Ako Rasheed/REUTERS
Des combattants de l’Etat islamique faits prisonniers à Kirkouk, en octobre dernier, après la reprise de la ville par les Peshmergas.
Interview

«la fin de l’état islamique n’est pas la fin du chaos»

20 décembre 2017

Journaliste, écrivain, ancien ambassadeur de France à Chypre et auprès de l’Unesco, Daniel Rondeau explique dans un roman magnifique, «Mécaniques du chaos» (Editions Grasset), le monde compliqué et souvent tragique, ravagé par l’islamisme et le terrorisme, dans lequel nous vivons.

La fin de l’Etat islamique, en 2017, marque-t-elle la fin de la mécanique du chaos qui ravage le Moyen-Orient?

C’est un tournant très important pour l’Irak et pour la Syrie, mais ce n’est pas la fin du chaos dont l’origine principale est l’intervention américaine en 2003 en Irak. Comme je l’ai écrit à l’époque, voulant apporter la liberté par le glaive, les Américains ont installé le chaos pour cinquante ans, non seulement au Moyen-Orient mais dans le monde entier.

La menace terroriste va-t-elle diminuer en Europe?

Elle va rester forte pendant des années parce que, comme je l’explique dans mon livre, les musulmans radicalisés bénéficient de bases opérationnelles un peu partout dans le monde, et en Europe aussi, principalement dans les banlieues. Ils attendent leur heure.

L’échec des islamistes en Syrie ne va pas décourager les vocations au djihad?

C’est très démoralisant pour un certain nombre de gens qui pensaient devenir les maîtres du monde et rétablir le califat. Ils ont perdu cette bataille, mais il ne faut pas sous-estimer ces combattants djihadistes qui sont aussi, pour certains, à la recherche de la mort. Il existe un flirt congénital entre le djihad et la mort. Ils vont reprendre le combat sous d’autres formes.

Mais le flux des candidats au djihad s’est tari.

Les candidats au départ sont moins nombreux, c’est vrai. On a arrêté beaucoup de gens, on a empêché de nombreux attentats, mais il ne faut pas sous-estimer cette envie de djihad qui s’est enracinée dans le cœur de certains musulmans.

D’où vient cette séduction du djihad?

Les origines sont multiples. Il y a bien sûr des causes sociales, mais elles ne sont pas les plus importantes. Je crois que nos pays européens manquent d’idéal. Nous vivons dans des sociétés liquides, comme dit Umberto Eco, et dans ces sociétés liquides, les hommes flottent sans trop savoir où ils vont ni ce qu’ils veulent exactement. Nos pays sont traversés depuis des années par de grands courants de déconstruction. On a déconstruit notre histoire européenne, on a déconstruit notre culture, on a déconstruit notre langue, on est en train de déconstruire les nations, il n’y a qu’à suivre ce qui se passe en Catalogne. Beaucoup de gens n’ont plus de repères et ils errent dans leur vie.

Les musulmans de France aussi?

J’ai écrit un article, il y a trente ans, pour signaler que la République avait abandonné certains quartiers et qu’elle ne remplissait plus ses deux missions principales: d’un côté, l’éducation et, de l’autre, le devoir de faire respecter la loi. Quand la République n’a plus d’idéal, c’est dangereux, car les sociétés ont horreur du vide. L’islamisme a donné à un certain nombre de gens des faux idéaux d’aventure, de changement, de pureté parfois. Alors que nous errons dans nos convictions, dans notre histoire, dans nos doutes, les musulmans radicalisés sont prêts à mourir pour leurs idées.

Il y a du romantisme chez eux?

