Didier Martenet
Le général suisse Patrick Gauchat rencontre son homologue suédois Anders Grenstad devant la Maison bleue, où ils tiennent leurs réunions de contrôle de l’armistice.
Reportage

Le général suisse qui défend la paix en Corée

12 septembre 2017

Il est le seul militaire suisse à porter le titre de général. À 49 ans, le Fribourgeois Patrick Gauchat est sur la ligne de front, à Panmunjom, avec quatre autres militaires suisses, pour surveiller et préserver le cessez-le-feu qui dure depuis soixante-quatre ans. Reportage dans le camp des Suisses alors que l’affrontement sur le nucléaire nord-coréen risque de provoquer une guerre terrifiante.

Il est posté à l’autre bout du monde, sur la frontière entre les deux Corées, dans le village de Panmunjom, cet endroit au milieu de nulle part qui vient de ressurgir brusquement d’un temps que l’on croyait définitivement révolu: celui de la guerre froide. Il est posté sur la frontière la plus dangereuse du monde, celle qui coupe en deux la péninsule coréenne depuis la fin de la guerre entre le Nord et le Sud, qui fit plus de trois millions de morts entre 1950 et 1953. Un lieu maudit également par les dieux de la météo, où les températures montent entre 40 et 45 degrés en été et descendent à moins 20 degrés en hiver, avec des brouillards épais et une humidité oppressante.

Le général Patrick Gauchat nous accueille, vendredi 8 septembre, au cœur de Panmunjom, à une bonne heure de route au nord de Séoul, la capitale sud-coréenne, dans le camp des Suisses. Il est le seul militaire suisse à porter le titre prestigieux de général, qui n’est attribué, dans notre pays, qu’en temps de guerre. Vivant à Romont, Patrick Gauchat est, à 49 ans, le chef de la délégation suisse auprès de la Commission de supervision des Nations neutres (NNSC), l’organisme, composé de cinq Suisses et cinq Suédois – avec trois Polonais en arrière-plan qui ont dû abandonner le terrain –, qui supervise et contrôle l’armistice entre les deux Corées. Spécialiste des missions de paix et ardent avocat du peace keeping, il est aujourd’hui en première ligne alors que l’affrontement entre le président américain Donald Trump et son homologue nord-coréen Kim Jong-un risque à tout moment de déboucher sur une guerre effroyable, qu’elle soit conventionnelle ou nucléaire. «Dix millions de gens tués à Séoul pendant les trente premières minutes», comme l’a dit Steve Bannon, l’ancien conseiller du président américain.

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A Panmunjom, les officiers suisses accomplissent chaque jour des tâches précises pour superviser et contrôler l’armistice. Ci-dessus, le lieutenant-colonel Yiannis Locher surveille des manœuvres militaires. Photo: Didier Martenet

Aucune tension

La crise actuelle, le général Patrick Gauchat la suit avec une extrême attention et une certaine inquiétude, mais avec beaucoup de lucidité et de calme. Il ne croit pas à la guerre inéluctable. Familier de la Corée où il a déjà travaillé entre 2004 et 2006, il est revenu juste avant la crise, le 2 août dernier. Franc et direct, sympathique et ouvert, il livre son sentiment avec un solide accent fribourgeois. «Le système d’armistice est toujours en place, remarque-t-il, et personne ne veut en sortir. On entend des rhétoriques violentes, mais cela reste au niveau des discours. A Panmunjom, on ne sent aucune tension, il n’y a aucune nervosité chez les soldats. Depuis quelques jours, on entend de nouveau les haut-parleurs qui diffusent de la musique et de la propagande, mais ça s’arrête là.»

Enquête et observation

Le général suisse s’en tient, pour l’instant, à sa mission de base: maintenir l’armistice et sauvegarder la paix. Mais la Suisse n’est-elle pas dans une situation un peu bizarre, le président nord-coréen Kim Jong-un ayant passé une partie de son enfance et de son adolescence à Berne, jusqu’à l’âge de 17 ans? «On nous dit parfois qu’il était en Suisse, mais ce n’est pas lié à des remarques positives ou négatives, assure le général Patrick Gauchat. Il y a en ce moment des discussions multiples au niveau politique, stratégique et diplomatique, entre les différents pays concernés, Corée du Sud, Corée du Nord, Etats-Unis, Japon, Chine, Russie. C’est dans ce contexte que la présidente Doris Leuthard a proposé les bons offices de la Suisse. Notre mission à Panmunjom, à la Commission de supervision du cessez-le-feu, se situe sur un autre plan, elle se passe au niveau tactique et opérationnel. Nous faisons un travail pratique, au jour le jour, auprès des différentes forces en présence, pour vérifier l’application des accords conclus par le passé. Nous donnons des formations aux militaires des unités de front, nous observons des manœuvres militaires, nous enquêtons sur des incidents qui se produisent de temps en temps, par exemple des coups de feu qui sont généralement dus à une mauvaise manipulation d’un soldat. Dans chaque cas, nous faisons un rapport que nous transmettons à l’UNCMAC, l’organisme du Commandement des Nations unies chargé de l’armistice pour le Sud.»

