Darrin Vanselow
Dans leur petite maison de Chevenez (JU), les parents de la victime, Claude et Denise Borruat, 83 et 80 ans, tentent de survivre à l’indicible drame de la pertede leur fils.
Fait divers

Le destin tragique d’un musicien jurassien

11 janvier 2018

Sa mort effroyable, quelques heures avant le réveillon, a bouleversé toute la Suisse romande. Mais qui était donc cet automobiliste de 57 ans brûlé vif dans sa voiture, serrures bloquées, à une station-service des Breuleux (JU)? Ses proches témoignent.

C’est un fait divers qui a frappé la Suisse romande dans toute son horreur, à quelques heures du réveillon. Le 31 décembre dernier, à 9 h 25 du matin très exactement, le musicien jurassien José Borruat décédait tragiquement, piégé par le feu à l’intérieur de sa voiture, une Toyota Prius, alors qu’il venait de faire le plein à une station-service de son village, Les Breuleux, dans les Franches-Montagnes. Quelques minutes plus tôt, le quinquagénaire avait quitté son domicile le plus normalement du monde, laissant son portable sur la table et la porte ouverte, persuadé d’y revenir quelques instants plus tard pour embarquer ses instruments et se rendre à un concert qu’il devait donner le soir même à Saignelégier afin de marquer l’arrivée de la nouvelle année. Il était attendu au Centre de loisirs à 10 heures pour installer sa sono et ses claviers. L’enquête en cours déterminera les causes précises de ce drame, mais il ne semble plus faire de doute qu’il s’agit bien d’un accident – ce qui ne serait pas une première avec un
véhicule hybride, électrique et à essence, ici acheté d’occasion il y a trois ans avec 50 000 kilomètres au compteur – la probabilité d’un suicide, évoquée par la presse, étant totalement improbable.

Dans le village de Chevenez, en Haute-Ajoie, où était née la victime, c’est la douleur et la consternation. Tout le monde connaissait José, le fils de l’ancien buraliste postal en fonction durant trente-cinq ans, et tous lui ont dit un dernier adieu samedi dernier dans une église bien trop petite pour contenir tous ses proches et ses nombreux amis. A l’entrée du village se trouve la maison de Claude et Denise Borruat, tous les deux octogénaires. Ce sont les parents de José. Ils font face aujourd’hui avec un magnifique courage, tout en reconnaissant que leur foi les aide à traverser cette épreuve. «Mais c’est dur, ça fait un vide», disent-ils pudiquement. José était leur fils unique. «La vie n’a pas voulu qu’il y en ait d’autres…»

Ils parlent de lui avec leurs mots à eux, simples et chaleureux, empreints d’émotion, décrivant un garçon un peu solitaire et secret, dont la musique était toute la vie. Enfant déjà, sa professeure avait confié, admirative, à ses parents: «Ce gamin a le sens du rythme.» Alors, José avait commencé le piano, notamment avec Gérard Kummer, pianiste bien connu aux alentours, mais voilà qu’une de ses tantes, partant pour un long voyage en Australie, lui confie sa guitare: dès lors, elle ne le quittera plus. Dans cette famille démocrate-chrétienne, on aime la musique depuis toujours. Le papa joue du saxo et de l’accordéon avec la fanfare L’Espérance, la maman chante aussi à la chorale Sainte-Cécile. Et leur arbre généalogique est truffé d’ancêtres musiciens. C’est donc presque naturellement que José devient professeur de guitare. Il enseigne à l’école de culture générale, à Delémont, puis à l’Ecole jurassienne et Conservatoire de musique, et anime aussi des soirées quand on le lui demande.

Sa vie n’a pas été non plus un long fleuve tranquille: à la sortie de l’adolescence, alors qu’il fréquente le gymnase de Porrentruy, pris en auto-stop par un automobiliste pour rentrer à la maison, il est victime d’un tragique accident de la route juste à l’entrée du village. Transporté à Bâle, il revient miraculeusement à la vie après trois semaines de coma. Il reprend les études mais échoue d’un demi-point à ses examens de maturité. «Il avait repris courageusement, raconte sa maman, mais il était parfois un peu découragé, il me
disait: «Moi, je travaille des heures, alors que d’autres pas et réussissent…»

Cet épicurien, qui adorait partir à la recherche de bons restaurants dans sa région mais aussi en France voisine, était papa de trois filles, âgées aujourd’hui de 19, 20 et 23 ans. Il vivait depuis onze ans avec Frédérique, rencontrée au restaurant du Lion d’Or à Montfaucon, où elle travaillait. «Je me suis interrogée», quand il l’aborde un soir, «puis il est revenu, raconte-t-elle, et m’a invitée à souper. On ne s’est plus quittés.» Ce matin-là, José avait joué au tiercé et avait gagné. «Il jouait, toujours de petites sommes, car il était sûr que notre rencontre lui avait porté bonheur», ajoute-t-elle.

«Il ne supportait pas les gens qui n’écoutent pas quand on leur parle», sourit-elle tant bien que mal. A côté d’elle, son frère Dominique insiste: «Il s’intéressait surtout aux autres, c’est ce qu’il faut aussi retenir de lui.» Et Frédérique d’ajouter une phrase le résumant sans doute à merveille: «Il aimait le soleil, la lumière et la chaleur.»

Ensemble, ils voyagent beaucoup, à Jérusalem, à Djerba ou ailleurs, «souvent au bord de la mer, des étangs ou des lacs, il lui fallait de l’eau», se souvient-elle, décrivant un amoureux attentionné, toujours le cœur sur la main. Des vacances souvent partagées avec ses parents, Claude et Denise. «C’était une tradition, il y tenait», disent-ils encore dans un souffle.

Claude et Denise ont vu une dernière fois leur fils à Noël, le 25 décembre dernier; il était venu à Chevenez revoir toute la famille, les bras chargés de cadeaux. «On se réunit chaque année, tous les Borruat et les Oeuvray, ici, au manège, glissent-ils, car chez nous, c’est devenu trop petit.» Puis José avait passé la nuit chez eux et avait repris la route, comme il était venu, souriant et heureux. Ils devaient bien sûr se revoir très vite. Mais le 31 décembre, vers 14 heures, deux agents de la police jurassienne ont frappé à leur porte. «C’est grave?» a demandé la maman. «Oui, Madame, ce serait mieux que nous entrions…»