Stéphanie Borcard & Nicolas Métraux
Hostie XXL: Une hostie de 20 cm de diamètre dans les mains de Soeur Josette.
Reportage

Le SOS des Boulangères du bon Dieu

31 juillet 2017

Les hosties vendues sur Internet font de l’ombre à la production locale des monastères. Les cisterciennes de la Fille-Dieu, à Romont, ont lancé avec d’autres un cri d’alarme. Reportage.

Il est 5 heures du matin et Sœur Claire est dans le pétrin. Oh, pas le pétrin existentiel, celui pour lequel on demande à Dieu d’intercéder en sa faveur, mais le pétrin qui va servir à confectionner le pain d’autel, plus communément appelé hostie, cette petite lune de froment qui devient le corps du Christ, une fois consacrée par un prêtre. En fait, c’est le principal gagne-pain de l’abbaye de la Fille-Dieu de Romont où nous nous trouvons en cette heure très matinale. Une activité aujourd’hui menacée par le commerce en ligne, qui voit certains prêtres ou paroisses commander sur Internet ce salut des âmes biscoté.

En effet, sur des sites laïques comme www.christ.pl ou www.paroisse.com, on trouve désormais des hosties à deux centimes pièce, voire moins, au lieu des sept centimes, prix unique imposé depuis 2008 par la Conférence des évêques suisses aux monastères contemplatifs, seuls autorisés à fabriquer la divine galette. Du coup, les «boulangères du bon Dieu», comme se surnomment les cisterciennes de la Fille-Dieu, de la Maigrauge (FR) ou de Géronde (VS), ou encore les dominicaines d’Estavayer-le-Lac (FR), les capucines de Montorge (VS) et les bernardines de Collombey (VS) risquent vraiment d’être en péril dans un avenir proche si les fidèles ne jouent pas la carte de «l’achat éthique». Comment rivaliser avec le sac de 1000 hosties payé 5 francs en Pologne? s’interroge notre vaillante mais souriante Sœur Claire qui vient de remplir une bassine de 50 litres de pâte liquide. «Avec, on fera 145 plaques. Et dans une plaque, on confectionne 115 hosties!»

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Soeur Cécile devant la machine à découpe, qui poinçonne 115 hosties par plaque. Les déchets seront donnés aux moutons. Photo: Stéphanie Borcard & Nicolas Métraux 

Des hosties faites avec amour, patience et prière. Mais pourtant, chaque année, ce sont quelque 5000 francs qui manquent dans le carnet de compte des religieuses de la Fille-Dieu. Diable, l’heure est grave même si les sœurs savent toujours à quel saint se vouer. En février dernier, les boulangères du bon Dieu ont envoyé un véritable SOS à tous les prêtres, sacristains et paroisses de Suisse romande. Leur rappelant, avec de justes arguments écolos, qu’acheter l’hostie suisse, c’est soutenir un commerce de proximité et de qualité: «Votre fidélité est notre gagne-pain. Acheter nos hosties, c’est faire corps avec notre Eglise locale», pouvait-on lire. «Et puis, ajoute Sœur Claire, 51 ans, qui porte aisément son sac de farine sur les épaules, on ne sait pas si les personnes qui fabriquent ces hosties industrielles ont des conditions de travail décentes. Chez nous, tout est fait dans l’amour de Dieu, je prie ou je chante, de la confection de la pâte à la cuisson.»

Au tri des hosties, dernière étape avant la mise en sachet et l’envoi, il y a souvent des sœurs plus âgées; la retraite n’existe pas à la Fille-Dieu et c’est une façon de se sentir encore utiles. «On prononce le nom de Jésus-Christ à chaque fois qu’on retourne notre hostie», nous lancent Sœur Denise et Sœur Marie-Madeleine, 84 et 86 ans, attablées devant ces milliers de petites rondelles qui s’amoncellent sur la table et dont elles traquent la moindre imperfection. Toutes les 10 secondes, une plaque sort de la cuiseuse à 250 °C, humidifiée après cuisson avant d’être poinçonnée.

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Le réfectoire lors du repas de midi en silence. L'alimentation non carnée est une particularité de l'Ordre cistercien de la stricte observance. Photo: Stéphanie Borcard & Nicolas Métraux 

Pas dhostie au chocolat!

