Fabienne Bühler
Hormis leurs gènes, des expériences et des passions communes rapprochent Dominique Gisin, 32 ans (à g.), et sa soeur, Michelle, 24 ans.)
JO 2018

Les sœurs Gisin: même cœur, même âme mais si différentes

09 février 2018

La première a été sacrée championne olympique il y a quatre ans, la seconde a de bonnes chances d’y parvenir cette année. Huit années séparent les sœurs Dominique et Michelle Gisin. Elles sont cependant extrêmement proches. Duel à ski autour de l’envie, l’admiration, les souvenirs d’enfance.

VOUS VOUS INTÉRESSEZ TOUTES DEUX À D’AUTRES DISCIPLINES SPORTIVES. QUEL EST VOTRE PREMIER SOUVENIR MARQUANT AUX JEUX OLYMPIQUES?

Dominique

«L’album que mes parents ont consacré aux Jeux de Sarajevo, qui se sont déroulés un an avant ma naissance, m’a accompagnée pendant toute mon enfance. Je le feuilletais souvent et mes héroïnes étaient des skieuses à l’image de Michela Figini. La sixième place de Vik (le marathonien Viktor Röthlin, ndlr) à Pékin est gravée dans ma mémoire. Le sport d’endurance ne me correspond guère; je peinais déjà à rester trois heures sur un vélo pendant l’entraînement. J’ai suivi toute l’épreuve et je n’ai fait que pleurer depuis le 35e kilomètre. Sa performance m’a bouleversée.»

Michelle

«Je me souviens encore d’une photo de Sonja Nef, probablement avant les Jeux de Salt Lake City. On ne voit que son dos peint, sa main, le ski et le drapeau américain. Enfant, elle me fascinait, c’était ma star absolue. Cette photo est toujours dans ma chambre, car elle l’a signée pour le magasin de sport de mes parents. Je l’ai rencontrée pour la première fois à 14 ans. Dominique lui avait dit: «Sonja, je te présente ma sœur Michelle. La moitié de ses mots de passe te sont consacrés.»

RACONTEZ-NOUS L’INSTANT OÙ DOMINIQUE EST DEVENUE CHAMPIONNE OLYMPIQUE ET LE MOMENT OÙ MICHELLE A REMPORTÉ L’ARGENT AUX MONDIAUX.

Dominique

«Je travaillais à Saint-Moritz, pour la télévision suisse italienne. Je restais proche de Michelle et j’étais à ses côtés peu avant le départ du combiné. Elle était tellement nerveuse que j’ai demandé au coach mental de trouver un moyen de la tranquilliser. Ensuite, j’ai pris place tout en haut de la tribune, dans la cabine découverte des commentateurs. La neige tombait sur nous, mais je n’y prêtais pas attention. Je regardais la course et n’en croyais pas mes yeux. Les deux skieuses que je connaissais depuis qu’elles étaient toutes petites (également Wendy Holdener, ndlr) dévalaient la piste de manière magistrale. J’étais fortement impressionnée. Ensuite, j’ai fondu en larmes. Toute la journée, je suis restée avec un maquillage qui avait coulé, mais cela m’était égal.»

Michelle

«J’étais encore à la maison, car je ne partais pour Sotchi que quelques jours plus tard. Ma mère ne voulait pas suivre la course sur la grande télévision de l’étage, pour ne pas en voir les moindres détails. Cependant, nous entendions Marc, qui est le spécialiste des descentes, pousser des cris de joie. Nous nous sommes précipitées à l’étage et avons regardé ensemble la fin de l’épreuve. Soudainement, toute la famille était dehors sur le parking, de nombreux médias étaient là aussi. Ce fut un très beau moment. Quand Dominique a fini par appeler, tout le monde était déjà en larmes. Le soir, je me suis rendue à mon entraînement à Hoch-Ybrig où j’ai regardé la cérémonie de remise des médailles. Quand on sait combien d’efforts coûte une victoire, c’est un moment extraordinaire. A mon arrivée à Sotchi, je l’ai rejointe dans sa chambre et elle m’a tout raconté. C’était inoubliable.»

QUE SIGNIFIENT LES JEUX OLYMPIQUES POUR VOUS?

Dominique

«Lors de ma première participation, c’était un rêve d’enfance, à la portée très émotionnelle, qui se réalisait. A mes yeux, Vancouver 2010 a été ma plus grande défaite et Sotchi 2014 la plus belle victoire de ma carrière.»

Michelle

«Un immense événement. Dans notre famille, il était presque obligatoire de rester jour et nuit devant le téléviseur pour suivre les compétitions. La médaille d’or remportée par Dominique a donné libre cours à d’autres émotions. Rien ne peut égaler ce moment, qui arrivait après tellement de blessures. Voilà qui rend ce souvenir encore plus marquant à mes yeux.»