Il y a des gens parmi eux qui viennent de milieux défavorisés, des petits malfrats, qui recherchent l’aventure, l’intensité de la vie. Ils se retrouvent brusquement avec un idéal suicidaire: mourir pour le prophète. Et puis il y a des gens plus sophistiqués, je pense par exemple, dans mon roman, au personnage de Sami. C’est un jeune Franco-Algérien qui a réussi dans la vie. Il est financier, mais pour des raisons qui mêlent à la fois la quête identitaire, la critique de la colonisation, le refus de nos sociétés contemporaines où l’argent et le sexe jouent un rôle fondamental, il bascule dans l’islamisme. Mais il souffre aussi de voir que son père, un vieil Algérien qui a été un ouvrier exemplaire, ne peut plus vivre dans sa cité parce que les trafiquants de drogue y font la loi, en lien avec les islamistes. Tout cela se bouscule dans sa tête et il croit trouver finalement une rédemption dans le djihad.

Quelle solution imaginez-vous?

J’ai assisté dernièrement à une conférence de mon ami Mario Vargas Llosa, le grand romancier péruvien. Il a expliqué que dans les sociétés déstabilisées, la littérature joue un rôle essentiel, parce qu’elle montre ce que l’on ne veut pas voir. Interroger notre société, l’aider à se regarder dans le miroir, ce n’est peut-être pas donner une solution, mais c’est en tout cas une étape indispensable. J’essaie de raconter notre société à travers les vies de tous mes personnages: une petite Bretonne, Emma, bourgeoise révoltée, un peu anarchiste, qui se prostitue, ce qui est devenu presque banal aujourd’hui; une journaliste désabusée, ancienne star de la presse écrite, qui ne sait plus trop où elle en est; ou ce flic, Bruno, ravagé par son divorce alors qu’il fait partie de ceux qui sont chargés de la lutte antiterroriste. Ou encore Harry, cet adolescent merveilleux qui va finir par se révolter contre la loi de la jungle dans laquelle il vit. Tous ces gens flottent dans leur vie ou dans une société qui ne les cadre pas.

Une société déboussolée?

Nos boussoles n’ont plus d’aiguille. L’homme a toujours erré dans sa propre vie, mais nous avons toujours eu des points fixes qui nous aidaient à nous repérer sur les chemins de la vie. Ces points fixes sont ceux de l’histoire, de la culture, de l’éducation, de la religion. Mais aujourd’hui, les hommes n’ont plus de points fixes et, en même temps, ils sont reliés au monde entier par une révolution technologique inouïe qui a plus transformé notre vie en quinze ans qu’en quinze mille ans. Nous avons tendance à oublier qui nous sommes, d’où l’on vient et où l’on va, et, en même temps, nous sommes connectés avec le monde entier. Ce qui nous donne parfois l’impression de vivre dans un grand shaker.

L’échec des islamistes en Syrie peut-il calmer les choses?

Nous l’espérons tous. Tout passe! C’est ce que rappelle l’un de mes personnages, un archéologue. Il a existé par exemple, au XIXe siècle, des tentations djihadistes très importantes. Au Soudan, ils ont même décapité le gouverneur britannique. Tout cela a duré vingt ans et ça s’est terminé… L’histoire fonctionne par cycles et le djihad en fait partie. Mais cet archéologue, qui vit à Carthage, me permet de rappeler aussi que les sociétés sont mortelles. Carthage a été vaincue par Rome et a totalement disparu. C’est une branche de l’histoire des hommes qui a été coupée et qui n’a jamais repoussé. Mon archéologue se promène aussi dans les ruines de Leptis Magna, un îlot d’orgueil civique romain et qui a disparu lui aussi. Pour moi, c’est une façon de dire: attention, notre vieille civilisation européenne, la terre de Bach, de Mozart, de Victor Hugo et de Chateaubriand, est toujours là, mais elle peut disparaître à son tour, si nous n’y prenons pas garde.

La fin de l’Occident, c’est la grande angoisse actuelle!

