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Blaise Kormann/DR
Valentine Frossard à côté de Del Piero, le cheval de sa mère, devant les écuries familiales de Bottens (VD). En médaillon, la jeune femme, passionnée d’équitation, en 2008, lors de sa victoire au Championnat vaudois de saut d’obstacles.
Société

La leçon de vie de Valentine

05 janvier 2017

En 2014, une grave chute de cheval a plongé Valentine Frossard dans un coma profond. Après deux ans d’hospitalisation, la jeune femme de 25 ans est de retour chez ses parents, à Bottens (VD), pour se reconstruire. Elle doit tout réapprendre, jusqu’à écrire son nom. Son combat force l’admiration.

Le geste de la main est hésitant et les lettres sont peu lisibles, mais elle a réussi à écrire son nom: Valentine Frossard. Derrière ses lunettes, ses grands yeux verts se sont alors illuminés et la jeune femme a souri. Sur l’écran, les deux mots qu’elle vient d’inscrire racontent un miracle. Une seconde vie. Car Valentine est une survivante. Revenue de quatre mois de coma profond, suivis de six mois de coma végétatif, après une grave chute de cheval en 2014, la jeune femme de 25 ans lutte aujourd’hui pour réapprendre le quotidien. Boire, manger, parler, écrire. Avec, au bout du chemin, l’espoir, un jour, de remarcher. La route est longue, Valentine le sait. Récemment, après des mois d’efforts et de persévérance, elle a fait quelques pas, soutenue par un appareil médical. Une victoire immense dans la longue bataille qu’elle affronte.



Sur l’écran, elle a écrit son nom: Valentine Frossard. Chaque jour, ses parents passent de longs moments avec elle pour lui réapprendre à lire, à compter et à écrire. Photo: Blaise Kormann

A ses côtés, Corinne et Frédéric, ses parents. Pour aider leur fille à se reconstruire, ils ont choisi de la retirer du circuit des institutions spécialisées et de l’accueillir chez eux, à Bottens, dans le Gros-de-Vaud, où la famille possède un manège. Il est 9 heures, ce matin-là et, comme tous les mardis, Valentine est en compagnie de la physiothérapeute, qui lui rend visite chaque semaine. Dans sa chambre, installée au rez-de-chaussée de la maison familiale, la jeune femme enchaîne les exercices, appliquée, sous les encouragements de Roxanne, son aide-soignante à domicile. L’accompagnante, 29 ans et de l’énergie à revendre, suit Valentine depuis son retour à la maison. «Il y a encore six mois, elle n’arrivait pas à tenir assise sur son lit. Aujourd’hui, en s’accrochant à notre cou, elle peut rester quelques instants sur ses jambes. C’est génial», s’enthousiasme l’aide-soignante. La bonne humeur de Roxanne fait rire sa patiente entre deux exercices.


Valentine entourée de ses parents, Corinne et Frédéric Frossard, dans leur maison de Bottens. Ces derniers ont dû engager des employés supplémentaires au manège pour pouvoir s’occuper de leur fille le week-end, lorsque Roxanne a congé. Photo: Blaise Kormann

Sur les murs de la pièce, les petits mots des amis de Valentine ont été épinglés au milieu des images de chevaux. «Ce manège, nous l’avions construit pour notre fille, dans l’idée qu’elle y travaille avec nous un jour», explique son père. Sur la commode de l’entrée, une photo du sourire de Valentine adolescente. De grands yeux en amande qui pétillent, les cheveux blonds attachés en queue-de-cheval sous sa bombe de cavalière, elle pose à côté de son poney, le jour de leur victoire au Championnat vaudois de saut d’obstacles, en 2008. «Notre fille réussissait tout ce qu’elle entreprenait, raconte Corinne, sa mère. Aujourd’hui encore, j’ai beaucoup de peine à accepter son état, sachant qu’il y a trois ans elle avait la vie devant elle.» Un CFC de ramoneuse en poche et le titre de meilleure apprentie du canton, un second apprentissage d’assistante socio-éducative terminé haut la main, un emploi à la Fondation Clémence, un premier appartement dans lequel elle venait d’emménager. Et ce projet, à terme, de reprendre le manège familial pour vivre sa passion des chevaux à plein temps.

«On nous avait conseillé de la laisser partir»

Le rêve a basculé le 17 janvier 2014. «C’était un vendredi, se souvient Corinne. Valentine montait sa jument dans le manège. Je m’apprêtais à partir de la maison quand quelqu’un est accouru pour me dire qu’elle venait de faire une chute.»


Les petits mots de soutien des amies de Valentine ont été épinglés sur le mur de sa chambre. Très présentes depuis son accident, elles viennent lui rendre visite chaque semaine. Photo: Blaise Kormann

La jeune femme est à terre, inconsciente. Elle est immédiatement héliportée au CHUV et plongée dans un coma artificiel. Le diagnostic du corps médical tombe dans les semaines qui suivent. «On nous a conseillé de la laisser partir, que ce serait mieux pour elle», lâche Corinne. Convaincue que sa fille est condamnée, elle contacte déjà les pompes funèbres. Mais les médecins reviennent sur leur diagnostic, alors que l’état de la jeune femme laisse finalement entrevoir une lueur d’espoir. Valentine restera au CHUV neuf semaines. «C’était l’angoisse, confie son père. Pendant ces deux mois et demi, je regardais davantage l’écran de monitoring au-dessus du lit que le visage de ma fille. Puis, un jour, elle a ouvert les yeux.»


