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© Sedrik Nemeth

Léonard Gianadda: «Après la belle vie que j’ai vécue, je suis prêt à partir»

Publié dimanche 26 août 2018 à 09:12
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Publié dimanche 26 août 2018 à 09:12 
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A la veille de ses 83 ans et du 40e anniversaire de sa fondation, Léonard Gianadda a accepté de rencontrer «L’illustré» pour évoquer son œuvre, sa vie, ses joies, ses drames et la maladie qui le ronge. Interview poignante d’un géant au destin hors norme.
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L’interview carrière

Quarante ans de fondation, c’est 10 millions de visiteurs, soit près de 700 par jour pendant 14 600 jours. Inscrire le nom de Martigny sur la carte du monde des musées, est-ce la chose dont vous êtes le plus fier?
S’agissant de la fondation, oui, bien sûr. D’autant qu’à l’origine, ce n’était pas mon ambition. L’idée était de construire un musée gallo-romain avec pour seule prétention d’animer quelque peu la ville. Jamais je n’ai imaginé que les choses prendraient une telle ampleur. Même dans mes rêves les plus fous.

La trajectoire est d’autant plus extraordinaire que l’aventure avait plutôt mal commencé avec une première expo qui a fait un flop terrible…
Pas mal. Très, très mal. Je me souviens de son intitulé: Cinq siècles de peinture. Quel titre prétentieux et quelle naïveté alors que le responsable avait jonché les œuvres de croûtes et de faux. Un beau ratage. Prendre une gifle pareille à l’ouverture a été difficile à accepter et à surmonter.

Ça ne vous a pas empêché de rebondir en alignant…
(Il me coupe.) Vous pouvez enlever le «re» (rire).

… En alignant les tours de force. Cent tableaux de Van Gogh, puis cent autres de Cézanne, des dizaines de Picasso et on en passe. Sans compter les concerts de prestige. C’est un peu comme si Constantin attirait à Sion Mbappé, Griezmann, Ronaldo et consorts. Comme au foot, c’est en faisant de la surenchère qu’on réussit des coups aussi retentissants?
Pas du tout. De l’argent, il en faut, bien sûr. Uniquement en transport et en assurance, les expos que vous citez coûtent 2 millions. Mais ce n’est pas le plus important. Ce qui compte avant tout, c’est le réseau qu’on tisse expo après expo, concert après concert, et la crédibilité que ces événements vous confèrent. Sans la confiance des prêteurs, rien n’existe. Les propriétaires des œuvres doivent d’abord se faire à l’idée de s’en séparer pendant plusieurs mois puis de les prêter à un galeriste avec tous les risques que comporte l’opération. Le plus souvent, ils me disent: «Elles vont me manquer, je vais m’ennuyer.» Ce à quoi je leur rétorque: «Mais vous aurez un tel bonheur de les voir revenir.» Et ça marche.

L’expression dit «être tombé dedans à la naissance». Comment êtes-vous tombé dans l’art et la musique classique?
Ce sont des passions de toujours. Ados, nous organisions des expositions à l’Hôtel de Ville de Martigny avec des copains. Idem pour la musique classique. Ma carte de membre des jeunesses musicales du Collège de Saint-Maurice est signée par Nikita Magaloff, un célèbre pianiste russe. A 15 ans, je courais après les autographes de musiciens, pas de footballeurs ou de chanteurs.

Vous dites souvent que vous aviez besoin de donner quelque chose à la Suisse qui a accueilli vos grands-­parents…
Il est vrai qu’à travers la fondation, il y a la volonté de témoigner notre reconnaissance envers ce pays qui nous a reçus et nous a beaucoup apporté. Mais nous restons malgré tout des étrangers…

Ah bon! Que voulez-vous dire?
Qu’après trois générations, je ne me sens pas encore totalement accepté comme Suisse.

Qu’est-ce qui vous fait dire cela?
C’est un ressenti, un sentiment, une sorte de gêne. Mais peut-être est-ce le complexe de l’immigré, comme on dit parfois.

Vous en souffrez?
Non, pas vraiment. Avec le temps, on finit par s’y faire et par voir les choses autrement.

