Jean Revillard/Rezo.ch
Depuis vingt ans, Memet Korkmaz habite au N° 9, dans la plus haute (30 étages) des deux tours du Lignon. Vue imprenable sur le plus long immeuble d’habitation d’Europe.
Urbanisme

Le Lignon, 50 ans et toujours vert

21 septembre 2016

En 1962, pour faire face à une crise du logement «pire qu’aujourd’hui», l’Etat de Genève confia à six architectes la construction d’une cité pour 10 000 habitants.

«On n’habitera pas un bloc, mais on habitera Le Lignon», prédisait Georges Addor, architecte en chef, en  accueillant, en septembre 1965, les premiers locataires. Certains y habitent toujours, d’autres y sont revenus et la plupart ne voudraient pour rien au monde quitter «leur» Lignon.

A la fin du mois, ils fêteront les 50 ans d’un bâtiment extraordinaire – le plus long immeuble d’habitation d’Europe – que des architectes du monde entier viennent régulièrement admirer.

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Construites en alumi- nium et en verre montés sur des châssis en bois, les façades du Lignon sont, depuis 2009, inscrites au répertoire des espaces protégés. Les stores vénitiens en toile jaune, rouge, bleue ou verte sont une décoration caractéris- tique de la cité. Photo: Jean Revillard/Rezo

Au départ du projet, à l’aube des années 60, Genève fait face à une crise du logement «pire que celle d’aujourd’hui». Pour loger les jeunes familles du baby-boom, celles des travailleurs italiens et espagnols venus construire la Suisse que l’on allait célébrer à l’Exposition nationale à Lausanne, il fallait inventer de nouvelles façons d’habiter. Ce seront les cités.

Vision futuriste

Situés au nord du village d’Aïre sur la commune de Vernier, les 360 000 m² de la campagne du Lignon sont confiés à six architectes avec mandat d’y construire, le plus rapidement possible et au meilleur coût, un ensemble pouvant accueillir 10 000 habitants.

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La construction en hauteur du Lignon a permis d'aménager d'immenses espaces verts où les familles aiment à se retrouver, avec les enfants. Photo: Jean Revillard/Rezo

L’originalité (le futurisme, comme on disait à l’époque) du projet consiste à avoir construit les logements en hauteur  (jusqu’à 16 étages, respectivement 26 et 30 pour les deux tours), plutôt que d’aligner des immeubles plus petits mais occupant davantage de terrain. Ainsi, seuls 20 000 m², 8% de la surface, sont bâtis; autre avantage, la disposition sur une ligne d’appartements tous traversants offre à chaque foyer une double orientation, et sans aucun vis-à-vis limitant la vue ou l’ensoleillement.

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La cité compte aujourd’hui 7000 habitants, 120 nationalités et presque autant de langues. Les Suisses sont minoritaires, mais la cohabitation jugée bonne. Photo: Jean Revillard/Rezo

La construction, réalisée en deux étapes (de 1963 à 1967 et de 1967 à 1971), est tout aussi révolutionnaire. Pour commencer, une usine à béton est installée sur le site. Elle en brasse des milliers de tonnes qui sont directement coulées dans des moules correspondant à un appartement. Le moule est réutilisé sitôt après le séchage du béton qui est d’une qualité si fine que l’on peut directement y appliquer de la tapisserie, de la peinture ou des sols. En métal et en verre, les façades arrivent préfabriquées sur des cadres en bois. Au plus fort des travaux, 1000 ouvriers s’activent sur le chantier, produisant jusqu’à six nouveaux logements par jour au prix plancher de 140 francs le mètre cube pour les modèles le meilleur marché. Au final, la cité compte 2800 appartements de 3, 4 ou 5 pièces, soit plus de 10 000 chambres!  

