Caroline Micaela Hauger
Armin Capaul, un paysan possédant une dizaine de brunes à cornes, a déposé l'an dernier 120'000 signatures à la Chancellerie fédérale pour le lancement de son initiative populaire.
Portrait

Le rebelle qui défend les vaches à cornes

06 septembre 2017

En Suisse, neuf vaches sur dix sont écornées. C’est injuste, tonne Armin Capaul, 64 ans, un paysan de montagne qui a réussi à faire aboutir une initiative sur la question. Portrait d’un homme de convictions.

Le chemin de terre battue qui quitte Perrefitte (BE) pour les sommets jurassiens est étroit et pentu. Les habitants de la ferme de Valengiron savent que c’est toujours dans les mêmes virages que les visiteurs sont assaillis par le doute: suis-je vraiment sur la bonne route? Ceux qui atteignent finalement la clairière au bout du monde, à 930 mètres d’altitude, s’y sentent comme dans une sorte de microcosme.

«C’est bien que le cinglé habite si loin.» En parlant de cinglé, c’est lui-même qu’Armin Capaul désigne. En bas, au village, il y a plus de conflits, dit ce natif des Grisons. Il aurait tendance à s’en mêler, avoue-t-il, quand bien même au bout de vingt ans il ne parle toujours pas français. Ses mains sont rêches, son rire est guttural. De ses yeux d’un bleu cristallin qui lui confèrent un air d’innocence, il examine son interlocutrice avec attention. Puis, à la manière d’une rock star, il tend deux doigts vers le ciel. Lorsqu’il est à l’étable, l’ancien hippie à l’âme d’indien de la grande prairie écoute de la musique du temps du Flower Power. Il trait ses vaches en compagnie des Beatles ou de Santana et sort le fumier avec Pink Floyd. Sa manière de faire le signe des cornes n’est pas une malédiction mais un geste de rébellion contre l’écornage des vaches. Son défi implique les notions de tolérance, de libération et de raison. Et cette question: combien vaut la dignité d’une vache?

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C'est à l'étable que l'ex-hippie à l'âme d'indien écoute le plus volontiers les Beatles ou Santana. Photo: Caroline Micaela Hauger

Voilà cinq ans que ce paysan de montagne, aujourd’hui âgé de 64 ans, milite pour les droits des vaches. Pour lui, les paysans dont les bêtes portent leurs cornes devraient obtenir un soutien financier. Avec son initiative, il a frappé un grand coup: sur les 154 000 signatures qu’il a récoltées en arpentant infatigablement les marchés et les fêtes populaires, 119 626 se sont révélées valables. C’est maintenant au Conseil fédéral de décider: s’il n’oppose pas de contre-projet, ce sera bientôt au peuple de trancher. «Il est minuit moins cinq, grimace Capaul. En Suisse, 90% des vaches sont écornées. Si ça continue, la vache à cornes sera en voie d’extinction.»

Le calcul est vite fait: les vaches sans cornes occupent moins d’espace, ce qui augmente le rendement au mètre carré d’étable. La réflexion est fondée sur le profit et la maximisation du gain. Mais Capaul réfute prosaïquement l’argument de ses adversaires selon lequel les vaches s’infligent de coûteuses blessures avec leurs cornes. Selon lui, la branche, subventionnée à coups de millions, est archidéficitaire et seules les très grandes exploitations font du profit. «Je suis paysan, pas propriétaire d’hacienda. Je ne veux pas obtenir le meilleur gain à tout prix. Il faut traiter la nature avec respect et considérer les vaches comme des êtres à part entière. Si leurs cornes n’avaient pas de sens, Mère Nature ne les leur aurait pas offertes à la naissance.»

«La corne n’est pas un matériau mort»

«Touchez là!» L’ambassadeur des vaches tapote le cou de Marianne, une laitière qui est le fleuron de son étable à stalles. Sans rechigner, elle se laisse tripoter les cornes. Chaude près du crâne, la température diminue vers la pointe. «La corne n’est pas un matériau mort. Elle pousse durant toute la vie. Il y a du sang qui circule dedans, les voies nerveuses la rendent sensible à la douleur.» On perçoit dans sa voix une colère sourde et de l’ironie: «Une fois qu’on a brûlé les cornillons, le crâne se résorbe peu à peu. Il en résulte une vache laitière taillée sur mesure pour les étables actuelles.»

