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© GAETAN BALLY

Karin Keller-Sutter: «S’il y a bien une chose que je sais faire, c’est diriger!»

Publié mercredi 10 octobre 2018 à 09:30
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Publié mercredi 10 octobre 2018 à 09:30 
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La St-Galloise Karin Keller-Sutter (PLR/SG) se lance dans la course au Conseil fédéral. La présidente du Conseil des Etats brigue la succession de Johann Schneider-Ammann. Elle avait accordé une interview intime à L'illustré en janvier 2018, que nous vous faisons partager pour cette occasion.
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Une odeur qui vous rappelle votre enfance?

Je pense à ma mère, qui est morte il y a quatre ans. Mes parents avaient un restaurant, et comme ils travaillaient énormément, ma mère partait de temps en temps se reposer quelques jours chez une amie. Quand je m’ennuyais trop d’elle, j’allais au vestiaire et j’enfouissais mon nez dans le col de son manteau pour respirer son odeur. Elle portait toujours L’Air du Temps de Nina Ricci. Pour moi, c’est l’odeur de ma mère.

Vous semblez avoir un sens olfactif très développé…

Très. Je sens tout, je suis comme un chien (sourire). Cela comporte des aspects positifs et négatifs. Dans un bus, s’il y a de mauvaises odeurs à un bout et que je suis à l’autre extrémité, je les sens!

Au Palais fédéral, les odeurs sont-elles supportables?

Oui, même si certaines sont plus désagréables que d’autres… mais je ne vous donnerai pas de noms (rires)!

Quel genre de petite fille étiez-vous?

Indépendante, curieuse, je suis allée au jardin d’enfants à 4 ans avec deux ans d’avance, j’avais une autorisation spéciale, apparemment je m’ennuyais à la maison et mes parents, avec leur travail, n’avaient pas toujours le temps de s’occuper de moi. J’ai vite appris à m’occuper et à prendre des décisions par moi-même. Quand je voulais quelque chose, je préparais carrément les bases de décision pour dire à mes parents: «Ecoutez, je veux ceci et cela!»

Déjà des qualités de politicienne?

Si vous voulez! Disons que je savais déjà argumenter.

A 15 ans, vous partez à Neuchâtel suivre l’Ecole supérieure de commerce. Et vous intégrez une société d’étudiants réservée aux hommes. Vous étiez féministe?

Tous mes copains y étaient, il n’y avait pas de raison que je n’y aille pas! Pour moi, c’était naturel de pouvoir faire tout ce que mes trois frères pouvaient faire. Mais je n’aime pas le terme de féministe, c’est pour moi un concept lié à un programme politique de gauche. Je préfère parler d’égalité des chances, donner la même chance au départ à tout le monde, qu’on soit homme ou femme.

Aujourd’hui, la parole des femmes se libère dans le sillage de l’affaire Weinstein. Avez-vous connu vous-même certains comportements déplacés?

Non, je n’ai jamais vécu une situation de harcèlement sexuel. Je crois qu’avec moi les hommes n’oseraient pas, j’ai un caractère assez fort (sourire)!

Tout le monde s’accorde pourtant à dire que si vous étiez un homme, vous seriez déjà conseiller fédéral. Et vous?

Là, vous avez peut-être raison! Je n’ai pas été victime de harcèlement, mais j’ai quand même subi le pouvoir des hommes, celui des réseaux masculins; j’ai pris des coups, j’ai aussi été victime de préjugés sexistes. Notamment quand on me demandait si c’était bien moi qui avais écrit mon discours ou qu’on me félicitait d’avoir dirigé une séance à Berne, comme si cela tenait du miracle qu’une femme puisse le faire, alors que j’ai dirigé pendant douze ans comme conseillère d’Etat saint-galloise un département de 1500 collaborateurs. S’il y a bien une chose que je sais faire sur laquelle mes anciens collaborateurs s’accordent, c’est diriger!

Je sens que cela vous énerve…

Oui ça m’énerve!

Vous gardez de l’amertume à propos de ces comportements machistes?

Je n’oublie pas mais il n’y a pas d’amertume, l’amertume ne sert à rien, au contraire, elle vous «bouffe» votre énergie. Il vaut mieux continuer à essayer de convaincre. Je suis quelqu’un qui se bat.

Vous demander pourquoi vous n’avez pas eu d’enfants, c’était indélicat au moment de votre candidature au Conseil fédéral?

On n’aurait pas posé cette question à un homme. Une journaliste m’avait interpellée à ce sujet, comparant mon cas à celui de Ruth Metzler et de Doris Leuthard, voulant savoir si j’avais privilégié ma carrière politique au détriment de la maternité. Je me suis demandé si j’allais dire la vérité ou sourire, comme le font beaucoup de femmes. J’ai préféré expliquer que j’avais fait deux fausses couches en 1992, la même année où j’ai été élue au Conseil communal.

La politique a-t-elle été une forme de compensation, de pansement?

Je ne sais pas, je n’y ai pas tellement réfléchi à ce moment-là. Je pouvais avoir des enfants, mais ces deux fausses couches successives ont été très douloureuses. Finalement, j’ai tout simplement accepté que la vie avait peut-être d’autres projets pour moi. C’était dur au moment où c’est arrivé mais je ne l’ai pas vécu comme une injustice. Je suis quelqu’un qui pense que tout ce qui nous arrive a un sens, il faut l’accepter, il y a toujours un chemin qui s’ouvre, même s’il est différent de celui qu’on imaginait.

Le livre qui a exercé une influence sur votre vie?

