Yves Leresche
La camionnette de l’équipe sociale de Macadam s’arrête tous les lundis et jeudis matin à la place de la Riponne, au centre de Lausanne, pour proposer café et petits jobs aux marginaux qui s’y réunissent.
Reportage

À la rencontre des oubliés de la société

08 février 2018

Depuis plus de vingt ans, la Fondation Mère Sofia œuvre pour redonner un peu de dignité et d’autonomie aux sans-abris et aux marginaux de la région lausannoise. Unique en Suisse, elle soutient également les «working poor» des quartiers défavorisés. Reportage.

T-shirt XXL et dégaine de skateur, Daniel*, 37 ans, ancien mécanicien de maintenance, affiche un look d’éternel ado. Un peu comme si le temps s’était arrêté depuis qu’il est tombé dans le cercle vicieux de la drogue. Il vient de passer la nuit à l’abri du toit d’un cabanon du marché de Noël. A Lausanne, Daniel n’est pas le seul à dormir dans la rue. Ils seraient entre 50 et 100 cet hiver. «J’ai l’habitude du froid. Je viens de la montagne, j’ai la peau dure», lâche-t-il. Derrière cette force apparente, une grande souffrance: «Certains se seraient suicidés pour moins que ça», souffle le jeune homme. De sa vie, il n’en dira pas plus. Sauf un rêve, un peu fou: construire un skatepark en forme de tête de mort pour les JO de la jeunesse de 2020. L’homme touche par sa créativité.

Daniel est l’un des bénéficiaires de la Fondation Mère Sofia. Les 27 employés de l’institution s’activent sur plusieurs fronts pour soutenir les laissés-pour-compte. Financée à 60% par la ville et le canton – le reste provient de dons –, elle organise la Soupe populaire 365 jours par an. Dans les mêmes locaux s’y est ouvert, début janvier, tous les soirs dès 23 h 30, le Répit. Un espace qui porte bien son nom puisque, de minuit jusqu’au petit matin, quelque 80 personnes peuvent s’y réfugier et éviter ainsi de passer la nuit dehors.

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Sept jours sur sept, de 19 h à 21 h 30, entre 200 et 300 personnes viennent manger gratuitement à la Soupe populaire, opération emblématique de la Fondation Mère Sofia. Photo: Yves Leresche

Sur la place de la Riponne, connue pour être le rendez-vous des toxicomanes et autres marginaux, devant un minibus, on sert thé, café et gâteaux. Et on propose de petits jobs à 18 francs de l’heure aux habitués des lieux. Renouer avec la réalité, la vie normale, le travail, c’est le projet Macadam. Les assistants sociaux mandatent jusqu’à quinze «occupants» de la Riponne pour des contrats plus importants: déménagement, nettoyage, peinture, jardinerie, tout est bon pour retrouver, ne serait-ce que quelques heures, un statut d’actif. «Le canton voulait les occuper. De notre côté, on souhaitait booster leur confiance, un premier pas vers la réinsertion», explique Céline, la pétillante éducatrice responsable de Macadam. Tous les lundis et jeudis, un tirage au sort a lieu. Sur une dizaine de personnes motivées, seulement quatre seront élues. Recalé ce jour-là, un trentenaire au passé d’héroïnomane peste: «Oh, mais certains ne se voient même plus les mains et eux, ils ont la chance d’aller bosser», marmonne-t-il. Sur un ton amical, l’équipe le rassure. Son nom sortira certainement du chapeau la prochaine fois.

Renouer avec la société

Kevin*, un autre bénéficiaire, déménage ce jour-là les affaires d’une mère de famille dans un bel appartement avec vue. Lui aussi voit le travail comme une réponse saine face à l’ennui qui le ronge. Menuisier de formation, le Vaudois, arborant casquette grise et pull à tête de loup, est un touche-à-tout. Friand de grands espaces, à 37 ans, après un temps mort sous l’influence de la drogue, il aspire au métier de forestier: «Macadam et la Fondation Mère Sofia m’ont sauvé la vie en me proposant des contrats à long terme», sourit celui qui suit un traitement de méthadone depuis plusieurs années.

Il décrit son parcours avec une franchise déconcertante: tout commence avec des joints innocents entre copains, puis il teste les drogues dures. Il dérape, perd contact avec sa famille, ses amis. «Je suis devenu le canard boiteux. Pas facile de s’extirper de cette image», grince-t-il. Surtout qu’il traîne souvent en bande. «Grâce à ces petits boulots, je côtoie les employés et bien d’autres personnes. C’est précieux. On est beaucoup à vouloir retourner dans la société!»

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L’un des dix bénéficiaires du programme plus poussé de réinsertion proposé par la Fondation Mère Sofia débarrasse les affaires de l’appartement d’une vieille dame. Pendant plusieurs mois, il est sous contrat avec l’institution pour réaliser des travaux de réparation, de déménagement, de jardinage, etc. Un moyen efficace pour se reconnecter avec la société et le monde du travail. Photo: Yves Leresche

Mais ce n’est pas si simple. «Malgré tous nos efforts, il manque l’encadrement au sein même de la fondation, car les bénéficiaires ne peuvent pas effectuer seuls les mandats. Les responsabilités s’acquièrent petit à petit dans un climat de confiance», explique Céline, qui œuvre pour le projet Macadam.

