Schweizer Illustrierte
Jan Kuciak et Marina devaient se marier en mai.
Slovaquie

Journaliste abattu: un crime mafieux bouleversant

06 mars 2018

Notre collègue de Ringier Axel Springer Jan Kuciak a été assassiné avec sa fiancée. Ils avaient 27 ans. Les journalistes slovaques refusent de laisser tomber l'enquête.

«Jan était tout sauf une tête brûlée. Il était plutôt casanier, du genre qui passe vingt heures par jour à pister les criminels sur le web», dit Peter Bardy de Jan Kuciak, son collègue assassiné. Dans la salle de conférences du média d’investigation Aktuality.sk, le rédacteur en chef cherche ses mots. «Je n’étais pas seulement son chef, j’étais son ami, son mentor. L’année dernière, Jan avait reçu une offre de la concurrence. S’il l’avait acceptée, il aurait gagné bien plus. Mais il a tenu à rester avec moi.» Le nom de Jan était connu des journalistes data du monde entier: il était chargé du volet slovaque des Panama Papers. Sur le plan personnel, il était aimable et réservé, selon ses collègues. «Ce qu’il préférait, c’était être chez lui, devant son ordinateur», dit Peter Bardy.

Depuis quelque temps, Jan recherchait les liens entre les pièces rapportées et désormais installées en Slovaquie de la mafia calabraise, la ’Ndrangheta, et les plus hautes sphères du pouvoir. Il avait découvert que la mafia s’était infiltrée dans l’industrie agroalimentaire et encaissait des subventions du gouvernement et de l’Union européenne pour des terres qu’elle ne possédait pas et des céréales qu’elle n’avait jamais récoltées. C’est dans ce cadre que le journaliste de Ringier Axel Springer était tombé, dans des procès-verbaux, sur les noms d’Antonino et de Sebastiano Vadala, du village mafieux de Bova Marina. L’affaire était celle d’un agriculteur slovaque qui avait refusé de leur vendre son terrain. Un matin d’automne 2013, il avait trouvé un sac accroché à l’entrée de son exploitation. A l’intérieur, des allumettes, des cartouches chargées et une croix tombale avec son nom: Gerhard. Il est toujours en vie.

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Les funérailles du journaliste à Stiavnik.

Des partenariats louches

L’année dernière, Jan avait eu droit à des tentatives d’intimidation. Il se sentait menacé. Mais lorsqu’il avait voulu porter plainte, la police n’avait pas levé le petit doigt, ce qu’il avait amèrement déploré sur Facebook. Entre les 22 et 25 février, son (ou ses) meurtrier s’est rendu à son domicile de Velca Malca, à 65 kilomètres de la capitale, Bratislava. Jan et sa fiancée venaient d’acheter une maison qu’ils prévoyaient de rénover pour y accueillir leur future famille. Lui a été abattu en premier, à bout portant, dans le thorax. En entendant le coup depuis la cuisine, Marina a tenté de fuir dans la cave. Elle a été tuée d’une balle à l’arrière de la tête. Avertissement aux journalistes d’investigation? Des balles ont été déposées près des corps.

Mais les collègues de Jan refusent de laisser tomber. La semaine dernière, ses recherches sur les connexions d’Antonino Vadala avec le bureau du premier ministre, Robert Fico, ont été mises à disposition de tous les médias du groupe Ringier Axel Springer. Elles portent sur Maria Troskova. Cette ancienne participante à l’élection de Miss Univers est aujourd’hui la plus proche collaboratrice de Robert Fico – le même qui traite les journalistes de «sales putes anti-slovaques». En 2011, elle a fondé une entreprise de management avec Antonino Vadala avant de devenir l’assistante de Viliam Jasans. Peu après, ce parlementaire du parti de Fico était nommé secrétaire du Conseil national de sécurité. Explosif: les dernières investigations de Jan Kuciak révèlent que Viliam Jasans faisait directement affaire avec Vadala. Ils étaient partenaires dans une société de sécurité privée. Les amis et collègues insistent: s’il est important de mettre la main sur les meurtriers, il est absolument crucial de sortir le nom des commanditaires. «Jan et Marina avaient prévu de se marier d’ici à quelques semaines, raconte Peter Bardy. Afin de protéger sa fiancée, une archéologue qui n’avait rien à voir avec le journalisme, Jan n’évoquait jamais ses investigations avec elle.» Il était issu d’un milieu très pauvre. «Tout ce que je peux faire désormais, c’est prendre soin de ses proches. Et protéger nos journalistes afin qu’ils puissent poursuivre leur travail. En revanche, retrouver les meurtriers, c’est le travail de la police.»

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Des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues, comme ici à Bratislava, pour dénoncer la mafia.