Au Nord, neuf ans de service militaire!

Un travail effectué avec une rigueur et une ponctualité tout helvétiques, qui donne lieu chaque semaine à une réunion officielle dans le fameux Bâtiment bleu, qui marque physiquement l’unique frontière, au cœur de Panmunjom, où Sud-Coréens et Nord-Coréens peuvent s’approcher à 2 mètres les uns des autres, et parfois se toiser et se provoquer. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les soldats sud-coréens sont généralement les plus agressifs: sanglés dans leur bel uniforme et abrités derrière leurs lunettes noires, ils semblent sortis tout droit d’un film américain. Les soldats nord-coréens, quant à eux, paraissent un peu moins virulents. Il faut dire que le service militaire dure deux ans au Sud et jusqu’à neuf ans au Nord! Depuis 1953, la Commission de supervision des Nations neutres a déjà tenu plus de 3580 meetings, mais la Corée du Nord ne la reconnaît malheureusement plus depuis 1995, étant donné que la Tchécoslovaquie, qui en faisait partie, a cessé d’exister en tant que telle et que la Pologne n’est plus représentée de façon permanente.

«La Corée du Nord ne veut parler qu’avec les Etats-Unis, reprend le général Patrick Gauchat, mais notre travail contribue à l’apaisement de la ligne de front et il aidera peut-être, un jour, à la signature d’un accord de paix. On a la plus grande concentration d’armées du monde sur la ligne de démarcation, qui court sur 270 kilomètres de long, sur une bande de 4 kilomètres de large: des centaines de milliers de mines, 500 000 soldats du côté nord et 200 000 de l’autre, des armes conventionnelles et maintenant – à l’arrière-plan – des armes nucléaires. Nous sommes là pour éviter qu’un incident isolé sur le terrain ne dégénère en une véritable guerre. Souvenez-vous de Sarajevo qui a déclenché la Première Guerre mondiale!»

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Les soldats de la paix devant une pierre dédiée à la réunification de la Corée. De g. à dr., le colonel Beat Klingelfuss, le major Patrick Andres, le major Yiannis Locher, le major Daniel Faller et le général Patrick Gauchat. Photo: Didier Martenet

«Notre seule arme, un couteau suisse!»

A Panmunjom, en tout cas, l’atmosphère, dans le camp des Suisses, est toujours aussi sérieuse. Le même engagement et la même force tranquille malgré les menaces qui s’accumulent. On sent une forme de distance en fait, ou plutôt de sagesse, chez ces soldats de la paix qui ont tous bourlingué, depuis une vingtaine d’années, sur les terrains les plus dangereux de la planète: Afghanistan, Cachemire, Moyen-Orient, Afrique, Kosovo, Bosnie-Herzégovine. «J’ai reçu des dizaines de SMS de mes amis en Suisse «Are you still alive?» dit en riant le colonel Beat Klingelfuss, un Zurichois de 47 ans, le numéro 2 de la délégation suisse. Nous n’avons pas peur, nous faisons juste notre travail qui est de préserver la paix. On dit d’ailleurs souvent que nous sommes des diplomates en uniforme. La seule arme que nous ayons, c’est notre couteau suisse!»

«Il n’y a aucune raison d’être inquiet», observe simplement le major Patrick Andres, 49 ans, d’origine lucernoise, qui a vécu en Allemagne et à Genève. Secrétaire de la délégation suisse, c’est lui qui a organisé notre visite en un temps record. Pharmacien de formation, passionné par l’histoire militaire suisse, c’est un grand gaillard mince au visage lunaire, qui vit la crise actuelle avec une parfaite zénitude. «On sait qu’on est actuellement dans une phase de discussion, ajoute-t-il. Les Etats-Unis ne sont pas en train de préparer une opération militaire mais de nouvelles sanctions contre la Corée du Nord.» Discret, le major Daniel Faller, 49 ans, Bâlois, assure pour sa part l’intendance et l’organisation. Indifférent aux bruits de bottes, il vaque à ses occupations comme d’habitude.

