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Remo Naegeli
Le cannabis, ici des fl eurs récoltées chez KannaSwiss en Argovie, contenant moins de 1% de THC ne tombe pas sous le coup de la loi fédérale sur les stupéfiants.
Reportage

Le grand boom du cannabis light

28 mars 2017

Les produits à base de cannabis légal, soit à faible teneur en THC, envahissent la Suisse. Entre interrogations policières et réglementation compliquée, plongée au cœur de ce marché en pleine effervescence.

A Berne, sous les arcades chics de la Kramgasse, voisinant avec les boutiques de grandes marques ou de design trendy, une devanture toute neuve, blanche et verte, attire l’œil. Impossible de la manquer, avec cette vitrine à hauteur de passant et ce logo, sans équivoque: Swiss Cannabis.

Un flot continu de clients de tous âges entre et sort par une petite porte vitrée. On suit le mouvement. Passé quelques escaliers, voici que s’ouvrent, tout en longueur, de très hautes étagères remplies, sur la gauche, de ce qui ressemble à une collection de fioles, toutes pareilles. Sur la droite, un même alignement de casiers immaculés offrant cette fois un entassement d’emballages proprets. Rien d’anormal: lieu festonné et présentation chic de produits visiblement destinés à un marché haut de gamme.


La société argovienne KannaSwiss produit environ 4,5 tonnes de fleurs par année. Corso Serra di Cassano, l’un des fondateurs, pose ici dans l’une des halles de culture de l’entreprise, d’une capacité de 800 m2. Photo: Reuters

Rien d’anormal, donc, si ce n’est cette odeur, très caractéristique, qui vous prend les narines dès l’entrée. Mais oui, vraiment, cette odeur-là, sucrée, ambrée, évoquant les arrière-cours de bistrots malfamés ou les jardins publics en fin de nuit… Ici, fièrement présente, c’est celle du produit phare (et unique!) que propose cette Hanftheke, littéralement «cannathèque», l’une des six que la toute jeune société Swiss Cannabis vient d’ouvrir en Suisse alémanique: le chanvre, bien sûr, dans sa version légale, c’est-à-dire contenant moins de 1% de THC. Dans cette boutique, comme dans des kiosques de plus en plus nombreux en Suisse romande, presque plus personne ne s’étonne de voir fleurir sur les étals sachets d’«herbe à fumer» ou gouttes bienfaisantes estampillées de la fameuse feuille à cinq branches.En effet, cette variante de cannabis, appelée généralement CBD, du nom de l’un des plus de 80 cannabinoïdes présents dans la plante, reconnu comme étant dépourvu d’effets psychotropes, ne tombe en effet pas sous le coup de la loi fédérale sur les stupéfiants, reformulée en 2011. Ainsi les produits à forte teneur en CBD – mais dont le taux de THC, cet autre cannabinoïde aux effets nettement psychoactifs, a été soigneusement abaissé, soit par extraction chimique, soit par la culture de plantes modifiées dans ce but, en dessous de la valeur légale – sont parfaitement licites du point de vue des stupéfiants. Depuis, la Suisse ne fait que découvrir l’immense potentiel de ce marché… pour la plus grande joie de consommateurs lassés des effets collatéraux de la fumette illégale et la grande perplexité des policiers qui ne disposent pas encore des moyens d’analyse rapide qui leur permettraient de reconnaître au premier coup d’œil la différence entre la substance légale et celle qui ne l’est toujours pas.

Des clients plutôt d’âge mûr

Derrière son comptoir transparent où les fleurs de cannabis sont classées par variété, le gérant de la Hanftheke de Berne, Maurice Riedel, précise: «Notre clientèle est surtout composée de personnes d’âge mûr qui souhaitent bénéficier des bienfaits du CBD sans les contraintes liées aux effets nocifs du THC. Même si les fleurs, destinées à des infusions ou fumées, se vendent bien, notre produit phare ici est l’extrait de CBD liquide, commercialisé sous forme de gouttes à laisser dissoudre sous la langue.»