Aujourd’hui, la famille Gianadda et la Suisse sont «quittes» pourtant, non?
Vu de l’extérieur, on peut le percevoir comme ça. Dans ma tête, je n’en suis pas si sûr…

Dans une interview en 2011, vous affirmiez qu’il n’y aura pas d’après-Léonard Gianadda en parlant de la fondation. Doit-on comprendre que cette dernière disparaîtra avec vous?
Non. Ce que je veux dire, c’est que les choses ont énormément changé en quarante ans. Le réseau dont je vous parle s’érode, des directeurs de musée disparaissent ou partent à la retraite, des œuvres changent de propriétaire mais surtout, le public vieillit et ne se renouvelle pas. Les jeunes ont d’autres pôles d’intérêt. Et ceux qui s’y intéressent se satisfont en regardant les œuvres en 3D sur internet. Et puis, il y a les budgets à tenir et surtout à trouver. Depuis sa création, la fondation vit avec 2% de subventions et 98% de fonds privés. Tout cela mit bout à bout jette beaucoup d’incertitude sur l’avenir.

Il faut peut-être s’adapter à ces nouvelles tendances?
C’est ce que nous tentons de faire actuellement, en présentant les œuvres de Pierre Soulages, un artiste contemporain. Résultat, nous nous éloignons de notre public habituel et les jeunes ne viennent pas quand même.

C’est peut-être la perspective de laisser votre «bébé» à un autre qui vous est insupportable?
Je vous jure que non. Si j’avais une recette pour assurer la pérennité de l’institution, je la donnerais immédiatement.

Quel est le meilleur souvenir de ces centaines d’expos et de concerts?
Il y en a trop, impossible d’en citer un. Mon bonheur, c’est de me balader à travers le parc, de découvrir pour la millième fois la quarantaine de sculptures, de me ressourcer vers les plans d’eau ou contre les arbres qui ont grandi avec la fondation. Ce sont des moments de douceur et de sérénité incroyables.

Et le pire?
La première expo.

L’interview intime

Vous avez perdu votre père d’un arrêt cardiaque en 1972, votre maman une année plus tard, happée par le train alors qu’elle revenait du cimetière, et votre frère Pierre en 1976, à la suite d’un accident d’avion. Comment surmonte-t-on un tel enchaînement de tragédies et qu’en retire-t-on?
Ce fut en effet une période de ma vie très difficile. Je me trouvais avec mon père dans son bureau trois heures avant son décès. Puis ce fut au tour de maman et de mon frère de disparaître brutalement. En fait, c’est cette accumulation de drames, et pas seulement le décès de mon frère, qui m’a incité à construire la fondation. J’ai pris beaucoup de risques pour la réaliser: 3 millions il y a quarante ans, c’était beaucoup d’argent. Il fallait être un peu Italien pour avoir cette audace.

En février dernier, vous avez annoncé vous battre contre un cancer. Où en êtes-vous dans votre lutte contre la maladie?
Elle évolue. Je fais de la chimio, le traitement est assez lourd.

De quel cancer s’agit-il?
Même mes enfants ne le savent pas.

Vous ne voulez pas en parler?
Non, c’est personnel.

La mort vous fait peur?
Pas du tout. Après la belle vie que j’ai vécue, je suis prêt à partir, même rapidement. Sans regret et sans amertume. Il ne manquerait plus que ça d’ailleurs. Hormis pour poser deux prothèses à mes genoux, je n’avais jamais vu un médecin de ma vie jusqu’au début de cette année. Je vais vous faire une confidence: il y a quelques mois, je me suis inscrit à Exit. C’est quelque chose que je ne pouvais pas imaginer avant d’être atteint dans ma santé.

Malgré votre état de santé et vos 83 ans, vous avez fait un aller-retour à Vérone et un autre à Salzbourg la semaine dernière. Où puisez-vous votre énergie?
Dans mon plaisir de vivre. Et Dieu merci, mes jambes me portent encore.

Vous portez depuis 70 ans autour du cou une médaille de la Vierge à l’Enfant. Vous êtes croyant?
Croyant, je ne sais plus. Pour moi, le plus important est de bien se comporter, d’être juste avec son prochain et de pouvoir se regarder dans la glace, pas de tremper ses mains dans un bénitier. A propos de médaille, comme vous le savez, j’en ai reçu beaucoup dans ma vie. Mais celle que j’ai au cou (il la tire et la montre) est celle dont je suis le plus fier. Ma mère me l’a donnée quand j’avais 13 ans et depuis, je n’ai pas vécu un jour sans elle.