Kevin, comme tous les autres, laisse rarement tomber sa carapace. En dessous s’y cache un gars sensible, attendrissant. «Je bénéficie du revenu au social mais il me reste souvent trois fois rien pour vivre. Prendre un café dans un bar reste exceptionnel.» Minutieux, il finit de transporter les meubles avec soin. «Avoir une vie active me semble essentiel, alors autant bien faire les choses», lance-t-il en entassant en mode Tetris les affaires de la cliente dans l’ascenseur.

Précarité aux multiples profils

Autre journée, autre mission. Cette fois avec Marina, l’assistante sociale en charge, ce jour-là, de la permanence de l’Échelle, projet unique en Suisse. Trois jours par semaine, elle gare son petit fourgon rempli de denrées alimentaires et de produits de première nécessité à la Pontaise, l’un des quartiers défavorisés de Lausanne. Un monsieur voûté et grisonnant pousse son caddie vide. Suivi par une jeune femme cachée sous un manteau à capuchon, portant plusieurs sacs IKEA. «Les personnes qui viennent préfèrent rester discrètes car elles ne veulent pas s’afficher devant le voisinage. Ce n’est pas facile d’assumer le fait que l’on n’arrive pas à joindre les deux bouts», commente celle qui les accueille comme des amis.

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Unique en Suisse, le service de distribution de nourriture et de suivi administratif assuré par l’équipe de l’Echelle. Leur minibus se parque quatre fois par semaine dans les quartiers défavorisés de Lausanne. Marina, une assistante sociale, discute ici avec l’un des 80 habitants qu’elle suit. Photo: Yves Leresche

La jeune femme, dreadlocks et look alternatif, suit 80 dossiers avec sa collègue. Conseils en gestion du budget ménage, distribution de vivres, le service se veut humain et de proximité. Et depuis peu sur rendez-vous, pour éviter l’attente dans le froid. «On les aide de façon temporaire mais le but est que chacun puisse se reprendre en main de manière indépendante», précise Marina.

Le lendemain, elle parquera cette fois son bus à la Bourdonnette, un quartier populaire au sud de Lausanne. Étudiants, familles monoparentales, working poor, mais aussi un grand nombre de personnes âgées défilent. Comme madame Favre. Une femme mûre et enjouée que l’on croirait sortie d’un polar chic. Elle fait partie de ces Suisses qui ont travaillé toute leur vie mais à qui l’AVS ne suffit pas. Très classe, alors qu’elle s’éloigne sous la neige avec ses légumes frais, elle lance un cordial: «Merci à la Mère Sofia!»

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Madame Favre, une retraitée à qui l’AVS ne suffit pas pour bien vivre, sort tout sourire du petit bus de la Fondation Mère Sofia. Sous la neige, elle repart avec un bon rôti à cuisiner le soir pour son compagnon. Photo: Yves Leresche

Le portrait de la révérende, fondatrice de l’association en 1992, trône d’ailleurs toujours dans les locaux colorés de la Soupe populaire, son action la plus emblématique. Chaque soir, des centaines de personnes s’agglutinent devant l’entrée, peu avant 19 h 30. Ça se bouscule. Parmi les Roms, les réfugiés, les jeunes punks se trouvent aussi des retraités désargentés. «Monsieur Elégant» est, lui, tiré à quatre épingles avec son costume et sa barbe bien peignée. Cet homme d’âge mûr insiste pour être sur son trente et un. Même ici. «Je tiens à conserver ma dignité tout en cassant l’image des personnes qui viennent à la Soupe», dit-il. Filipe, la soixantaine, lui, se sent trop seul. Alors il passe très souvent dans le coin pour avoir un peu de compagnie. Pendant deux heures, la salle vibre au rythme de discussions et de rires. Les habitués se saluent chaleureusement. Une pause dans les tourments du quotidien.

Chaque soir, de 200 à 300 personnes sont ainsi nourries par la Soupe populaire. Un chiffre impressionnant et pourtant à des kilomètres d’une réalité méconnue et taboue en Suisse. «Beaucoup de gens dans le besoin n’osent pas faire le pas jusqu’à nous. Seule une poignée vient», précise l’un des organisateurs. En 2015, l’Office fédéral de la statistique recensait 570 000 pauvres dans le pays, soit 7% de la population. Un chiffre en constante augmentation puisque 1,18 million de résidents approchaient ce seuil critique cette année-là.

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Depuis le mois de janvier, dès 23 h 30, la Soupe populaire laisse la place au Répit, un espace de nuit qui accueille jusqu’à 80 sans-abris. Photo: Yves Leresche

A la sortie de la Soupe, Gégé* (35 ans) et Alain* (27 ans), accoudés à une table haute, tirent sur une clope. Le dernier vient de rentrer vivre chez sa mère. Être SDF était devenu insupportable. Quant à Gégé, il a posé son sac à deux pas de l’entrée d’un centre commercial au centre-ville. Son spot, comme il dit. «Je dors dans la rue depuis trois ans», glisse-t-il. Les deux compères parlent poésie et arts visuels. Puis arrive le sujet de la drogue. «On a enterré 22 potes depuis 2012 à cause de l’héroïne...» Des drames que la Fondation Mère Sofia combat inlassablement. «Notre politique est d’accepter tout le monde, même des consommateurs actifs, tant qu’ils ne prennent rien pendant leurs heures de travail», souligne Céline, fière de travailler dans une institution «ouverte et sociale».

Il est 21 h 30 et la Soupe éteint ses réchauds. Les bénévoles rentrent chez eux. Gégé, écrivain dans l’âme, gribouille quelques mots sur un bout de papier. Avant de retourner dormir sur le sol gelé, devant son supermarché.

* Prénoms d’emprunt