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© Magali Girardin

Joachim Son-Forget, zinzin le député..?

Publié mercredi 9 janvier 2019 à 09:12
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Publié mercredi 9 janvier 2019 à 09:12 
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Durant les Fêtes, Joachim Son-Forget, élu des Français de Suisse et du Liechtenstein à l’Assemblée nationale, s’est rendu omniprésent sur les réseaux sociaux. Sa déferlante de commentaires a suscité la polémique et fait douter de la santé mentale de ce jeune prodige, médecin radiologue spécialiste du cerveau, claveciniste professionnel et autrefois étoile du parti La République en marche.
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Donald Trump qualifié d’incontinent et de gâteux sur Twitter le 8 décembre dernier? C’était lui. Les moqueries sur l’épaisseur du maquillage de la sénatrice française Esther Benbassa: encore lui. Sur les réseaux sociaux, armé d’un sabre laser, d’une peluche de blaireau, en karatéka ou en GI, façon bande dessinée pistolets aux poings ou photoshoppé en sosie de Van Damme: c’est lui, lui, lui, toujours lui! Nous avons rencontré Joachim Son-Forget à Genève, dans son quartier de Plainpalais. Son appartement («j’ai rangé, vous avez vu?») est aussi ludique et éclectique que les passions de son locataire. Dans le salon, deux trottinettes électriques, une collection d’instruments de musique, viole de gambe et piano sans queue, des peluches et un sabre laser. Assis en tailleur sur sa chaise, Joachim Son-Forget, lui, pianote frénétiquement sur deux smartphones qui ne cessent de vibrer.

Vous plaidiez autrefois pour des députés anonymes et bosseurs. Le moins que l’on puisse dire, c’est que vous n’êtes plus vraiment anonyme…
Franchement, j’aurais préféré devoir ma notoriété à une réussite professionnelle ou artistique. Le problème, c’est que, dans le système politique français tel qu’il est aujourd’hui, la partie spectacle compte pour imposer ses idées. Donc il faut que certains se dévouent pour remuer le public quand il y a une raison. Cette raison, aujourd’hui, c’est un égarement du parti du président.


Quelle sera la ligne de votre nouveau parti, Je Suis Français et européen, à vos initiales?
Je plaide pour mettre de la Suisse en France. Les Français se lassent vite de leur président. Il faut une figure d’apparat, une présidence tournante, qui fasse office d’instance représentative, et des gens qui travaillent pour le pays. Cassons le mille-feuille administratif à la française: imaginons des autonomies de régions plus importantes, un exécutif et un législatif sur le modèle cantonal. Il faut un vrai changement de mentalité pour arriver à une VIe République. Il ne faut pas avoir peur non plus des initiatives populaires. Sur ce point, j’ai changé d’avis. Second point important: la valeur de l’exemple au niveau des élites. Une certaine réduction des dépenses publiques: moins de chauffeurs, de limousines, de chefs cuisiniers dans chaque ministère. Moins de majordomes derrière toutes les portes.

Magali Girardin
Volontiers comparé à Harry Potter pour ses lunettes rondes, le Français possède plus d’un don dans son sac. Claveciniste professionnel, il joue aussi du piano et de la guitare. Sa femme, de la viole de gambe.

Sur la page d’accueil du site de ce nouveau parti, vous posez en bonnet jaune, en train de faire un doigt d’honneur. Qui envoyez-vous se faire voir?
Déjà, il n’est pas jaune, ce bonnet: il est orange! C’est mon symbole. Et non, ce n’est pas un doigt d’honneur. Ce sont trois doigts! Pour bleu, blanc, rouge.

Comment voyez-vous votre rôle de député à l’Assemblée nationale?
En tant que responsable politique, si on a des idées, il faut se transformer en influenceur public pour imposer ses opinions. Au-delà de la stratégie utilisée, le message que je véhicule ne peut être transmis que par quelqu’un qui, comme moi, possède plusieurs petits bouts de cette identité française issue de différents milieux. Je connais la campagne et la ville, les références des gens. Je peux citer le rappeur Booba et Diderot. Vu le rôle très mineur du législatif en France, la notoriété personnelle, les médias et les réseaux sociaux sont des méthodes bien plus efficaces que la voie officielle pour communiquer ses convictions.

