Fabienne Bühler pour la "Schweizer illustrierte"
Destin

Le vieux lion Franz Weber a 90 ans

28 juillet 2017

Le célèbre protecteur des paysages et des animaux n’est plus le même: atteint de démence sénile, le Montreusien, soutenu par sa fille Vera, a pourtant trouvé une sérénité inédite.

Franz Weber ne sait pas où il se trouve. Quand son épouse, Judith, l’appelle au téléphone, il pense qu’elle se trouve dans une pièce voisine, dans les bureaux de la fondation de Montreux. Quant à sa fille Vera qui vient lui rendre visite, il lui dit: «Tu as de la chance de me trouver. Car je viens tout juste de rentrer de Paris.»

Depuis une année, l’écologiste vit dans une résidence pour seniors, un ancien grand hôtel aux meubles cossus, entouré d’un parc bucolique. Il s’y sent bien. «Les premiers temps ici, mon père était agité. Mais depuis quelques mois, il ne demande plus où il est. Il a trouvé ses marques et de la compagnie», explique Vera Weber. Cet ardent défenseur du patrimoine naturel et construit fêtera ses 90 ans le 27 juillet, mais il souffre de démence sénile. Il a oublié la plupart de ses hauts faits: «J’ai toujours été très actif, j’ai fait énormément, mais je ne me rappelle plus quoi.» Quant aux gens qu’il a connus ces quinze dernières années, il ne les remet plus.

Et pourtant, Franz Weber va bien. Il semble en permanence de bonne humeur, bavarde avec entrain et espièglerie, même s’il ajoute parfois un inexplicable suffixe «-ante» à ses mots d’allemand ou entonne de manière impromptue un air de yodel. Il aime d’ailleurs chanter avec la réceptionniste. Et les soignantes l’adorent et le trouvent charmant. Ce bel homme a d’ailleurs eu pas mal de succès auprès des femmes, même après son mariage en 1974 avec Judith, qui est désormais la première à s’en amuser.

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Vera Weber est heureuse d’avoir pu trouver une résidence pour seniors correspondant au sens aigu de l’esthétique cher à son père. «Un EMS sans âme l’aurait tué», dit-elle. Photo: Fabienne Bühler pour la Schweizer illustrierte.

Le pensionnaire porte un veston bleu et une cravate rouge. Aujourd’hui encore, il ne passerait pas une journée sans cet accessoire. L’élégance reste importante pour lui et sa démarche demeure pleine d’allant. Pour la séance photo, il se coiffe avec soin. «Mon père a toujours été soucieux de son apparence et il le reste», constate Vera. «C’est toujours un grand plaisir quand Jöggeli vient me rendre visite», dit-il en regardant sa fille et en l’appelant par un de ses petits surnoms d’enfance.

La poésie dans le sang

Soudain, Franz Weber veut faire de la poésie. Il accompagne sa récitation enthousiaste de toute une gestuelle. Et quand on lui demande si ces vers sont de lui, il répond par l’affirmative: «J’ai en permanence des pensées positives et je crée toute la journée. Goethe, Schiller et Weber!» Sa fille le reprend: «Non Papi! Tu viens de réciter ta version personnelle du Zarathoustra de Nietzsche!»

Sa chambre se situe au premier étage, numéro 111. Une belle chambre lumineuse mais équipée de manière austère. Les personnes atteintes de démence ont besoin d’un environnement sobre. Un paquet de cigarillos Cortos est posé sur la table. «Mais mon père a oublié qu’il fumait. Il a aussi oublié qu’il était végétarien», précise Vera Weber.

L’ancien activiste n’oublie en revanche pas d’écrire tous les jours dans son «agenda». Parfois une seule phrase, mais parfois aussi un poème complet de sa belle écriture cursive. Un poème chantant une «chère, inoubliable Lucienne», par exemple. Et sa fille d’expliquer qu’il s’agit d’un amour de jeunesse de son père.

La seule fois où le visage du Montreusien d’adoption s’assombrira au cours de notre visite, ce sera quand il évoquera son enfance à Bâle. En 1937, alors qu’il a 10 ans, sa mère, Maria, meurt subitement. «C’était dur», dit-il avec tristesse. Mais il n’en dira pas plus sur ce deuil.

Son père, Josef, ne pouvant pas élever seul ses sept enfants, le petit Franz sera envoyé dans un foyer. «Mon père n’a jamais surmonté la mort de sa mère, due à une erreur médicale. C’est dans cette injustice et cette souffrance précoces qu’il a développé son infatigable combativité», analyse Vera.

L’ami des grandes stars de la culture parisienne

C’est juste après la Seconde Guerre mondiale que le jeune Franz monte à Paris, à l’âge de 19 ans. Il veut devenir écrivain, étudie à la Sorbonne, devient finalement journaliste et écrit pour des journaux allemands et suisses. Il se lie d’amitié avec des stars de la scène culturelle parisienne: Jean Cocteau, Eugène Ionesco, Salvador Dalí, Charles Aznavour. Et Brigitte Bardot, qu’il retrouvera des années plus tard dans son combat contre la chasse aux bébés phoques.

C’est dès le milieu des années 60 que le journaliste se tourne vers la protection de la nature et des animaux. Il crée la fondation qui porte son nom ainsi que l’association Helvetia Nostra.

Plusieurs défaites mais un succès politique en 2012

La liste des lieux et des paysages qu’il a réussi à sauver de la destruction est longue: Surlej en Engadine, le vignoble de Lavaux (aujourd’hui inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco), le Grandhotel Giessbach, le Simmental, la forêt alluviale du Danube, Delphes et beaucoup d’autres. Plusieurs de ses initiatives ont été rejetées, mais il obtiendra son plus grand succès politique en 2012, grâce à Vera Weber, qui mènera la campagne contre les résidences secondaires.

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Dans la résidence, Franz Weber se montre charmant avec le personnel, comme la serveuse Davina, mais il ne se souvient plus avoir été végétarien. Photo: Fabienne Bühler pour la Schweizer illustrierte

Avant cette votation, Franz Weber s’exclamait encore avec sa véhémence proverbiale: «Nous devons sauver la Suisse. La sauver des spéculateurs. La sauver du suicide!»

«Aujourd’hui, mon père a renoncé à ses velléités combatives. Il fonctionne à la gentillesse. Les conflits, les affrontements appartiennent au passé. Il a trouvé une sérénité qu’il n’avait jamais éprouvée avant», dit Vera Weber.

D’ailleurs, quand on lui demande ce qu’il préfère faire actuellement, il répond: «Je me sens bien quand je ne fais rien! Je suis enfin sans travail!»

La même réponse qu’il avait donnée à un de ses professeurs qui, il y a 80 ans, lui avait demandé ce qu’il voudrait faire quand il serait grand. Le petit Franz avait alors affirmé à la grande surprise de l’enseignant: «J’aimerais être chômeur.»

Texte: Stefan Regez, Schweizer illustrierte (traduit et adapté par L’illustré)