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Jean-François Lagrot
Débarquement d’un zodiac à la baie de Saint Andrews, en Géorgie du Sud, au milieu d’une gigantesque colonie de manchots royaux (400 000), qui manifestent une certaine curiosité pour ces drôles de créatures en orange.
Reportage

La folle aventure du Swiss Polar Institute

16 mai 2017

Une expédition inédite autour de l’Antarctique
 a permis de dresser pour la première fois un véritable état des lieux de la région. L’opération a été financée par un résident suisse.

C’est une expédition hors du commun qui s’est déroulée du 20 décembre au 19 mars 2017 à bord du brise-glace russe Akademik Treshnikov. Durant trois mois, 150 scientifiques, venus de 18 pays différents, se sont relayés pour participer à l’Antarctic Circumnavigation Expedition (ACE). Un périple divisé en trois phases, départ du Cap en Afrique du Sud et arrivée au même endroit, qui a constitué une véritable première mondiale tant par la distance couverte, 33 000 kilomètres, que par la diversité des opérations engagées, que ce soit sur le plan humain ou technique, avec bathyscaphe et sous-marins embarqués. Certes, l’étude des pôles est monnaie courante au sein des instituts polaires de divers pays, mais personne n’avait osé rêver de constituer une véritable université flottante travaillant sur de nombreux projets à la fois et touchant à des domaines aussi variés que l’océanographie, la climatologie, la glaciologie, la biochimie et on en passe. Un bel élan d’œcuménisme scientifique pour tenter de percer les mystères de l’Antarctique. Etudier et mieux comprendre le fonctionnement des pôles, qui jouent un rôle central dans l’équilibre climatique de notre planète, est capital. L’avenir de la Terre se dessine là-bas, dit-on. Mesurer et quantifier l’impact des changements climatiques et de la pollution dans l’océan Austral, plus grand puits de carbone de la planète, était l’un des objectifs principaux de l’expédition ACE.

Enjeu majeur

A l’origine de ce projet, le Swiss Polar Institute (SPI), créé en 2016 et basé à l’EPFL, fruit d’un consortium d’universités suisses et d’instituts fédéraux. Mais aussi la passion pour les pôles d’un grand mécène, explorateur à ses heures, le milliardaire Frederik Paulsen, résident vaudois, patron du groupe Ferring Pharmaceuticals et des éditions qui portent son nom. C’est lui qui a financé en grande partie ce projet pensé, organisé et mis sur pied en seulement douze mois, ce qui constitue là aussi un record. Sur la centaine de dossiers envoyés, le SPI a retenu 22 projets, dont quatre suisses. Etudier les interactions entre la mer et l’atmosphère, mesurer les conséquences du réchauffement climatique sur l’océan Austral, comprendre pourquoi il est de moins en moins salé, autant de recherches que les scientifiques suisses partageront avec leurs collègues du monde entier. Les Français, eux, se sont par exemple intéressés aux lieux de vie et au comptage de certaines espèces menacées comme l’albatros ou le manchot. Des biologistes australiens ont pour leur part et pour la première fois utilisé de nouveaux outils d’analyse pour retracer le nombre et la finesse des interactions sonores des baleines australes entre elles.


Ici, les glaciologues du British Antarctic Survey forent pour récolter des carottes de glace qui donneront des informations sur le climat des décennies passées. Photo: Jean-François Lagrot

A ce jour, tous ces chercheurs disposent de deux ans pour publier leurs résultats. Du boulot sous l’objectif de leurs microscopes lorsqu’on sait que plus de 25 000 échantillons ont été prélevés, 90 sondes atmosphériques lâchées dans le ciel. Premier constat, et il n’est pas des plus réjouissants: la présence de microplastiques partout. Il s’agit principalement de fibres synthétiques provenant du lavage de vêtements. Samuel Jaccard, professeur au département de géologie de l’Université de Berne, a participé au deuxième trajet, de Hobart à Punta Arenas. Il a pris part notamment aux expériences visant à mesurer la température de l’océan aux abords de la calotte glaciaire. «Ce fut une vraie surprise de constater qu’elle fond plus rapidement que ce que l’on pensait, malgré le fait qu’il fait plus froid en Antarctique et que sa calotte glaciaire est plus résistante que celle de l’Arctique.» Quand on sait que 40% de tout le CO2 émis par l’activité humaine est absorbé par l’océan Austral, même s’il ne représente que 10% des eaux du globe, on comprend que la moindre perturbation de cette fonction peut entraîner des conséquences climatiques dramatiques. «Plus l’eau se réchauffe, moins elle absorbe le carbone. La montée du niveau marin sera à mon sens l’une des plus grandes problématiques à laquelle nous devrons faire face ces prochaines années.»


L'étude des échantillons récupérés lors des chalutages nocturnes fournit des indications sur la diversité de la faune sous-marine antacrtique et sur le niveau de pollution. Photo: Jean-François Lagrot

Autre sujet d’étude pour l’universitaire romand et ses collègues australiens: comprendre les mécanismes par lesquels le CO2 est transféré de l’atmosphère jusqu’au fond de l’océan. Et le mécanisme qui permet au phytoplancton de le stocker.

«Véritable choc»

Jean-François Lagrot, le photographe qui signe les images de ce reportage et qui a participé au troisième trajet, reliant Punta Arenas au Cap, se remémore avec émotion le choc vécu à la vue de ces paysages encore préservés. «Une nature brute et sauvage, un confetti perdu au milieu de l’océan», dit-il à propos de l’île Bouvet, difficilement accessible, avec le blanc et noir de sa roche volcanique et de ses glaciers. Cet ancien vétérinaire évoque également ces images capturées par le bathyscaphe, qui constituent elles aussi une grande première, montrant une étoile de mer attrapant un poisson. Il évoque aussi les expériences des chercheurs de l’Institut Paul Scherrer, à Berne, qui ont fait la preuve que la pureté de l’air austral surpasse celle d’une chambre stérile. «Cent particules au cm3 pour cette dernière, contre 80 pour l’air de l’Antarctique!» Une pureté qui, malheureusement, n’est plus garantie à vie.

Fort de cette première expédition, le Swiss Polar Institute ne compte pas s’arrêter en si bon chemin et d’autres projets d’envergure devraient voir le jour. La Suisse a une expertise à faire valoir dans la recherche sur les pôles. N’oublions pas qu’un glacier, dans l’est de l’Antarctique, porte le nom d’un chercheur suisse, Xavier Mertz, mort en expédition en 1914. L’expédition y a d’ailleurs fait escale. Une forme d’hommage.

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