QUELLES QUALITÉS DE VOTRE SŒUR AIMERIEZ-VOUS AVOIR?

Dominique

«De temps à autre, son insouciance. J’admire sa personnalité aérienne. Elle possède une légèreté, une attitude fondamentalement positive face à l’existence qui me fait parfois complètement défaut. Bien sûr, elle connaît aussi des moments difficiles, mais elle avait déjà cette nature heureuse alors qu’elle était enfant. Pendant toute une saison, elle n’avait pas décroché la moindre victoire. Elle était néanmoins convaincue de gagner l’Ovo Grand Prix! Elle s’est alignée au départ de la finale et a remporté les deux manches. Je ne sais pas comment elle a fait. Il lui suffit d’être concentrée et de vouloir y parvenir.»

Michelle

«Son intelligence! Je suis impressionnée par la manière avec laquelle elle mène à bien ses études de physique. Elle atteint parfois ses limites, mais réalise alors une nouvelle performance exceptionnelle, qu’il soit question de pilotage, de ses études ou d’une intervention face aux médias. J’admire cette acuité mentale qui demeure hors de ma portée. J’ai un livre de physique qui porte le titre «No Idea», il est rédigé de manière amusante et c’est un peu la physique pour les nuls. En le lisant, j’ai noté mes questions et je les ai posées ensuite à Dominique afin que nous puissions enfin avoir une conversation sérieuse.»

L’ENVIE EST-ELLE UN SENTIMENT QUE VOUS CONNAISSEZ ENTRE VOUS?

Dominique

«Non, je ne l’ai jamais ressenti comme tel. Même si nous sommes très semblables, il existe aussi des domaines dans lesquels je suis contente que nous fonctionnions différemment. Michelle peut être très nerveuse, je suis calme. Nous nous complétons parfaitement. Je suis si heureuse lorsque j’assiste à son entraînement, par exemple au Zauchensee, et que je me rends compte qu’elle prend les virages exactement comme je lui avais conseillé de le faire. Cela me paraît formidable et je ne me lamente pas parce que je n’y suis jamais parvenue tout au long de ma carrière. Notre confiance est si profonde qu’elle met simplement mes recommandations en pratique.»

Michelle

«Absolument pas. Je ne peux pas l’imaginer. Comme nous avons une telle différence d’âge, nous n’avons jamais été en concurrence. Lorsque Marc et Dominique ne vont pas bien, je ne suis pas non plus au meilleur de ma forme. Nos parents nous ont transmis des valeurs telles que le respect, la solidarité et la capacité de croire à la bonté de l’être humain. Ces principes nous rapprochent, comme les blessures de Dominique ou la mauvaise chute de Marc à Kitzbühel avec leurs longues séquelles. Je suis fière que ces valeurs nous réunissent, même si elles sont la conséquence de circonstances difficiles.»

VOTRE RELATION S’EST-ELLE MODIFIÉE DEPUIS QUE DOMINIQUE A MIS UN TERME À SA CARRIÈRE?

Dominique

«C’est exactement comme avant, mais à l’envers. Je suis dorénavant celle qui reste à la maison, qui vibre pendant les courses et tranquillise notre mère. Je fais tout mon possible pour alléger Michelle. Si elle téléphone et que je sens qu’elle apprécierait ma présence – elle ne me le dirait jamais elle-même – je la rejoins, même si je me trouve au milieu d’une session d’examens. J’essaie aussi de l’accompagner pendant les disciplines de vitesse. Emotionnellement, ce n’est pas toujours simple pour elle. Elle avait 5 ans quand je me suis blessée pour la première fois, elle me voyait alitée et ressentait la tristesse de notre mère. J’essaie désormais de réparer ce que j’ai provoqué (rires).»

Michelle

«Nous nous voyons moins, mais nous avons encore de nombreux contacts. C’est bien qu’elle soit uniquement ma grande sœur. Après ses succès, il y avait toujours une telle agitation autour d’elle que j’essayais de l’alléger autant que possible, par exemple en portant ses skis. Elle me demandait d’arrêter, mais je le faisais avec plaisir. Maintenant, c’est l’inverse. Récemment à Zermatt, elle voulait porter mes skis sur le glacier. Elle m’a dit: «Si papa apprend que j’étais avec toi et que je ne t’ai pas aidée, il ne me le pardonnera pas.» Elle fait aussi des selfies avec les fans afin que je sois tranquille avant une course.»

QU’AVEZ-VOUS APPRIS DE VOTRE SŒUR?

