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© Didier Martenet

Lesbos: prisonniers du camp de l’horreur

Publié lundi 22 octobre 2018 à 08:33
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Publié lundi 22 octobre 2018 à 08:33 
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Après avoir fui la guerre ou la misère, ils sont des milliers à avoir échoué sur l’île de Lesbos, dans le camp de Moria, où ils rêvent toujours d’Europe et de liberté. Mahdi, 3 ans, et Mozhdeh, 25 ans, racontent un quotidien qui rend fou.
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Ce soir, ils n’ont rien eu à manger. Sous les derniers rayons de soleil de cette journée d’octobre, Mohammad Hashemi, 30 ans, et sa femme Hamideh, 25 ans, reviennent à leur tente les mains vides. Ils étaient les derniers de la file de distribution de nourriture. Ils n’ont plus le choix, ils devront improviser, donner le change, pour Mahdi, leur fils de 3 ans. Alors, avec trois tomates et du pain, leurs restes de la veille, ils l’amusent. Pour qu’il ne voie pas que, aujourd’hui encore, ses parents iront se coucher le ventre vide. Dehors, la nuit est tombée, et seules les lumières bleues des téléphones portables se reflètent désormais sur les visages de ceux qui s’aventurent hors de leur abri de fortune. Sous la petite ampoule accrochée au sommet de leur tente, Mahdi rigole, se roule par terre, embrasse son père. La famille est arrivée en retard à la distribution car cet après-midi, Mohammad et Hamideh ont choisi d’amener Mahdi à la plage, ramasser des coquillages. Pour qu’il ne comprenne pas que lui aussi, comme 8500 autres personnes, dont un tiers d’enfants, est prisonnier de ce «camp de la honte». «Welcome to hell», leur avait-on dit lors de leur arrivée à Moria, il y a un mois.

Didier Martenet
Mozhdeh, 25 ans: elle parle parfaitement l’anglais et se retrouve prise au piège. D’origine afghane, Mozhdeh est arrivée à Lesbos avec son frère Navid, il y a un mois. Leur rêve: continuer leurs études supérieures en Angleterre.

Des barbelés, des rats 
et 2500 enfants
«Bienvenue en enfer» ou bienvenue dans le camp de réfugiés de Moria, à Lesbos. L’une des îles les plus à l’est de la Grèce, à quelques kilomètres à vol d’oiseau de la Turquie dont on distingue les reliefs le jour et les lumières à la nuit tombée. Symbole et épicentre de la crise des réfugiés, Lesbos a vu transiter plus d’un million de personnes. Et continue d’accueillir des migrants, quotidiennement, car malgré l’accord entre l’Europe et la Turquie signé en mars 2016, qui devait tarir le flot, les arrivées n’ont jamais réellement cessé. Cette année, ils sont plus de 24 000 à être arrivés en Grèce, dont la moitié à Lesbos. Ils sont principalement Syriens, Afghans, Irakiens, Congolais ou Somaliens. Et si les demandeurs d’asile ont le droit de se promener sur l’île, ils n’ont, en revanche, pas le droit de la quitter et y sont piégés pour une durée indéterminée. A l’entrée du camp aux allures de caserne, l’armée grecque filtre. Ici, les grillages et les barbelés s’étalent à perte de vue. Ici, les ONG ne sont pas les bienvenues et les visiteurs sont priés de passer leur chemin. Ici, il y a une toilette pour 72 personnes et une douche pour 84 et, ici, il faut boucher les trous des tentes pour éviter que les rats n’y entrent.

Didier Martenet
Après s’être retrouvés sans nourriture un soir où ils étaient derniers de la file de distribution, Mohammad et Hamideh transformeront le repas, fait de restes, en un jeu pour le petit Mahdi, leur fils.
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Un matin, Hamideh lave les quelques vêtements que la famille a emportés avec elle lors du voyage. Mahdi n’est jamais bien loin d’elle.