Pas de machines à lait susceptibles d’optimiser les coûts chez les Capaul. Ils vivent en mode autosubsistance et ne produisent que ce qu’il faut pour vivre. On entend tinter les cloches alentour. La ferme la plus proche est certes à portée de vue, mais très distante. Les dix brunes suisses sont traites au chant du coq. Elles paissent paisiblement avec le taureau dans un pâturage sans engrais. Le domaine en zone de montagne II fait 17 hectares, dont 4,5 de forêt. Deux chiens, six chats, sept chèvres, huit poules, 11 veaux, 20 moutons et 42 nids d’hirondelles font partie de l’arche de Noé.

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Claudia et Armin, parents de trois enfants, ont payé de leur poche 55 000 francs pour leur campagne de signatures et ont reçu énormément de courrier. Photo: Caroline Micaela Hauger

Le paysan bio boit le café avec son épouse, Claudia, sur la véranda. Il nomme «nourriture de l’âme» les réactions positives qui atterrissent dans sa boîte à lettres. De temps à autre, les missives contiennent aussi un petit billet de banque. L’initiative pour les cornes de vache a coûté 55 000 francs, qu’Armin Capaul a payés de sa poche. Grâce aux dons, les comptes de la famille ont retrouvé l’équilibre. «Pour ma femme, c’était un souci. Désormais, elle peut de nouveau se réjouir avec moi. Chaque centime a été utilement dépensé.»

Avec sa barbe fleurie et son bonnet bigarré, Capaul évoque un peu Astérix. Mais son énergie intarissable, c’est dans ses gènes qu’il la puise. Ses parents étaient des paysans de montagne très pauvres. Né dans la Surselva (GR), il a grandi chez ses grands-parents dans le village grison d’Ilanz. Quand ses parents n’ont plus pu garder leur ferme, ils ont cherché du travail à Zurich. Alors qu’il était âgé de 6 ans, ils ont rapatrié le gamin dans la grande ville. C’est là que, plus tard, il a pris part aux manifs et inhalé l’atmosphère soixante-huitarde. Spiritualité, sens de la vie: pour Armin et Claudia, ce sont des défis qu’il faut relever tous les jours.

La Bâloise qui s’était établie aux Grisons a toujours voulu épouser un «vrai paysan». Un jour, il y a vingt-six ans, il est passé au volant de sa «Deuche». Après deux étés passés à l’alpage, ils ont compris que leur amour serait durable. A la même époque, Armin constate que, lors de l’inalpe, certaines vaches marchent de guingois, bavent, transpirent et perdent le sens de l’orientation. «Je n’y comprenais rien jusqu’à ce que je m’aperçoive que, dans la plupart des cas, c’étaient les vaches écornées qui se montraient un peu gagas.» Des experts soupçonnent que le caractère de la vache se modifie quand elle perd les symboles de son statut. «Le lait est moins digeste, il tend plutôt à provoquer des allergies. Les vaches sont des ruminants. A chaque inspiration, elles aspirent l’air à travers les naseaux et les sinus frontaux. Si les cornes font défaut, elles ne peuvent plus expulser correctement les gaz. Des études établissent que le crâne se déforme, il devient plus étroit et plus haut.»

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Armin Capaul aide sa fidèle Rösli à vêler. Photo: Caroline Micaela Hauger

Vêlage à l’ancienne

A l’étable, pour la vache Rösli, c’est le premier vêlage. Les pattes antérieures apparaissent, le paysan y noue une corde – ce qui paraît plus rude que ça ne l’est – et aide à extraire le nouveau-né du ventre maternel. Trempé et couvert de sang, le petit veau gît sur la paille. Sa mère le secoue, le hume et le lèche. Le petit veau secoue ses oreilles mouillées, aux aguets. Ses paupières sont ouvertes. Il tente de se lever sur ses pattes chancelantes. Avec un dévouement touchant, celui qui murmure à l’oreille des vaches le mène vers les tétines maternelles. Ses cornes n’apparaîtront qu’au bout de trois mois, quand il broutera l’herbe du pâturage. Et lorsqu’il sera grand, il aura des cornes et sera vachement fier.