Joseph Eid / Getty Images
La vie de Mohammed Anis est réduite en miettes. À 70 ans, c'est tout ce qu'il lui reste de son logement à Alep (Syrie).
Point de vue

Les conflits planétaires vu par Peter Maurer, président du CICR

18 octobre 2017

De retour du Yémen, de Syrie, d’Irak et de Gaza, le président du CICR arpente les zones de conflits. Il commente les crises du monde en s’appuyant sur des images d’actualité que nous lui avons soumises et nous confie ses inquiétudes, ses espoirs aussi.

Je garde espoir grâce à la force et au courage des gens, Peter maurer, 61 ans, président du CICR

Seule au monde
Au Yémen, en août 2017, la petite Buthaina est la seule survivante d’un bombardement dans lequel toute sa famille a péri.

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                                                    Photo: Khaled Abdullah / Reuter

« A chaque fois que je suis confronté à la souffrance d’un enfant, la même angoissante question me taraude: que deviendront plus tard ces centaines de milliers de petits traumatisés qui n’auraient jamais dû vivre de telles situations de violence à leur âge? Nous mettons des pansements sur les blessures physiques mais qu’advient-il des blessures morales? Au Yémen, ces innocents si vulnérables n’ont, de surcroît, comme le reste de la population d’ailleurs, plus accès aux soins à la suite des destructions des installations sanitaires, hôpitaux, cliniques, ambulances, etc. S’ensuit un affaiblissement général avec pour conséquence des risques de pandémie. Le choléra a déjà fait plus de 2000 morts à travers le pays, dont énormément d’enfants, et aujourd’hui, le nombre de personnes suspectées d’être atteintes par le virus est le plus élevé depuis la création des statistiques concernant cette infection.»

Comme au Moyen-Age
Au Darfour, la population se terre ici dans les grottes pour se protéger des bombes.

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                                                                Photo: Adriane Ohanesian

« Le Darfour est l’exemple type de ces guerres oubliées qui plongent chaque jour des milliers de personnes dans le dénuement et la souffrance. Des évènements font la une de l’actualité puis disparaissent sous le flux des nouvelles. Il est pourtant urgent de les rappeler à l’attention de la communauté internationale, tant les conditions dans lesquelles vivent ces gens, éparpillés sans ressources au milieu de nulle part, sont précaires et indignes. Cette image symbolise le drame de tous les déplacés, brutalement séparés des leurs et de leurs attaches, et dont la survie ne tient souvent qu’à un fil.»

Mossoul en ruine
Il ne reste rien, ou presque, de la grande ville irakienne. Ici en juin 2017, des civils tentent de franchir la ligne de front pour fuir les combats.

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                                 Photo: Lauren Van der Stockt pour Le Monde

« En une image, on peut se rendre compte de ce que seront les besoins de ces gens qui fuient les combats. A l’évidence, ces habitants de Mossoul ont quitté précipitamment leur domicile en emportant deux ou trois affaires à la volée. Ils n’ont plus rien. Plus de maison, plus d’abris, plus de nourriture et sans doute plus de soins. L’image confirme également que les centres urbains sont de plus en plus pris pour cibles. Et pas juste pour un ou deux tirs d’artillerie mais pour des bombardements massifs qui affectent la quasi-totalité de la population civile. Les batailles de Waterloo n’existent plus, les guerres se déroulent désormais au milieu des villes. On l’a vu à Alep, à Homs et ailleurs. Certains principes du droit humanitaire sont fortement mis à mal par les parties aux conflits qui ne font plus de distinction entre espaces civil et militaire.»

Une vie en miettes
Mohammed Anis, 70 ans, dans ce qu’il reste de son logement à Alep (Syrie).

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                                                     Photo: Joseph Eid / Getty Images

« Cette image illustre parfaitement qui sont les victimes des conflits modernes: les femmes, les enfants et les personnes âgées, comme ici, en Syrie. Les chiffres sont glaçants. Aujourd’hui, cette catégorie représente plus de la moitié du total des victimes des guerres et des violences. Si, en 14-18, ce sont les soldats qui mouraient au combat, aujourd’hui, il vaut mieux rejoindre un groupe armé ou une armée pour avoir les meilleures chances de survivre et d’accéder aux soins. On l’a vu à Alep, en Ukraine aussi. Les personnes entre 20 et 60 ans sont parties reconstruire leur vie ailleurs. Les vieux, les malades, les handicapés sont morts ou sont restés au milieu des combats. C’est le triste constat que je dresse à chaque fois que je me rends sur une scène de conflit.»

Maudits
Plus de 500 000 réfugiés ont fui la Birmanie (Myanmar) pour le Bangladesh. Ici, des Rohingyas en détresse le 12 septembre 2017.

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                                                   Photo: Dan Kitwood/ Getty Images

« Le CICR est la seule organisation autorisée à œuvrer sur le terrain, et encore, avec des accès limités. Jusqu’ici, nous peinons à comprendre ce qui se passe au Myanmar où la situation est spécialement complexe. Cela fait partie des paradoxes de notre monde hyperconnecté. Aujourd’hui, nous ne disposons que des chiffres du Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (UN OCHA), indiquant que 520 000 personnes se sont réfugiées au Bangladesh à la suite des violences survenues dans l’Etat de Rakhine. Ce qui est certain, c’est que les besoins sont énormes. En collaboration avec le Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, nous avons lancé un appel aux dons afin d’augmenter notre budget.»

Le tombeau de la Méditerranée
Des milliers de migrants affluent toujours depuis l’Afrique, au péril de leur vie. Photo datée du 25 juillet 2017.

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                                                              Photo: Santi Palacios / AP

« Ces migrants entassés sur un bateau au milieu de la Méditerranée nous renvoient à la réalité d’aujourd’hui: plus de 66 millions de personnes sont actuellement déplacées dans le monde en raison de guerres et de violences de toutes sortes. En Europe, beaucoup de gens doutent de leur motivation, les soupçonnent d’être des réfugiés économiques. Je ne suis pas naïf, il y en a sans doute. Mais une petite minorité. Ces gens ne risquent pas leur vie juste pour gagner un peu de fric. Leur choix se résume à rester chez eux et s’exposer aux violences ou partir et s’exposer à de multiples dangers. Ce que ne montre pas cette photo, c’est que la Méditerranée constitue souvent leur deuxième traversée, après celle du Sahara.»


Un budget qui explose
Après 1,666 milliard de francs en 2016, dont 1,462 milliard a été consacré aux opérations sur le terrain, le budget du CICR a passé à 1,818 milliard en 2017. En dix ans, le budget a augmenté de 80%. En 2016, l'organisation employait 12' 209 employés résidents, locaux ou nationaux, 2256 employés mobiles, ou expatriés, sur le terrain, et 983 employés au siège de Genève.