Un provisoire qui dure depuis soixante-quatre  ans

Havre de paix au milieu des armées ennemies, Panmunjom vit, depuis soixante-quatre ans, dans un huis clos lourd et paradoxal. Le danger est partout aux alentours, mais tout le monde y est habitué et la paix règne à l’intérieur. Et même une certaine douceur! Car tout est fait pour que la partie nord-coréenne et la partie sud-coréenne ne puissent jamais se rencontrer! Barbelés, barrières, passages interdits, zones strictement délimitées de part et d’autre… Sur tous les panneaux des baraquements, les noms sont précédés d’un T qui veut dire Temporary: tout est temporaire en attendant l’improbable jour de la réunification coréenne! Mais c’est un provisoire qui dure depuis soixante-quatre ans et qui pourrait bien avoir encore quelques années devant lui. Alors il faut s’y faire, il faut prendre son temps…

Dans le camp des Suisses, chaque militaire a son appartement, modeste mais confortable, avec un bureau et une chambre à coucher. Tous se croisent au fil de la journée dans un mess vaste et agréable, avec un coin salon, un bar, un billard, et un vaste espace. C’est là que les soldats suisses reçoivent leurs visiteurs, souvent des responsables politiques venus constater par eux-mêmes l’inextricable imbroglio coréen. Micheline Calmy-Rey, Adolf Ogi, Samuel Schmid, l’ancien commandant de l’armée suisse André Blattmann… C’est là aussi que nos gardiens de la paix font de temps en temps une fondue, «quand les chromosomes commencent à frétiller», comme dit le général Patrick Gauchat.

Dans le camp des Suisses, en tout cas, comme chez leurs amis suédois, qui occupent les bâtiments voisins, l’ambiance est au beau fixe: confiance totale et amitié évidente! Entre eux, la répartition des tâches est simple: chacun s’occupe de toute l’organisation à tour de rôle, une semaine sur deux, à commencer par la cuisine. Ils mangent ensemble, se voient non-stop, travaillent main dans la main. Une complicité de tous les instants qui se déroule dans une sorte de fausse rivalité qui n’est qu’une forme d’amusement partagé: les Suisses font du fromage et les Suédois du poisson! «Comme soldats de la paix, on forme un peu une famille, explique le colonel Beat Klingelfuss. On se retrouve dans les mêmes endroits, après des années. Je travaille par exemple avec un officier suédois que j’avais rencontré au Moyen-Orient.»

«Une prison dorée»

«Personne ne ferme jamais à clé la porte de sa maison, dit le lieutenant-colonel Yiannis Locher, qui nous accueille chez lui. Nous vivons dans une prison dorée! Vous voyez ces barbelés, par la fenêtre? C’est la Corée du Nord! J’habite vraiment sur la frontière, à 50 mètres de la Corée du Nord.» Rien pourtant, dans sa chambre, n’évoque la menace ni le risque de guerre, même si l’on remarque la présence, obligatoire, de son casque et de son gilet pare-balle, ainsi que de son sac de survie, au cas où. Pilote de ligne dans le civil, le lieutenant-colonel Locher est l’officier des opérations de la délégation suisse. C’est lui qui a supervisé, par exemple, avec les généraux suisse et suédois, les grandes manœuvres militaires américano-sud-coréennes menées il y a deux semaines. «Je suis les yeux et les oreilles de la délégation, dit-il en riant. Je rapporte mes observations et les résultats des inspections, je recueille les propos des uns et des autres pour qu’on puisse se faire une idée juste de la situation.»

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Le lieutenant-colonel Yiannis Locher dans son appartement, d’où il voit par la fenêtre la Corée du Nord. Photo: Didier Martenet

Le week-end dernier, les militaires suisses n’ont pas dérogé à leur routine. Ils avaient congé, sauf le colonel Beat Klingelfuss, qui est resté officier de piquet sur place, le règlement de la Commission de supervision des Nations neutres prévoyant qu’un membre de la délégation doit toujours être présent. Ils sont rentrés dans leur deuxième domicile, le logement mis à leur disposition dans l’immense base américaine, au centre de Séoul, ou vivent 12 000 personnes, à proximité des bars et des restos, des magasins et des cinémas. L’occasion pour eux de sentir le pouls de la population. Que va-t-il se passer maintenant? La paix ou la guerre? Les Sud-Coréens, pour l’instant, ne manifestent strictement aucun signe d’inquiétude: les routes sont perpétuellement bouchées par des embouteillages géants, les rues débordent d’animation et de vie, les restos et les bars sont pleins, l’ambiance totalement insouciante.

Personne, à Séoul, ne croit vraiment à la guerre…