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© © sedrik nemeth

JO Sion 2026: «Ce non sonne comme une révolte»

Publié lundi 18 juin 2018 à 08:40
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Publié lundi 18 juin 2018 à 08:40 
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Parmi les 54 % de Valaisannes et de Valaisans qui ont enterré la candidature, bon nombre d’entre eux, des jeunes en particulier, disent avoir voulu sanctionner les porteurs du projet plutôt que le projet lui-même. 
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Vendredi dernier, dans un restaurant de la région sédunoise. L’ambiance est guillerette à la table où sont installés six jeunes gens, trois garçons et trois filles, la trentaine bien sonnée.

Apéro et petite bouffe entre amis après une semaine de boulot. Ça rigole et ça trinque, ça trinque et ça rigole encore. Jusqu’à ce que fuse la question qui a fini par diviser le canton tout entier et fâché jusqu’au sein des familles, jusqu’au sein des couples (si, si, on en connaît). «Vous êtes pour ou contre la candidature de Sion pour les JO?» Et là, surprise. Ni cris, ni pleurs et encore moins de grincements de dents. Et pour cause, excepté Jean-Michel, un commerçant de 32 ans de la région de Fully, qui avoue être partagé mais plutôt pour, les cinq autres déclarent comme un seul homme y être farouchement opposés.

Enfin, pas aux Jeux olympiques eux-mêmes mais à ceux qui ont porté le projet. «Marre d’obéir aux Constantin, Darbellay, Favre et à tous ces présidents de commune qui se sont alignés derrière eux sans demander notre avis», tonne Aline, une esthéticienne de 36 ans, aussitôt soutenue par la tablée. Qui enfonce le clou. Pour Thierry, c’est carrément la relation de confiance entre les élus, les élites et le peuple qui est rompue. «Non seulement ils squattent tout l’espace médiatique mais pendant des mois, ils ont occulté les vrais problèmes qui préoccupent la population. Ils nous prennent vraiment pour des glands», s’indigne le Montheysan. Remonté, le représentant en machines-outils va jusqu’à assimiler le vote de dimanche à un vote de défiance envers les deux conseillers d’Etat engagés. «Dans bien des pays, ils seraient contraints à la démission», assène-t-il, l’index levé.

Sedrik Nemeth
Prof de sport à Sion, Mike Fayolle, 32 ans, s’est malgré tout opposé à un projet qu’il jugeait trop flou et pas primordial pour le Valais. Comme beaucoup de jeunes Valaisans, il espère que la classe politique se mettra maintenant à l’écoute de la…

 

Le réveil d'un autre Valais

La veille, Julien, 38 ans, à la tête d’une start-up employant une dizaine de personnes à Martigny, avait entonné le même credo. Idem pour Mike, 32 ans, prof de sport et chanteur d’un des groupes leaders de la scène celtique suisse. «J’adore le sport, forcément. Mais je ne peux pas soutenir ce projet et encore moins ses dépositaires. Tout est flou, tout est vague, je ne comprends pas ce qu’ils veulent faire, où ils veulent aller. Et puis, avant de se lancer dans pareille aventure, il y a tant à faire en matière de sport populaire et éducatif. Mais encore faut-il que nos responsables politiques se rapprochent du peuple pour en prendre conscience», estimait-il, avant de décoller pour Madrid, son bulletin de vote posté.

Pour le sociologue Gabriel Bender, lui-même opposé au projet et auteur d’un pamphlet anti-JO intitulé Fioul sentimental, ces réactions en chaîne reflètent le réveil d’un autre Valais. «Un Valais désobéissant, qui se libère. Alors que la machine de guerre mise en place par les partisans aurait dû rassembler 70 à 75% de oui, ce non sonne comme une révolte», analyse-t-il, avant d’étayer. «Plus la campagne avançait et plus Christophe Darbellay et Frédéric Favre se montraient arrogants. Pour eux, ceux qui ne sautaient pas de joie à l’idée d’organiser les JO n’étaient que des ânes bâtés qui ne comprenaient rien à rien», devise le bouillant Fulliérain.


A ses yeux, deux mois après avoir reçu une première claque à l’occasion de la votation sur la révision de la Constitution cantonale, le monde politique valaisan a tout intérêt à vite revenir aux fondamentaux, à se remettre à l’écoute de la base et à arrêter de s’autoproclamer sauveur du canton, sous peine de creuser un fossé qui sera difficile à combler. «A croire les initiateurs du projet, il n’y avait que les bobos qui étaient contre. Aujourd’hui, ils ont appris que le Valais urbain et périurbain était composé de 55% de bobos», raille-t-il, en balançant un dernier tacle à l’adresse de Christian Constantin. «Lorsqu’il a eu ses démêlés avec Rolf Fringer, il a déclaré qu’en Valais, on réglait les différends à coups de pied au cul et en paires de baffes. Avec ce scrutin, l’autre Valais a démontré qu’il le faisait de manière plus civilisée: dans les urnes.»

Didier Martenet/L'illustre
Triple médaillé d’or paralympique à Pyeongchang, Théo Gmür se réjouissait à l’idée d’évoluer devant son public en 2026. Le Nendard était d’autant plus triste et déçu que sa commune aussi a dit non aux JO. 

Refus d’ordre!

Membre du comité du Rassemblement citoyen Valais (RCV), Jacques Michelet, jeune docteur en géographie et en développement territorial, chargé de cours et d’enseignement à l’Université de Genève, évoque de son côté le manque de vision des initiants, qui l’a incité à basculer dans le camp du non. «Alors que le monde est confronté au changement climatique et l’Europe au vieillissement de sa population, tout miser sur les sports d’hiver était une grave erreur de jugement. Notre clientèle est essentiellement européenne et il faut savoir que dans une station comme Crans-Montana, seul 30% de celle-ci s’adonne au ski. Nous devons inventer un autre tourisme pour séduire les autres, un tourisme quatre saisons.» Un avis partagé par Patrice Bigler, coprésident du mouvement, pour qui, après le vote sur la Constituante, c’est (sic) le deuxième ordre de marche envoyé par le gouvernement que le peuple refuse de suivre. «Mais quand on voit à quel point la question a divisé les gens, jusqu’à les monter les uns contre les autres, on ne peut pas parler de victoire», se désole-t-il.

A quelques centaines de mètres de là, au stamm des partisans, un autre jeune homme avait, lui, la mine basse et le cœur lourd. A fond derrière le projet, Théo Gmür, triple champion olympique de ski alpin lors des récents Jeux paralympiques de Pyeongchang, avouait sa grande tristesse face à un résultat qu’il n’a pas vu venir. «Je pensais que ce serait serré mais que le oui finirait par l’emporter. C’est un désaveu pour les initiants et le CIO mais aussi, et surtout, pour le sport et les sportifs suisses. Ce refus trahit la peur d’aller de l’avant, de tenter quelque chose, de prendre des risques. Comme sportif, je dois accepter la défaite mais celle-là me fait particulièrement mal», commentait-il, au bord des larmes. Un revers d’autant plus douloureux que le scrutin lui a infligé une double peine avec le refus de sa commune de Nendaz. «Je voulais croire que mes performances et mon travail contribueraient à convaincre une majorité de mes concitoyens, à leur démontrer que le sport ne se résumait pas à l’argent et au CIO, mais qu’il pouvait générer des sourires, des larmes et des émotions», a confié le triple médaillé, avant de prendre la route de Macolin, où l’attendaient des examens semestriels à la Haute Ecole fédérale de sport. Le jour d’après. «L’un des plus durs de ma saison...» 

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