9000 personnes 
pour 3000 places
Désormais, face au camp officiel, un amas d’abris s’étale dans un champ d’oliviers en pente. C’est que le camp officiel est plein à craquer. Construit pour accueillir 3100 personnes, il a dorénavant atteint trois fois sa capacité maximale. Et déborde des grillages de manière tentaculaire. La petite famille de Mahdi et le dernier millier d’arrivés dorment donc à l’extérieur de l’enceinte. Mais c’est tant mieux. «Au moins, dehors, nous avons de la place, ce serait bien pire à l’intérieur», explique la maman, désignant les containers qui se superposent à l’intérieur et les tentes qui se chevauchent derrière les barbelés. Comme tous ici, elle s’est habituée à vivre dans ces conditions cauchemardesques. Car cela fait plus d’un mois que la famille afghane est arrivée à Moria. Après des années de mauvais traitements en Iran, où Hamideh et Mohammad ont grandi après avoir fui la guerre opposant l’Occident aux talibans, ils décident de partir. «Pour Mahdi.» Pour Mahdi, ils traversent, à pied, les montagnes qui séparent l’Iran de la Turquie. Les passeurs paient les gardes-frontières turcs, «pour ne pas qu’ils nous tirent dessus». La famille est emmenée en bus jusqu’à Izmir, l’un des points les plus occidentaux de la Turquie. Une nuit, avec 70 autres personnes, ils prennent un petit bateau qui, en manque d’essence, dérivera pendant plusieurs heures avant d’être repéré par un navire grec. Et puis Moria, l’attente et le désespoir.

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Dans le camp, les journées sont longues. Pour passer le temps, Mozhdeh a décidé d’aider ses compatriotes. Elle donne désormais des leçons d’anglais tous les jours à d’autres réfugiés afghans.
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Dans sa tente, la jeune femme et son frère, Navid, préparent leur premier entretien avec les autorités grecques pour déposer leur demande d’asile.

«Et en hiver, on fera quoi?»
Quelques tentes en contrebas, vivent Mozhdeh, 25 ans, et son frère Navid Zarif, 22 ans. Ces jeunes Afghans sont arrivés il y a deux mois. Eux aussi vivaient en Iran, «où tout coûtait dix fois plus cher pour les Afghans, où il était impossible de trouver du travail, d’avoir une assurance, d’acheter une maison et de vivre dans des conditions décentes», nous explique la jeune femme dans un anglais parfait. Mozhdeh a pleuré toute la nuit en arrivant. Cette nuit, elle l’a passée dehors par terre avec tous ceux qui venaient d’arriver et une simple couverture pour se réchauffer. Tous les jours, elle contacte sa mère restée en Iran, par WhatsApp, mais n’ose pas lui dire que tout va mal, qu’ici «c’est un cauchemar». La jeune femme souffre de rhumatismes, pourtant, impossible de se faire traiter. «Depuis que je suis arrivée, je n’ai pu voir un docteur qu’une seule fois, qui m’a dit qu’il me suffisait de boire de l’eau pour que ça aille mieux.»

Alors Mozhdeh tente de se reposer durant la journée. Mais ici, la promiscuité est insupportable et l’intimité n’existe pas. Les pleurs des enfants la réveillent chaque matin à 5 heures et entrecoupent ses courtes nuits. Les journées sont longues et Mozhdeh s’occupe comme elle peut. Cet après-midi, pour la première fois, elle a donné un cours d’anglais à d’autres Afghans dans un centre communautaire géré par l’ONG bernoise One Happy Family, à 45 minutes de marche du camp. En rentrant, elle tient à expliquer à son frère l’ambiance de la classe: «J’ai demandé aux élèves de se lever lorsqu’ils répondaient à mes questions, car ils doivent apprendre à regarder les gens dans les yeux et à être fiers d’eux, c’est l’une des choses les plus importantes.»Navid aurait voulu être là, mais il ne peut pas. Quelqu’un doit rester au camp pour faire la queue lors des distributions de nourriture. «Je peux y passer jusqu’à neuf heures par jour. Les derniers n’ont pas à manger, alors les gens viennent deux à trois heures à l’avance et font même leurs besoins sur eux pour ne pas perdre leur place dans la file et être sûrs d’avoir à manger.» Fan de foot, il rêve d’Allemagne, d’Angleterre ou de Suisse. «Xherdan Shaqiri était un réfugié comme moi et il est allé à la Coupe du monde», s’amuse Navid en revenant sur le petit scandale de cet aigle à deux têtes mimé par trois joueurs suisses lors d’un match du Mondial. Il est interrompu, on gratte à la tente. De nouveaux élèves se pressent pour s’inscrire aux cours d’anglais de Mozhdeh, qui connaissent un franc succès. «Le pire, c’est de ne rien avoir à faire, de n’avoir aucune idée de notre avenir et de ne pas savoir quand on sortira d’ici. Alors, pour ne pas devenir complètement fous, les gens essaient de trouver toutes sortes d’activités pour ne pas sombrer», explique la jeune femme entre deux quintes de toux, devenue chronique chez la majorité des habitants du camp. Ce matin, Mozhdeh a pu prendre une douche chaude, l’une des premières depuis qu’elle est arrivée. A quelques kilomètres, une ONG permet aux femmes de se retrouver et de se doucher loin de l’enfer des rares douches du camp. Navid, lui, se lave une fois par semaine. A l’eau froide. «Et en hiver, on fera quoi?» s’interrogent-ils.

