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Didier Martenet
Au bord du lac de Greifen, où elle réside avec son nouveau mari Alex, architecte, et ses trois enfants, Teresa Matusadila, Angolaise d’origine, Suissesse d’Estavayer-le-Lac, vit son rêve de mannequin à l’âge où les tops raccrochent.
Portrait

Le fabuleux destin 
de Miss Yverdon 1993

23 août 2017

Première femme noire couronnée dans le pays en 1993, Teresa Matusadila retrouve les pages de L’illustré: à 40 ans, elle devient mannequin. Elle vient de tourner une publicité avec Roger Federer.

Elle vient d’être élue. L’avenir est à elle et sa ville l’aime. Sur la photo du soir de son élection, Miss Yverdon-les-Bains 1993, maquillage appuyé et brushing un peu dame, la gamine de 16 ans sourit à pleines dents. A l’époque, elle croit encore qu’elle s’appelle Thérèse. Elle est apprentie coiffeuse, deuxième d’une fratrie de sept enfants, née à Kinshasa, au Congo, de nationalité angolaise, arrivée en Suisse à l’âge de trois ans. «La toute première femme black élue Miss en Suisse» nous a-t-elle écrit, vingt-quatre ans plus tard. Elle voulait donner de ses nouvelles, dire aux gens qu’il faut oser vivre sa vie pleinement.

Aujourd’hui, la toute fraîche quadragénaire raconte qu’elle a porté son prénom francisé jusqu’à ses dix-huit ans. C’est en demandant sa première carte d’identité, qu’elle apprend que Thérèse, la Broyarde d’Estavayer-le-Lac, est la variante intégrée, si ce n’est assimilée, de Teresa l’Angolaise. Aujourd’hui, mariée à un Tessinois au patronyme alémanique, elle est mère de trois enfants de 18, 12 et 10 ans d’un premier lit. Elle ne porte plus la couronne mais vit à Gossau, dans la banlieue campagnarde de Zurich, dans un appartement rempli de bougies et de coussins ethniques, où elle s’est établie par amour.


Interdit de poser avec Roger Federer (à g.) lors du tournage d’une publicité, à Zurich, en octobre 2016? Teresa Matusadila passe outre! A Paris, à dr., elle auditionne pour animer une émission de téléréalité. Elle s’y rend avec Alex, 45 ans, son mari, et ses trois enfants: Joakim, Claire et Thibau, 18, 12 et 10 ans. Photos: DR

Il y a un an, elle a décidé d’oser retrouver le mannequinat, son premier rêve. A 40 ans, l’ancienne reine de beauté a retrouvé les flashs et les podiums. «A 9 ans, j’ai découvert Naomi Campbell dans un magazine, se souvient-elle. Quelle révélation quand j’ai compris que son métier était de porter les vêtements des autres, neufs en plus, pour les sublimer! Je viens d’une famille de 7 enfants. Chez nous, les habits étaient déjà bien recyclés par les autres, quand on les portait enfin! Je me suis tout de suite dit que c’était un métier pour moi: travailler dans la lumière, dans l’univers de la mode. Naomi Campbell, c’était aussi le premier mannequin à laquelle je pouvais m’identifier».

Insultes et menaces

L’élection de Miss Yverdon est une belle aventure. «Le jour J, on s’est rendu sur place avec la famille, en minibus. Je ne m’attendais à rien. J’avais le trac: c’était la première fois que mon père allait me voir si dénudée. Le lendemain, il y avait ma photo dans le journal: c’était comme un rêve». Pourtant, rapidement, le conte de fée vire au cauchemar. «Nous avons reçu des coups de téléphone anonymes, des lettres d’insultes, des menaces. On me disait «retourne dans ton pays». Mes parents m’ont caché des chosespour me protéger, mais rien n’y a fait, la psychose s’est emparée de la famille. Tout l’esprit d’ouverture de mon père s’est envolé». La dynamique familiale change: fini les castings et l’indépendance. «J’ai lâché ce rêve. Je suis devenue mère à 21 ans, mariée à 25 ans. J’étais coiffeuse. Mais ma soif d’artistique était un peu à l’étroit. Je m’imaginais créer des coiffures folles, des teintures audacieuses, à la place, c’étaiet coupe des pointes et mises en plis».

Très croyante, Teresa rêve de travailler au plus près des gens, de rendre service. «J’ai commencé une formation pour devenir aumônière. J’ai adoré travailler avec des jeunes. Il n’y avait pas de prosélitisme. L’amônerie était ouverte à toutes les religions: c’était très beau, très riche et très, très prenant». Teresa travaille, élève ses enfants, se sépare, puis rencontre son futur mari. Une période de gaîté teintée par sa santé chancelante. «J’avais de très violentes douleurs au ventre, explique-t-elle. Je perdais du poids, j’étais de plus en plus faible. Aucun médecin n’arrivait à poser de diagnostic ou à trouver des solutions. On me parlait de dépression ou de problèmes de digestion. Il a fallu trois ans pour qu’enfin on découvre de l’endométriose, une maladie gynécologique. J’étais surinfectée: j’ai risqué une septicémie. J’ai fini en chaise roulante, hospitalisée. Il a fallu quatre ans d’interventions médicales, on m’a ôté la matrice et les ovaires. Ce n’est que depuis deux ans, je me considère comme guérie et que j’ai retrouvé une vie normale».

Blondes, brunes ou rousses

De cette expérience traumatisante, la mère de famille retient qu’il faut vivre ses rêves avant que cela ne soit trop tard. Avec le soutien de sa famille, elle se lance, il y a un an. Sans agence, elle court les castings, enchaîne shootings et publicités, où souvent, «ils cherchent des blondes, des brunes, parfois des rousses, rarement des blacks. L’exotisme total, c’est les seniors».

Teresa ose et s’impose. «Je suis souvent assise à côté de gamines de la moitié de mon âge. Quand je leur dis le mien, elles font une de ces têtes! Le coup d’assommoir, c’est le fait que j’aie trois enfants! Mais je revendique mon âge: il n’y a pas d’âge pour la passion! Les limites sont celles que l’on se fixe. Tout dépend, aussi, bien sûr de ce que l’on vise. Je ne défilerai pas pour Chanel, je ne serai jamais Naomi Campbell. Mais je peux travailler pour des marques d’ici, être mannequin, figurante, et pourquoi pas actrice. Il faudrait plus de diversité à la télévision. J’ai écris à Darius Rochebin pour le prévenir: un jour, je prendrai sa place!».

En attendant, elle a tourné dernièrement une publicité pour une banque suisse. Invité vedette: Roger Federer. Le rôle de Teresa? Hôtesse de l’air, la troisième sur la droite. «On a beaucoup rigolé. Même Federer, qui ne se rappelait jamais de son texte, passait son temps à s’excuser en se marrant». Teresa vit son rêve. Intensément. Elle écrit le fabuleux destin de Teresa Matusadila.