Vous croyez que nous avons tous un destin tout tracé?
Non. Je ne crois pas à la seule fatalité des choses et des événements. On a tous le choix de lutter, de s’assumer ou de se laisser aller.

En préparant cette interview, je suis tombé sur une phrase énigmatique que vous avez prononcée récemment: «J’ai perdu trente ans à gagner de l’argent.» Expliquez…
Je veux dire que pendant trente ans, je me suis coupé de mes passions, de l’art, de la musique et des choses importantes, comme regarder grandir ses enfants. Bien sûr, aujourd’hui, je profite de cette période mais, avec le recul, je me dis qu’il y a tellement de choses plus valorisantes à faire que gagner de l’argent.

Le meilleur conseil que vous ayez reçu?
Un jour, mon père m’a dit: «Fais ce que tu dois faire, sans t’occuper des autres. Les autres auront assez à faire à s’occuper de toi!»

Comment aimeriez-vous qu’on se souvienne de vous?
Comme d’un type ouvert et correct. Je pratique une philosophie qui, je crois,n’est pas trop mal. Lorsque je fais une proposition à quelqu’un, dans quelque domaine que ce soit, je me mets toujours dans sa peau et je me demande si, à sa place, j’accepterais ma proposition. Cela évite de se faire des ennemis pour rien.

Que peut-on vous souhaiter?
De vivre encore quelque temps comme ça, ce serait parfait.

Sedrik Nemeth / © sedrik nemeth
«J’ai pris beaucoup de risques pour réaliser cette fondation»

L’interview indiscrète

La première chose à laquelle vous pensez le matin et la dernière en allant vous coucher?
Ce n’est pas une chose, c’est à mon épouse, Annette, décédée en 2011. Elle me manque terriblement.

Ce qui vous dérange le plus, ce qui vous frustre?
De ne pas aller au bout d’un projet ou de ne pas réussir à faire passer une idée.

Ce que vous aimez le plus chez vous?
Le plaisir de vivre.

Ce que vous n’aimez pas chez vous?
Mon impatience.

C’est quoi l’avantage d’être riche et célèbre?
Comment pourrais-je le savoir? (Rire.)

On vous dit passionné, séducteur, généreux, convaincant, travailleur, obstiné, sanguin, prétentieux, magicien, mégalo, colérique. Biffez ce qui ne convient pas…
J’hésite sur l’un ou l’autre qualificatif mais, tout compte fait, ils me conviennent tous.

Quelles qualités faut-il avoir pour être votre ami?
La patience.

Pour quel défaut avez-vous le moins d’indulgence?
La jalousie.

Quel défaut a Pascal Couchepin pour qu’il soit écarté de votre cercle d’amis?
Il n’aime pas les têtes qui dépassent. Cela dit, quand nous sommes seuls les deux, on ne s’entend pas si mal. Le problème, c’est que nous ne sommes jamais seuls les deux…

Quelle qualité a Christian Constantin qui lui permet d’appartenir à ce cercle très fermé?
Il en a beaucoup mais, au risque de surprendre les gens, j’en citerai deux: sa sensibilité et son humanité. J’en ai souvent été le témoin. Ceux qui le critiquent ne le connaissent pas.

Quel autre talent auriez-vous aimé avoir?
Savoir jouer du piano. J’ai pris des cours entre l’âge de 5 et 11 ans et, à la fin, je ne savais même pas le solfège. J’ai tout arrêté.

Quelle est votre plus grande peur?
Je n’ai peur de rien mais l’idée qu’il puisse arriver quelque chose à un membre de ma famille me terrorise.
Vous avez énormément voyagé, quel est le plus bel endroit que vous ayez visité? Le monde, il y a cinquante ans, quand tout était simple et sûr, quand l’aventure était no limit, qu’on pouvait aller presque partout sans trop de souci.

Avez-vous encore des rêves à réaliser?
Pas en ce moment. Je les évacue au fur et à mesure. Quand j’en ai un à réaliser, je le fais tout de suite…

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