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Il n’y a qu’un seul point d’eau dans le camp de fortune, construit dans un champ d’oliviers face au camp principal. Il est communément appelé «la jungle» par ses 1200 habitants, principalement des familles afghanes.

Tentatives de suicide 
chez les enfants
Car le pire, c’est l’attente, l’inconnu. Tous auront normalement un rendez-vous avec les autorités pour qu’ils puissent déposer leur demande d’asile. Mais quand? Les procédures sont extrêmement longues et il y a des mois d’attente, voire des années avant que les décisions ne soient rendues. Les ONG présentes en Grèce dénoncent une urgence médicale sans précédent, surtout chez les enfants du camp. Melina Spathari, originaire de Lesbos et conseillère juridique de Terre des hommes, ne reconnaît plus son île, ni la tradition d’accueil qui la caractérisait si bien. «L’absence de conditions de vie décentes et les traumatismes passés en font des cas extrêmement vulnérables. Nous avons vu des enfants de 10 ans s’automutiler et tenter de se suicider. La surpopulation a transformé ce camp en enfer sur terre. Mais le pire, dans tout ça, c’est qu’il n’y a aucune volonté d’améliorer les choses. Les autorités qui gèrent le camp veulent le garder comme un repoussoir, comme le symbole de «vous n’êtes pas les bienvenus ici». Et cela n’est pas qu’une volonté grecque, mais bien celle de tous les gouvernements européens. Mais, malheureusement, en agissant de la sorte, ils violent tous les grands principes des conventions des droits de l’homme et de l’enfant.»

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Le camp est au bord de la catastrophe sanitaire. En haut, les douches (1 pour 84 personnes), alimentées uniquement d’eau froide, sont coupées à 21 heures.
Didier Martenet
Une «rue» du camp fermé: les tentes entassées ne permettent aucune intimité aux familles.

Et pour cause. Le quotidien est devenu un combat pour la famille Sadek, qui vit dans l’enceinte du camp. Leur fils, Fida, a 7 ans. Depuis qu’ils sont arrivés d’Idlib, en Syrie, il y a trois mois, il a développé des troubles obsessionnels compulsifs et est désormais sous antidépresseurs. Iman, sa mère, est souffrante. Enceinte de 7 mois, elle a chuté en glissant dans les eaux usées s’écoulant des toilettes. Depuis, la famille n’espère qu’une chose: faire partie du prochain convoi qui sera transféré sur le continent, où les conditions de vie sont bien meilleures.

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Sur cette photo prise par le frère de Mozhdeh (les photographes ne sont pas autorisés dans le camp officiel), la file d’attente pour obtenir son repas. Le rituel est insoutenable: 3 fois par jour, les réfugiés de Moria font la queue pour un repas.

Il y a deux semaines, près de 1500 personnes ont été envoyées par ferry dans le nord de la Grèce. Mais depuis, presque autant de personnes sont arrivées sur les côtes de l’île et ont rejoint le camp. Moria est devenu l’hydre que combattait Hercule. Lorsque l’une de ses têtes est coupée, une autre repousse. Inlassablement.

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