Dominique

«Beaucoup. La légèreté et la relativité dans certains domaines, le fait qu’un mauvais résultat est exactement ce qu’il est et qu’il ne s’apparente pas à la fin du monde. Elle peut aussi me relever quand je suis moralement à terre. C’est un être profondément bon, elle a un cœur magnifique et elle fait preuve de tellement de patience que je la prends parfois comme modèle.»

Michelle

«De nombreux aspects de la vie. Elle a traversé tellement d’épreuves et nous avons beaucoup parlé lors des longs trajets en voiture. Et la problématique de la vitesse: après ma déchirure des ligaments croisés en 2011, je n’ai pas chaussé mes skis pendant une année, par manque de temps et d’énergie. J’étais angoissée. En 2014, à Saint-Moritz, elle m’a accompagnée pour examiner la descente mètre après mètre et elle a réussi à me transmettre un sentiment de sécurité.»

COMMENT ABORDEZ-VOUS LE SUCCÈS ET RÉAGISSEZ-VOUS FACE AUX DÉFAITES?

Dominique

«A chaque défaite, je suis dévastée, mais uniquement pendant deux ou trois heures. Ensuite, je surréagis et m’entraîne deux fois plus. C’est pareil à l’université. Si j’ai de mauvaises notes, je deviens nerveuse et encore plus obsessionnelle. Cette attitude m’a aidée quand je me blessais. Bien sûr, ce n’est pas simple, mais je suis rapidement en mesure de me fixer de nouveaux objectifs. Face au succès, je suis plutôt humble, car j’ai davantage connu les revers. J’ai savouré ma victoire olympique à Sotchi et mes succès ultérieurs, même si je sais que ce sentiment s’estompera avec le temps.»

Michelle

«Il est difficile de parler pour soi-même. Nous sommes toutes les deux très émotives et je pense qu’il est nécessaire de laisser libre cours à ses émotions. Naturellement, c’est plus simple dans le succès, cela vient tout seul, en particulier dans le sport: tu franchis la ligne d’arrivée, tu vois ton temps et tu peux réagir immédiatement. Les défaites sont plus délicates à vivre. Si je n’exprime rien, je commence à perdre pied et à douter de moi. Il vaut mieux pleurer pendant deux heures.»

UN SOUVENIR D’ENFANCE QUE VOUS N’OUBLIEREZ JAMAIS?

Dominique

«Michelle voulait assister aux courses de ski que Marc et moi disputions. Un jour, maman a décidé qu’il n’était pas bon pour une enfant de 3 ans de se lever tous les dimanches à 5 heures du matin et elle ne l’a pas réveillée. Michelle a pleurniché pendant toute la journée. A partir de ce moment, elle nous accompagnait toujours avec son doudou. Notre père la portait toute la journée, il était très occupé avec nous et n’avait pas le temps de jouer constamment avec elle. A un moment ou à un autre, elle tombait tellement de fatigue qu’elle s’endormait n’importe où, mais elle était heureuse.»

Michelle

«Oh, ils sont si nombreux que je ne sais pas lequel raconter. Un jour, Dominique m’a déposée devant la rambarde de l’escalier tournant de notre maison. En pyjama, avec une corde et des crampons, j’ai trouvé cela génial. Je partageais toujours les activités de Dominique et Marc. Une amie de ma sœur prétend que je me suis endormie un jour en skiant. Notre père m’avait placée devant lui, il me retenait et mes yeux se sont fermés.»

QUEL TRAIT DE CARACTÈRE DE VOTRE SŒUR NE COMPRENDREZ-VOUS JAMAIS?

Dominique

«Je la comprends relativement bien, mais je m’étonne toujours de ses soudaines sautes d’humeur. Je ne saisis pas pourquoi elle peut se désespérer pour un rien. Parfois, elle fait d’une mouche un éléphant et personne ne sait pourquoi. Il est vrai qu’il peut m’arriver de réagir de la même manière. Je me demande de temps à autre pourquoi elle se met elle-même des bâtons dans les roues. Sois un peu plus tendre avec toi-même, ai-je envie de lui dire. Elle peut être très dure avec elle-même. Et je le comprends parce que je l’étais aussi, autrefois.»

Michelle

«Sa manière de s’excuser en permanence. Elle a heureusement fait des progrès, mais il y avait une période où elle s’excusait presque de franchir une porte. Elle vise la perfection et recherche systématiquement la faute chez elle. C’est assurément louable, car le contraire est plutôt la règle. Mais si elle n’a rien fait? C’est dommage, car je pense qu’elle perd inutilement de l’énergie. J’imagine qu’elle se voit différemment que nous la percevons. A mes yeux, c’est une personne tellement bonne, douce, aimable, mais elle considère toujours qu’elle pourrait mieux faire. Parfois, j’aimerais bien lui faire entendre raison.»