Mais à quoi rime ce torrent de montages photos et de commentaires sur les réseaux sociaux?
C’est une façon de rassembler une audience, sensible au non-politiquement correct: une foule silencieuse et existante. Tôt ou tard, quelqu’un du type de Marion Maréchal-Le Pen serait allé chercher les voix de ces jeunes, souvent de droite, abstentionnistes ou qui ne votent pas encore, sur les réseaux sociaux. J’ai tiré le premier! Les 15-40 ans qui font du trolling sur internet sont particulièrement friands de second degré. Alterner des messages sérieux et des messages plus marrants permet d’atteindre le plus grand nombre.

Certains estiment que vous faites une poussée maniaco-dépressive, que vous prenez de la coke ou que vous êtes «zinzin», selon le terme de la sénatrice Esther Benbassa. Vrai ou faux?
Faites-moi une prise de sang et vous verrez! Pour le côté zinzin, j’ai plein de copains psychiatres et psychologues. Ils m’ont dit: «On a bien regardé et on a compris ton schéma de pensée.» Ils ont conclu que je n’étais vraiment pas fou.

Ce goût pour l’absurde et l’ironie, la vulgarité parfois, c’est une façon de refuser de grandir?
J’utilise des choses qui me font rire et qui, oui, sont parfois absurdes, mais c’est ce qui attire l’attention. La preuve, c’est que ça marche! Entre deux tweets légers, on peut dire des choses intelligentes. Constater par exemple qu’en Suisse, une caissière peut gagner 4000 francs par mois et ne pas travailler 35 heures par semaine. Mes références de pop culture me viennent de mes gamins. Mon grand a 12 ans. Nous nous sommes séparés très tôt avec sa maman, donc j’ai été un papa copain. On joue au laser game, aux jeux vidéo. Et ma petite fille de 4 ans est fan de La Pat’ Patrouille. Ces univers m’inspirent. Quand, sur les réseaux sociaux, j’utilise des photos de moi avec des armes, les jeunes y voient une iconographie de gamer et non pas de la violence. Il n’y a pas d’amalgame pour eux.

DR
Ultra-prolifique sur Twitter, le député se met en scène sans limites.

D’où vous vient cet amour des armes?
Je fais du tir sportif deux fois par semaine. Montrer des armes, c’est une volonté de choquer les Français. En Suisse, on sait que le tir est une discipline qui met en avant la sérénité, la technique, la précision, le contrôle de soi. Ce n’est pas un truc de fou furieux!

Le CHUV, qui vous employait, a annoncé que votre mandat se terminerait fin avril. Allez-vous continuer d’exercer la médecine?
J’ai diminué volontairement mon temps de travail de 30% à 10% au CHUV, pour continuer à superviser une recherche qui arrive à son terme. J’ai eu des propositions d’autres cliniques: je vais voir si je peux poursuivre d’autres collaborations.

Comment gagnez-vous votre vie?
Je vis de mon indemnité de député. Plus les 1000 balles du CHUV. Et quelques mandats en radiologie. Je dois gagner 8000 à 9000 francs mensuels. Les journalistes français et la télévision coréenne qui sont venus à la maison étaient très déçus: mon appartement est dans un quartier populaire, il coûte 1800 francs par mois. Mais c’est ça, la vraie vie! Cela ne collait pas à leur idée de la vie d’un député en Suisse. Si j’étais radiologue à temps plein, oui, je me serais peut-être payé une petite maison à la campagne et une voiture neuve.

Magali Girardin
En guise de fond d’écran sur son smartphone, le député a affiché un des nombreux montages envoyés par sa base de fans.

Lors de votre campagne pour les législatives françaises, Jean-Claude Biver, Patrick Delarive ou encore André Kudelski vous ont soutenu. Que pensent-ils de vos «frasques»?
Je n’ai pas vraiment eu de contact depuis, mais je pense que les gens intelligents comprennent que j’ai une idée derrière la tête. Ceux qui me connaissent savent que je suis capable de ce genre de coups loufoques. J’ai envoyé un mail aux Français de Suisse, et sur un fichier de près de 80 000 personnes, j’ai dû recevoir une cinquantaine de courriers déçus.

Ne craignez-vous pas d’avoir irrémédiablement perdu votre crédibilité?
On verra cela dans les urnes. Je perdrai peut-être des voix auprès des gens qui pensent que les choses doivent être comme cela et pas autrement. C’est un risque, je vais me faire plein d’ennemis, mais au pire je reviendrai bosser comme radiologue. Et si tout doit s’arrêter demain, j’aurai au moins bien rigolé.

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