Dans l’ancien poulailler refait à neuf et équipé de panneaux solaires, les machines rutilantes ont remplacé les mains des religieuses pour certaines tâches, mais cela reste un travail artisanal; on fait des hosties à la Fille-Dieu depuis 1911. Ce monastère, fondé en 1268, est placé aujourd’hui sous la responsabilité de la mère abbesse Marie-Claire, 60 ans, qui veille sur ses onze brebis voilées de noir avec sagesse et un sourire malicieux. Elle ne cache pas son inquiétude: «On a attendu trop longtemps avant de réagir, mais aujourd’hui la situation est critique!»

Et ce n’est pas la récente directive du Vatican à propos de la confection des hosties qui va apaiser les angoisses des religieuses. Certes, ce n’est pas demain que le Saint-Siège va autoriser l’hostie en chocolat ou à la williamine, mais il accepte désormais l’hostie partiellement sans gluten ou avec OGM. Se bornant à demander que les personnes qui les fabriquent soient «compétentes et intègres». Rien, hélas, en ce qui concerne l’origine des hosties!

Avec 400 000 francs de charges annuelles, il faut en vendre des petites lunes de froment pour conserver cette magnifique abbaye en l’état. A souligner que la plupart des rénovations n’auraient pas été possibles sans l’aide de l’Association des amis de la Fille-Dieu. Ce n’est ni l’AVS des sœurs ni même les délicieuses moutardes et sauces qu’elles confectionnent qui pourront les sauver si les consommateurs se fournissent de plus en plus sur le web.

Prenez un village fribourgeois comme Villarsiviriaux, 200 âmes, d’où vient Sœur Claire. En 2005, il consommait 2500 hosties par année contre moins de 500 aujourd’hui. La faute à Internet, on l’a dit, mais aussi bien sûr au regroupement des paroisses: on va de moins en moins à l’église, c’est une réalité qui concerne toutes les religions.

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Soeur Marie-Jeanne, 72 ans, peignant une icône. Elle peut passer jusqu'à deux ans sur un tableau avant de l'estimer terminé. Photo: Stéphanie Borcard & Nicolas Métraux 

Deux sortes dhosties

Au service facturation, on rencontre Sœur Josette, alerte octogénaire. Il faut renvoyer un paquet d’hosties à un EMS de la région dont les pensionnaires, à court d’apéro, ont utilisé les galettes. «Ils ont le sens de la fête, c’est évident», dit la religieuse, avant d’ajouter d’un ton sentencieux: «Mais ça ne se fait pas!» D’ailleurs, elle n’accepte aucune commande pour un usage laïque avant de plébisciter l’hostie brune plutôt que la blanche pour les personnes âgées, car la première colle plus au palais.

La voilà qui nous tend une petite brune. «Vous êtes sûre, ma sœur? Je suis protestant.» «Tant qu’elle n’est pas consacrée, l’hostie n’est pas sacrée», répond doctement la religieuse. On donne d’ailleurs aux moutons du monastère les surplus de pâte cuite qui restent après la découpe des plaques. Il faut les voir accourir quand Sœur Claire déboule avec la bassine!

Il est temps de prendre congé de ce lieu où labeur et prière se côtoient des vigiles aux complies. Cinq heures de travail ponctué toutes les deux heures d’une pause spirituelle. Dans le jardin du monastère, Sœur Salomé prépare un bouquet pour l’église dont elle nous vante avec passion les vitraux de l’artiste anglais Brian Clarke. «Quand on aime, on offre des fleurs à l’être aimé, moi, mon époux, c’est Dieu», confesse-t-elle gaiement.

Un époux dont l’un des représentants sur terre, Mgr Morerod, a relayé le SOS des religieuses dans la feuille diocésaine. Elles ne le confesseront pas forcément au journaliste, mais les boulangères du Seigneur espèrent secrètement que leur évêque prenne encore un peu plus vigoureusement la défense de l’hostie made in monastère. «On ne va quand même pas faire des économies sur le dos du bon Dieu», ont-elles écrit dans leur SOS. Lui qui, bonté divine, a poussé la générosité jusqu’à se donner lui-même en nourriture…