Blaise Kormann
Lambert Zufferey rêvait de ce moment depuis ses 8 ans. Sa première apparition officielle du Piper's Trail, à l'occasion de la soirée de la presse et des invites.
Reportage

Les deux valaisans qui font kilt!

08 août 2017

Premiers Romands de l’histoire acteurs du Royal Military Tattoo d’Edimbourg, Lambert Zufferey et Johanna David vivent chaque soir un rêve éveillé sur la célèbre esplanade du château écossais. Chronique d’un conte de fées au pays du Loch Ness.

On le confesse humblement. On a beau être moyennement fan de musique celtique, pas plus que ça militariste et normalement patriote, mais voir deux jeunes compatriotes débouler tambour battant et cornemuse au vent dans le majestueux décor du château d’Edimbourg, ça vous remue les tripes jusqu’à vous mouiller les yeux… Il était exactement 22 heures passées de treize minutes à l’horloge de la St Mary’s Cathedral voisine, ce jeudi 3 août, lorsque Johanna David, tambour ténor de 26 ans, et Lambert Zufferey, cornemuseur de 28 ans, ont franchi pour la première fois le célèbre pont de bois menant les 1200 artistes dans l’arène la plus courue d’Europe en ce mois d’août. Ce passage étroit qui les a tant fait rêver et fantasmer, ultime contorsion avant de toucher au graal. L’équivalent du tunnel amenant le footballeur dans le stade Maracanã ou le tennisman sur le central de Wimbledon.

Puis il y a cette enceinte mythique d’où monte la clameur, archicomble bien sûr. Comme tous les soirs depuis soixante-huit ans, même pour cette répétition générale réservée à la presse et aux invités (3 semaines, 24 représentations, 220 000 spectateurs, aucune annulation depuis 1950). «C’est un sentiment étrange, difficile à décrire, se lancent nos deux héros. On se faisait des films, on essayait de s’imprégner de la magie de l’instant. Mais au moment crucial, tu as tellement de paramètres à maîtriser que tu te retrouves au milieu de l’esplanade sans avoir réalisé ce qui t’arrive», racontent-ils fébrilement. «En fait, c’est lors du premier retour, face au château baigné de lumière, que l’émotion te saisit. Là, tu te dis: «Waouh! J’y suis vraiment.» Mais pas question de te laisser submerger. Concentration maximale pour ne pas louper un enchaînement», insiste Johanna, dont l’entrée en scène fut carrément sportive. «On était si serrés que j’ai traversé le pont sans toucher les pieds par terre», se marre-t-elle. «Moi, j’ai trouvé le site moins impressionnant qu’à la télé. Il m’a paru plus petit», analyse plus froidement son camarade.

texte1_2.png
Lambert Zufferey, en kilt, et Johanna David, en pantalon, peuvent être fiers. Ils resteront dans l'histoire comme les deux premiers Romands à avoir participé au plus prestigieux des "tattoos". Image: Blaise Kormann

Pression denfer

Des anecdotes de ce genre, la psychomotricienne de Lens et l’ingénieur en gestion de la nature de Chandolin auront tout le loisir d’en empiler jusqu’à la fin de leurs aventures, le 26 août. Mais comment deux jeunes passionnés de musique médiévale du Valais central ont-ils fait pour obtenir le droit d’intégrer le Pipers’ Trail, groupe de l’armée britannique et attraction du Tattoo le plus renommé de la planète? «Il a d’abord fallu franchir le cap des sélections», détaillent-ils. Pas simple. Comme le groupe ouvrait pour la première fois ses rangs aux étrangers, il y eut beaucoup d’appelés issus du monde entier pour une vingtaine d’élus au final. Puis, fin avril, lorsque la bonne nouvelle tomba, «la veille de l’anniversaire de Lambert et le lendemain du mien», précise joyeusement Johanna, les deux membres des Vallensis Highlanders se sont attaqués au répertoire du spectacle. Vingt morceaux, à apprendre sur le bout de l’anche et de la baguette. Enfin, plus important encore, la chorégraphie, étudiée sur vidéo. Sans doute la partie la plus scrutée par les «sélectionneurs» écossais. «C’est probablement l’aisance du musicien à jouer en mouvement qui fait la différence», estiment les deux compères, qui affichent plusieurs autres tattoos à leur compteur. Mais, expérience ou pas, les deux confessent avoir été rongés par l’angoisse. «En arrivant, tu ne sais pas trop où tu te situes par rapport aux autres. Il faut plusieurs répétitions pour se rassurer.» Pression maximum. D’autant plus que la direction du groupe ne se gêne pas d’en rajouter. «Vous faites partie d’une élite. N’oubliez jamais que vous serez plusieurs fois au centre de l’arène et de l’intérêt du public», assène quotidiennement Stevie Small, le big boss. «C’est à la fois valorisant et stressant. Mais cela t’aide à avoir la volonté de repousser tes limites. C’est ce qui fait la grandeur de ce tattoo», commentent les deux comparses, les yeux écarquillés. «A vrai dire, il faut le vouloir vraiment, beaucoup bosser et avoir un peu de culot pour te lancer», résume Johanna, le sourire de moins en moins crispé.