Quatre ans séparent Roxanne et Valentine. A force de passer leurs journées ensemble, l’aide-soignante et sa patiente sont devenues amies. «Nous deux, c’est un peu le film «Intouchables» en version filles!» Photo: Blaise Kormann

Elle est alors transférée à Bâle. Durant dix mois, Corinne et Frédéric Frossard effectuent quatre fois par semaine les 400 kilomètres aller-retour qui les séparent de leur fille. Ils obtiennent finalement, après quelques progrès de Valentine, son rapatriement à l’institution de Lavigny, dans le canton de Vaud. Le couple propose de la prendre à la maison quelques heures le week-end, avant de l’installer définitivement chez eux, en février 2016. «Son retour a été un soulagement, expliquent les parents. Nous nous battions depuis le début pour convaincre le corps médical de la laisser rentrer à la maison.»


Chaque mercredi, Valentine se rend à l’institut Plein Soleil, à Lausanne, pour des séances de physio en piscine. «Une fois immergé, le corps ne pèse plus que 10% de son poids. Cela permet de retrouver la sensation de la marche en douceur», explique Michael, son physio. Photo: Blaise Kormann

Le couple engage Roxanne à plein temps. L’aide-soignante, une amie du frère de Valentine, accepte de quitter son poste dans un EMS psychogériatrique pour s’occuper de sa nouvelle patiente à domicile. «Nous deux, c’est un peu le film Intouchables en version filles», s’enthousiasme la jeune femme en installant Valentine dans sa chaise roulante. La séance physio est terminée, direction les écuries. «L’important, dans la démarche thérapeutique, c’est la stimulation sensorielle», explique Roxanne. Valentine sourit en arrivant devant le box du cheval de sa mère. Son nom? Del Piero, murmure la jeune femme du bout des lèvres. «Elle a fait beaucoup de progrès au niveau du langage mais peine encore à s’exprimer spontanément», complète Roxanne. Pour l’encourager, l’aide-soignante la stimule en permanence. «Je lui demande de quelle couleur est son pull, le nom de la copine qui lui a rendu visite la veille, ce qu’elle a mangé le matin. Tout est prétexte à la faire parler et à l’encourager dans l’expression.» Réapprendre, tout recommencer, répéter les mêmes gestes, encore et encore. Ce qui frappe, en observant Valentine, c’est sa patience et sa détermination au travail. «Je l’ai toujours connue vive, sportive, pleine de caractère, assure Roxanne. Avant son accident, je la croisais dans les bals de jeunesse. Elle était tout le temps une bière à la main, entourée de plein de copines.» Aujourd’hui, ses amies sont toujours là. Pour une visite à la maison, un verre en ville et même quelques sorties au MAD, à Lausanne. Comme au bon vieux temps.

 Regarder vers l’avenir

«Entre nous, c’est une histoire magnifique, confie Roxanne. Je trouve tellement gratifiant de la voir rigoler et être heureuse. Quand je constate les progrès qu’elle a faits depuis son retour à la maison, je ne peux qu’encourager les patients dans sa situation à rentrer à domicile», milite la jeune femme. Un choix de vie qui reste toutefois coûteux et pour lequel les parents de Valentine ne reçoivent aucune aide supplémentaire. «Dès que la prise en charge sort des standards, les frais ne sont pas remboursés. Mais nous nous estimons déjà heureux de vivre ici, en Suisse. On ne manque de rien, on mange à notre faim, on est une famille soudée. Je pense à tous ceux qui traversent ce genre d’épreuve seuls ou dans la misère», explique Corinne.



Sous le regard de Roxanne, Valentine reproduit les notes jouées par Laure, son ergothérapeute. Le côté gauche est celui qui a été le plus touché. «En février, elle ne bougeait que ses doigts. Aujourd’hui, elle a retrouvé un petit peu de mobilité dans son bras», explique Laure. Photo: Blaise Kormann

Il y a quelque temps, le couple a rejoint une association. Pour se confier et échanger avec d’autres proches de victimes d’un accident cérébral. «Un jour, un homme m’a dit: «Toi, tu peux serrer ta fille dans tes bras. Moi, je ne peux plus», se souvient Frédéric. Quelques mois avant son accident, Valentine, alors assistante socio-éducative, s’occupait d’un jeune paraplégique en chaise roulante. «Elle nous a dit qu’elle préférerait mourir plutôt qu’être dans cet état, se souviennent ses parents. Mais elle a fait le choix de rester, de se battre et de nous montrer que la vie continue. On est si peu de chose sur cette terre. Avec Valentine, il faut se rappeler des bons moments du passé tout en regardant vers l’avenir. Vivre le moment présent, comme elle le fait. Notre fille est notre plus bel exemple.»