La règle de saint Benoît. Ce ne sont pas seulement des règles de vie au sein d’un couvent, elles sont valables pour la vie en général. Prendre de la distance avec les événements, accepter ce qui advient, ce sont des principes qui m’ont toujours aidée.

Si Jésus-Christ revenait sur terre, vous pensez qu’il voterait socialiste, démocrate-chrétien ou PLR?

Vu son ouverture d’esprit, le fait qu’il acceptait les gens comme ils étaient, ce qui est une façon très libérale de penser, je pense qu’il voterait PLR (rire)!

Pourtant, à l’adolescence, vous étiez punk, vous écoutiez les Clash, vous aviez des mèches vertes. Pas tellement le style PLR, non?

Ce sont mes goûts esthétiques qui étaient spéciaux et marquaient sûrement ma volonté d’indépendance par rapport à mes parents, mais j’ai toujours malgré tout été intégrée dans la société. Je suis devenue libérale, car j’estime qu’il faut donner la même chance au départ aux personnes tout en acceptant, contrairement aux socialistes, que toutes n’ont pas les mêmes capacités pour arriver au but fixé.

Mai 1968, ce n’était donc pas votre tasse de thé?

J’avais 5 ans en 1968. Même si je trouve que le mouvement a eu des aspects positifs, notamment dans la libération de l’individu, il est allé trop loin. Et ce n’était pas un mouvement en faveur des femmes. Certains hommes de 68 sont les machos d’aujourd’hui!

Vous avez connu une certaine discrimination face à vos frères?

Jamais! Mes parents n’ont fait aucune différence. Au contraire, mon père, qui était pourtant conservateur, a toujours désiré que je fasse des études et que sa fille ne dépende jamais d’un homme. Quant à ma mère, elle avait rêvé de devenir institutrice et, du fait que son frère voulait faire aussi ce métier et qu’il était le garçon, destiné à nourrir une famille, c’est elle qui a été sacrifiée. Du coup mes parents m’ont toujours encouragée à devenir celle que je suis aujourd’hui!

Votre mari est médecin légiste. Vivre avec un homme qui est confronté tous les jours à la mort a-t-il changé votre regard sur elle?

Oui, beaucoup. Mon mari a quitté cette fonction il y a cinq ans, justement parce que c’est un métier qui exige beaucoup sur le plan humain. Lorsqu’il était médecin légiste à Zurich, il était confronté quotidiennement à des morts violentes, mais aussi à des personnes blessées ou des femmes violées. On en a beaucoup parlé ensemble, son expérience m’a aidée à relativiser les choses, à prendre de la distance – j’ai tendance parfois à être impliquée trop fortement dans les événements. Il m’a appris aussi à privilégier l’essentiel, à ne pas bouder un plaisir du quotidien, parce qu’on ne sait pas si l’on sera vivant le lendemain. «Il y a tous les jours des personnes qui partent le matin de chez elles et ne reviennent jamais, sans avoir pu dire au revoir à ceux qu’elles aiment», me disait-il souvent. Nous essayons de ne jamais nous quitter fâchés.

Vous avez peur de la mort?

Non, je suis même plutôt sereine à son égard. Ma mère est morte dans mes bras, j’ai assisté à son dernier souffle. C’était bien sûr un moment de grande tristesse, mais en même temps ce passage s’est fait dans une grande sérénité. Le fait d’avoir pu l’accompagner jusqu’au bout m’a beaucoup apporté. Elle avait 86 ans, sa vie était accomplie, elle était prête.

Vous croyez à la vie éternelle promise aux chrétiens?

Je ne crois pas tellement à cette vision un peu naïve qui veut qu’on se retrouve tous au ciel. Selon mon mari, les gens les plus intéressants sont en enfer (sourire). La vie éternelle, à mes yeux, ce sont nos proches décédés qui continuent à vivre à travers nous. Ma mère est en moi et je pense tous les jours à elle. Je me surprends aussi à lui ressembler de plus en plus, à utiliser les mêmes expressions!

Votre rêve d’enfant encore non réalisé?

Petite, je voulais devenir vétérinaire, j’adore les animaux, mais je tombe dans les pommes dès que je vois du sang, ce n’était pas un métier pour moi. J’aimerais apprendre le chinois, l’hébreu, l’arabe, ces langues qui vous permettent de vous immerger dans une culture différente. Peut-être un jour aurai-je le temps. Qui sait?

Vous avez pris de bonnes résolutions pour 2018?

Je n’ai rien noté. Je prends de bonnes résolutions tout au long de l’année, en fonction des événements qui arrivent dans ma vie.

Et à la Suisse, que lui souhaitez-vous?

De rester comme elle est! La Suisse a beaucoup de qualités et cela me désole un peu qu’elles ne soient pas toujours appréciées à leur juste valeur. Les gens se plaignent beaucoup, mais nous avons dans ce pays un confort et beaucoup de raisons d’être heureux en comparaison de ce qui se passe souvent à l’étranger. Bien sûr, on peut trouver parfois la politique suisse un peu ennuyeuse, un conseiller fédéral qui s’en va est remplacé par un autre sans que cela provoque de crise d’Etat. Mais cette stabilité politique est extraordinaire, les gens ne s’en rendent pas toujours compte. Quand j’ai été élue, j’ai cité cette phrase de l’historien Georg Thürer: «Zeitgenossen sein, Eidgenossen bleiben», ce qui veut dire qu’il faut savoir s’adapter aux changements qu’exige la modernité tout en conservant nos valeurs et nos traditions. C’est un subtil équilibre, mais c’est essentiel à mes yeux.

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