L’Europe est affectée par différents troubles du comportement. Amnésie, perte d’identité, asthénie. L’aveuglement hystérique sur l’importance de nos valeurs judéo-chrétiennes dans la formation de notre communauté de destins en est le symptôme le plus manifeste. Il faut savoir que nous pouvons disparaître. Mais comme je suis quelqu’un d’optimiste, je laisse mon archéologue citer un historien de l’Antiquité, Polybe, qui dit qu’il ne faut jamais sous-estimer la fortune. Appelez cela comme vous voulez: la fortune, le destin, la chance, la Providence… La Providence peut toujours nous donner un coup de main imprévu.

A condition d’éviter des décisions absurdes comme de renverser Saddam Hussein ou Kadhafi.

Ces causes extérieures s’ajoutent à une cause plus profonde, qui est les doutes dont nous habillons sans cesse notre propre histoire. L’historien François Furet disait toujours que nous sommes animés par une passion: la haine de soi. Mais si nous nions notre histoire, nous finirons par oublier qui nous sommes. Les peuples sont comme des personnes. Celui qui ne sait plus d’où il vient peut difficilement tendre la main à son prochain.

Mais l’Europe, c’est aussi la critique permanente de soi.

Vous avez raison, et tant mieux. Mais il nous faut garder le sens de la mesure et ne pas oublier les raisons que l’on peut avoir de s’estimer soi-même… On a voulu effacer le fil rouge de notre histoire. C’est une absurdité totale! Si la Révolution française a eu lieu, si les mots égalité, liberté, fraternité ont résonné dans toute l’Europe, c’est parce qu’ils viennent de l’Evangile. D’autre part, n’oublions pas, comme le rappelle le philosophe Jean-Luc Marion, que seules les sociétés chrétiennes ont réussi la séparation du pouvoir temporel et du spirituel. Cela commence avec le Christ: «Rendez à César ce qui est à César», et tout cela est théorisé de façon magnifique par saint Augustin au IVe siècle.

Mais l’islam n’accepte pas cette séparation…

Il y a plusieurs islams. Un islam des Lumières, un islam spirituel où le djihad est un combat intérieur pour se rapprocher de Dieu. Magnifique! Et puis il y a l’islam du djihad, qui est un islam conquérant et de coupeurs de têtes, qu’il faut dénoncer.

C’est celui qui domine aujourd’hui.

C’est en effet celui qui, malheureusement, est le plus dynamique dans tous les pays du monde. Les premières victimes en sont d’ailleurs les peuples arabo-musulmans. Bonaparte disait: «La France est un pays où vit une majorité de catholiques.» Si on posait la même question aujourd’hui, on pourrait dire que la France est un pays où vivent des catholiques, plusieurs millions de musulmans, des juifs et beaucoup d’agnostiques. Les musulmans ont naturellement leur place dans notre pays et en Europe, mais à condition qu’ils respectent nos lois. Et nos lois ne sont pas compatibles avec celles du djihad de guerre.

Mais ils ne veulent pas.

Ce sera, en tout cas, la grande question des années qui viennent.

Ça va se terminer comment?

Il faut aider les musulmans à rentrer dans le giron de nos sociétés européennes. Il faut les aider en étant ferme sur la séparation du spirituel et du temporel et en proposant aux peuples européens de nouveaux idéaux. Notre problème, c’est de ne plus croire en rien. L’Europe est contaminée par un nihilisme qui nous vient du communisme et du nazisme. Ces deux idéologies criminelles ont été vaincues mais elles nous ont laissé un héritage, une bombe à retardement qui s’appelle le nihilisme. C’est comme si toute la terre de l’humanisme avait été contaminée par le doute. Il faut retrouver le fil de notre histoire.

Comment faire?

D’abord retrouver un peu d’espérance. Demain ne sera pas forcément comme aujourd’hui. On a dépensé des milliards d’euros pour nos banlieues, mais on a oublié le plus important: des instituteurs, des policiers, et un idéal commun pour tous. Un idéal, le même, pour les banlieues et pour les autres. Le monde change sous nos yeux. L’Amérique fanfaronne mais se retire du jeu. Aux Européens de saisir leur chance, maintenant.