«Mal partout»

Mais le Tattoo d’Edimbourg n’est pas seulement musical, technique et acrobatique. Il se mérite. En plus des quatre semaines de vacances à lui consacrer, de l’adaptation à la nourriture, aux us et coutumes du pays et à la cohabitation avec des collègues venus des cinq continents, les heureux élus paient leur billet d’avion ainsi que les vêtements de travail et de sortie hors le costume. Du costume, parlons-en justement. Un harnachement d’une quinzaine de kilos montant facilement à vingt en cas de pluie (donc plus souvent vingt que quinze). «Tu as aussi intérêt à être prêt physiquement pour tenir la distance», constatent en chœur les deux perfomeurs, épuisés par l’intensité de la semaine de répétition. Des journées de quatorze à seize heures, passées à ressasser les arabesques, parfois dans le froid et la pluie, avec une seule pause sandwich de trente minutes. Plus qu’une complainte, «mal partout» a fini par résonner comme un slogan «bobo-rigolo» au fil des jours. «C’est plus militaire que je pensais», grimace Johanna, la cuisse gauche mise en charpie par le frottement du tambour. Et comme si cela ne suffisait pas, sa faculté d’adaptation lui a valu d’hériter du rôle redoutable et redouté de remplaçante du titulaire de la grosse caisse. Une première moyennement appréciée. Mais les ordres sont les ordres.

texte2_0.png
Après deux heures de spectacle, la soirée d'ouverture de ce 68e Tattoo d'Edimbourg touche à sa fin, avec notamment des feux d'artifice qui enflamment l'esplanade. Image: Blaise Kormann

Le talent et la barbe!

Le piper Zufferey tient lui aussi un deuxième rôle dans le spectacle: cornemuseur jacobite, du nom des rébellions et des guerres s’étant déroulées jadis dans les îles britanniques pour ramener Jacques Stuart au pouvoir. Un honneur qu’il doit à son talent et… à sa barbe, qui lui permet d’occuper le centre de l’arène durant deux minutes avec sa cornemuse équipée d’un micro. Un cadeau de Noël, un privilège de plus, dit-il, qui le contraint cependant à changer deux fois de costume à la vitesse de Speedy Gonzales. «Mais tant qu’à être ici, autant faire la totale. Qui sait, cela restera peut-être l’unique «Edimbourg» de ma vie», coupe le seul Romand des Swiss Higlanders, qui s’était porté candidat pour le rôle. Et puis, cerise sur le gâteau, entre 100 et 300 millions de téléspectateurs à travers le monde le verront faire le pitre en jacobite. «Mais notre plus grande fierté sera surtout de défiler devant nos parents et nos amis qui feront le déplacement à la mi-août, se réjouissent les deux amis. Le must du must, l’un des moments forts de notre existence, avec le poignant tableau final du spectacle.» L’Hallelujah de Leonard Cohen puissance 1200. Un appel aux larmes.

Le conseil de Walt Disney

«Dans la vie, tu as deux choix le matin: soit tu te recouches pour continuer à rêver, soit tu le lèves pour réaliser tes rêves», a dit un jour un inconnu. Johanna David et Lambert Zufferey ont très tôt écarté la première proposition. Elle avait à peine 10 ans quand elle a glissé sa première paire de baguettes dans ses petites mains. Lui en avait 8 lorsqu’il a vu pour la première fois une cornemuse. A la télévision romande, qui diffusait le… Tattoo d’Edimbourg. Ce jour-là, le petit Lambert a dit à son papa qu’il voulait jouer de cet instrument tout biscornu au son bizarre pour pouvoir défiler un jour dans la cour de ce château. «Si tu peux le rêver, tu peux aussi le faire», affirmait Walt Disney, qui en connaissait un rayon en matière de contes de fées. Vous savez, ces histoires de prince et de princesse dans un château…