à son coeur, le titre de « Meilleur sommelier suisse » attribué en 2015 par le guide Gault & Millau.

© Fred Merz | lundi13
Vevey. Avec sa femme et les deux plus jeunes de leurs trois fils, Jérôme Aké Béda vit au centre-ville dont il aime l’animation.

Soigneusement encadrés au milieu des masques africains et de quelques beaux nus qu’il collectionne d’un œil avisé, ses trophées racontent un parcours hors du commun, de la Côte d’Ivoire où Jérôme est né le 1 janvier 1962 jusqu’à la légendaire « Auberge de l’Onde » à St-Saphorin dans laquelle le sommelier maître d’hôtel exerce ses différents talents « depuis onze ans et cinq mois ».

Cocktail Nestlé

Quand il arrive en Suisse en 1990, Jérôme Aké Béda possède déjà une solide expérience et la certitude d’avoir trouvé sa vocation. « Enfant, je regardais La croisière s’amuse à la TV, j’ai toujours adoré les gens bien habillés. Et puis, à Abidjan, en traînant autour des grands hôtels, ce qu’on arrivait à apercevoir à l’intérieur me faisait rêver! Je me disais qu’en travaillant dans un établissement comme ça, je n’aurais jamais faim ! » Fils d’un employé de la Société nationale d’électricité et d’une mère chamane « en transe, elle était assez fameuse et ma grand-mère connaissait le pouvoir des herbes», Jérôme grandit dans la Côte d’Ivoire en plein développement d’ Houphouët-Boigny , le « père » de l’Indépendance.

Après sa prime scolarité dans une école de missionnaires français, Jérôme obtient son bac à Abidjan et s’inscrit dans la première école hôtelière du pays qui vient d’être créée par « notre cher président » avec l’aide du Québec. « J’y ai cru et j’ai réussi à être sélectionné. » Dans un vieil album, des photos jaunies racontent une période heureuse : les week-end de remplacement au Wafou, célèbre hôtel d’Abidjan construit sur la lagune « comme à Tahiti » avec ses bars et ses fastueux diners-spectacle et puis, un concours Nestlé qui lui vaut son premier grand prix et son premier article de journal. « Il fallait imaginer un cocktail avec du Nescafé et du lait Nido, j’avais ajouté du Cointreau et du rhum pour créer un «Nestsweet coktail » ! Durant les vacances d’été, le jeune Jérôme vient régulièrement en France perfectionner ses apprentissages et gagner sa vie, servant des cocktails à Saint-Tropez et à Port Grimaud, développant des qualités humaines qui font toujours son charme : l’ humour et la gentillesse. Avec le goût du travail chevillé au corps, celui d’apprendre aussi et puis ces moments de chance qui décident de chaque existence, ses atouts le conduisent jusqu’en Suisse, avec les encouragements d’un ancien-professeur et l’idée de se perfectionner à l’école hôtelière de Glion...

© Fred Merz | lundi13
Trophées. Depuis bientôt 40 ans qu’il vit en Suisse, les distinctions et les prix s’accumulent dans l’appartement au milieu des souvenirs d’Afrique.

Elevé au jus d’ananas

Du restaurant « Le Raisin » à Vevey (16 point au Gault Millau en 1992) à « La Petite Grappe » à Lausanne en passant par « Le vieux stand » à Lutry, sa voie semble déjà tracée jusqu’à son engagement, comme directeur de salle, dans le restaurant gastronomique de Denis Martin à Vevey en 1997. «C’est chez lui que j’ai pris de l’étoffe; en me donnant l’occasion de me frotter au vin, il m’a permis d’étalonner mes papilles et de révéler mes talents. » Jusqu’alors l’Ivoirien n’avait bu que du vin « à l’Africaine » c’est-à-dire en rajoutant des glaçons dans des grands verres de «kiravi » ! Au Mont Pélerin pour le restaurant gastronomique du Mirador Kempinski qui l’engage en 2002, le sommelier enrichit encore ses connaissances tout en multipliant les concours, les formations, les récompenses. Il est, marié à Sarah depuis 2000, aujourd’hui père de trois garçons, le plus heureux des sommeliers. Avec une réserve quand même : «Je n’aimais pas servir des vins à des gens qui ne s’intéressent qu’au nombre de zéros du prix »…

De ce point de vue là, sa découverte de l’humble cépage du chasselas colle mieux à son caractère. «C’est un vin félin, tout simple et tout subtil, comme un Suisse ! Mais quand il vieillit, il montre ses abdos, devient terrible, redoutable ; entré en sénescence, il peut ressembler aux plus grands cépages et niquer tout le monde.  » A ce vin qui lui ressemble (il fallait peut-être ça pour qu’un sommelier africain,  « élevé au jus d’ananas et de coco », trouve sa place parmi les vignerons vaudois), Jérôme Aké Béda a consacré un livre sélectionnant (en 2014) les « 99 chasselas à boire avant de mourir ». Intarissable sur le sujet, il chante comme le poète Jean Villars Gilles qui avait ses habitudes à l’Auberge de l’Onde, les qualités de ce cépage « caméléon ». « Même en plantant du chasselas sur les meilleurs collines d’Afrique du Sud, on ne pourra jamais faire un Dézaley. Le terroir est inscrit dans le cosmos, on ne peut pas inventer un sous-sol ».

Cette fin de semaine pendant laquelle les caveaux vaudois seront ouverts à la dégustation, le sommelier de l’Auberge de l’Onde rappelle une vérité qui brille comme un petit verre de blanc : « Il faut 120 jours pour faire un verre de vin contre une demi-journée pour un verre de coca… Et aucune vigne au monde n’est plus difficile à cultiver qu’en Lavaux ». Et lui qui n’est jamais aussi à l’aise qu’en proposant une bouteille à ses clients connaît aussi l’étendue de sa passion : « En Lavaux je suis vraiment dans mon biotope mais je suis ouvert à tout, le vin n’a pas de frontières ».

 

L’appli
Téléchargez l’appli de l’OVV pour préparer votre itinéraire à l’occasion des caves ouvertes vaudoises qui auront lieu du samedi 19 au dimanche 20 mai 2018.
Toutes les informations sur www.ovv.ch

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