Paolo Veneri, responsable du laboratoire de Kanna- Swiss, philtre le liquide noirâtre qui servira de base à l’huile fabriquée à Kölliken et destinée à 80% au marché étranger, principalement américain. Il faut 300 kilos de marijuana contenant moins de 1% de THC pour fabriquer un litre d’huile à 30%. Photo: Reuters

Du côté de Swiss Cannabis, la porte-parole, Irene Franco, confirme la tendance: «Swiss Cannabis se concentre sur l’aspect bien-être du produit et cela semble correspondre à des attentes des consommateurs. Fondée en 2015, la société a tout de suite été dans les chiffres noirs. Durant les cinq derniers mois, la société a vendu en moyenne, par mois et par filiale, 4 kilos de CBD.» Vantant une matière première entièrement produite en Suisse, par des agriculteurs certifiés, Swiss Cannabis admet tout de même proposer des «produits lifestyle», soit les pâtes alimentaires ou les cookies vendus dans les Hanftheke, fabriqués en Allemagne.Cette question de la provenance des produits est particulièrement importante pour Corso Serra di Cassano, l’un des quatre associés de la société KannaSwiss, basée à Kölliken en Argovie, qui a fait de la production agricole de CBD son fer de lance. «Ici, nous cultivons du chanvre dans les règles de l’agriculture biologique. Notre huile de CBD est de qualité supérieure, obtenue par un processus élaboré dans notre laboratoire à partir exclusivement de plantes cultivées en Suisse, sans aucun produit ajouté. Nos coûts de production sont d’autant plus élevés que notre processus d’extraction est précis.»

Marché en pleine expansion

Là aussi, la société est en pleine expansion: «Nous disposons actuellement d’une halle de production indoor de 800 m² et de 10 000 m² de terrains outdoor, répartis dans de nombreux lieux de Suisse. Afin de répondre à la demande, nous projetons actuellement 2000 m² supplémentaires pour la culture indoor. Avec nos deux récoltes annuelles, notre production est d’environ 4,5 tonnes. Une partie de la production reste sous forme de fleurs et est destinée en priorité au marché suisse. Quant à notre huile, elle est exportée à hauteur de 80%, surtout vers le marché américain, très demandeur.»
Pour le quadragénaire, la consommation de CBD n’aurait que des avantages: «Très atteint dans ma santé, je suis moi-même arrivé à consommer du CBD pour ses effets relaxants. Nous constatons chez nos clients cette même attente: se sentir bien physiquement sans «planer», sans ces effets psychoactifs du cannabis traditionnel qui empêchent de travailler, d’être au clair. Pour ces personnes, actives professionnellement et personnellement, l’effet récréatif du chanvre est complètement laissé de côté.»


A Genève, avenue de Miremont, Firouz Husseini, gérant d’un kiosqueépicerie, a décidé de proposer depuis quelques semaines à ses clients du CBD légal. Une clientèle bourgeoise et tranquille vient depuis s’approvisionner chez lui en toute sécurité. Photo: Reuters

Chez KannaSwiss, on prône une constante et transparente collaboration avec les autorités cantonales et fédérales: «Nous sommes en contact régulier avec la police et les instances responsables de l’autorisation de commercialisation du CBD. Nous sommes d’ailleurs en train de travailler sur un kit de test rapide qui pourrait permettre aux policiers de détecter immédiatement le taux de THC présent dans les produits en circulation.»

Ce jour-là à Kölliken, la visite impromptue de deux officiers de la police cantonale argovienne a d’ailleurs souligné cette volonté affichée. Les deux policiers, repartant chacun avec un sachet de CBD, nous ont précisé l’objet de leur visite: «Nous tenons à nous tenir au courant de toutes les nouveautés sur le marché. Une sorte de mise à niveau constante nécessaire dans notre métier…»