Un robinet pour deux

Derrière des façades toutes pareilles, les 75 entrées du Lignon (trois arrêts de bus!) cachent des différences amusantes comme ces salles de bains des logements subventionnés qui, par souci d’économie, ne comptent qu’un seul robinet pivotant pour le lavabo ou la baignoire. Et, dans ces mêmes entrées, l’ascenseur qui ne descend pas jusqu’à la cave ni ne monte jusqu’au dernier étage. Deux immeubles, le 83 et le 84, étaient ainsi propriété de la Confédération qui y logea des employés de La Poste, de Swissair, et des cheminots. Aujourd’hui, certains immeubles sont réservés aux pensionnés de l’Hospice général, un autre abrite des réfugiés, un autre est réservé aux personnes âgées. Certains appartements ont été vendus en PPE, d’autres magnifiquement aménagés aux frais du locataire. Et, la semaine dernière, un superbe attique de 8 pièces au 15e étage attendait encore son locataire pour 3500  francs par mois. Dix-sept régies administrent les 84 immeubles. Question loyer et entretien, certaines sont plus ou moins généreuses. Tous les immeubles auraient besoin d’isolation moderne, des vitres en particulier. Car il fait très chaud l’été et parfois très froid quand la bise frappe à la barre. Un seul immeuble, le 49, a été entièrement rénové. Des travaux effectués de l’intérieur puisque les façades figurent depuis 2009 à l’inventaire cantonal des espaces protégés.

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Depuis la passerelle qui franchit le Rhône, les ados sautent dans le fleuve qui, à cet endroit, forme une boucle magnifiquement sauvage. Photo: Jean Revillard/Rezo

En longeant l’immeuble le long de la rue du même nom, Le Lignon semble un mur que l’on hésite à franchir sans raison particulière. Pourtant, en suivant la route qui passe sous l’immeuble à la hauteur du No 60, le visiteur découvre un espace qu’il était loin d’imaginer, «une presqu’île de paix» pour Ernest Greiner, facteur retraité, auteur d’un magnifique livre de photographies sur Le Lignon au fil des saisons, et que l’on retrouve naturellement devant la poste. Elle est située dans le centre commercial, partie intégrante du projet et qui abrite tous les services: des supermarchés, un centre de santé, un salon de coiffure, deux cafés-restaurants, un marchand de kébabs et un de téléphones bien sûr. Une école (440 élèves cette année), une église et un temple, une salle de spectacles et un super jardin Robinson pour les plus jeunes complètent l’offre des services.

Aux yeux de l’étranger qui la regarde vivre pendant quelques jours, la cité semble plus tranquille que la réputation qu’elle a pu porter. Quelques propos racistes entendus à l’heure de l’apéro, une poignée de jeunes casquettes à l’envers qui fument des joints sans se cacher, quelques problèmes de propreté, «comme partout aujourd’hui», n’entachent a priori pas une ambiance bien particulière, où l’on se sent en ville comme dans un village, à la fois seul et bien entouré.

 

Histoires de vies

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Ruth Righenzi (ci-dessus, photo Jean Revillard/Rezo) s’est installée au Lignon en 1970, trois mois après son mariage, alors qu’elle avait dit: «Jamais dans une cage à lapins comme ça.» Aujourd’hui veuve, elle préside avec enthousiasme l’Association des locataires du Lignon (ceux des deux tours possèdent leur propre association) qui compte environ 500 membres. Au 10e étage, elle aime sa petite loggia aménagée en jardin d’hiver et cette impression de faire vraiment partie de l’immeuble.

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Sentha Laurent (ci-dessus, photo Jean Revillard/Rezo) a grandi au Lignon et n’a quitté la cité que le temps de ses études de vétérinaire à Berne. Elle y vit désormais avec son mari et ses enfants (Hugo, 7 ans, et Clara, 4 ans.). Elle raconte comme c’était amusant de lancer le ballon depuis le 14e étage! Contre le mur du salon, un graffiti «Home sweet home» réalisé par son frère Joachim.

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Au 30e étage de la tour, Monique Ambrosio (ci-dessus, photo Jean Revillard/Rezo) a ouvert la table d’hôte la plus haute de Suisse. Poursuivant l’art du tartare qu’elle avait développé dans son restaurant de Vernier, elle y sert ses spécialités à près de 100 mètres, avec une vue unique, du jet d’eau au Jura.

Une ville à la campagne

Bâtie sur un terrain en pente descendant jusqu’au Rhône, la cité du Lignon est aujourd’hui un modèle de ville à la campagne. La construction en hauteur a permis d’aménager d’immenses espaces verts, et même de la forêt, qui sont pour les habitants un vrai plus, qu’il s’agisse d’aller promener leurs chiens (qui semblent, du coup, particulièrement nombreux et heureux!), de s’adonner à leur footing quotidien ou simplement de pouvoir laisser les enfants jouer dans un vaste espace duquel les voitures ont été bannies et cachées dans des garages souterrains.

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Ci-dessus (photo Jean Revillard/Rezo), une vue depuis le hameau de Loëx sur la rive droite du Rhône.