Didier Martenet
Sur la plage privée du Sheraton, Anna Grichting Solder, architecte, de Loèche-les-Bains, savoure la tranquillité. C'est l'heure de l'iftar, les repas qui rompt le jeûne pour ceux qui font le ramadan.
Reportage

L’étrange quotidien des Suisses du Qatar, sur fond de crise

16 juin 2017

Près de 300 Helvètes ont vécu l’annonce de la mise au ban du Qatar par l’Arabie saoudite et ses alliés de l’intérieur. A quoi ressemble leur vie dans ce pays qui connaît des tensions sans précédent? Reportage auprès des Suisses de l’émirat, par 46 degrés à l’ombre.

«J’essayais des chaussures dans un mall, et mon téléphone n’arrêtait pas de vibrer. Tout le monde m’envoyait des messages: «Tu vas bien? Tu es en sécurité? Tu as de quoi manger?» se rappelle Nina. «J’ai répondu à l’appel d’une amie et j’ai fini par lui dire: «Je ne peux pas te parler, je suis super occupée, je m’achète des escarpins», pouffe, hilare, cette maman de deux ados, qui vit à Doha avec son mari, Marco, responsable d’un grand hôtel.

Crise diplomatique

Humour, calme, inquiétude ou fatalisme, les quelque 290 Suisses qui vivent comme expatriés à Doha, capitale du Qatar, composent depuis une semaine avec leur nouvelle réalité: la vie dans un pays en crise. Lundi 5 juin, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, Bahreïn et l’Egypte ont mis au ban le Qatar. Accusé de soutenir les Frères musulmans, de favoriser le terrorisme et de s’être trop rapproché de l’Iran, le petit émirat gazier est puni d’un embargo. La rupture des liaisons aériennes, maritimes et terrestres, la sommation pour les Qataris vivant sur leurs territoires de quitter les lieux et la liste d’une longue série de requêtes et doléances ont créé une crise diplomatique sans précédent dans la région. «Avant, on parlait du Qatar pour mentionner la future Coupe du monde de football, analyse Marco, Suisse de 53 ans, le mari de Nina. En Europe, rares sont ceux qui ont visité le pays, mais nous sommes une destination prisée pour les Saoudiens ou les Bahreïniens, las du tourisme de masse de Dubaï.» A quoi ressemble donc le Qatar, dernier-né des pays du Golfe, dont l’indépendance a été prononcée en 1971? Pour nous en parler, nous avons retrouvé sur place quelques Helvètes qui en ont fait leur pays d’adoption.

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Au Qatar, le week-end c'est vendredi et samedi. Les Spichtig, de Dallenwill (NW), profitent du supermarché dans un "mall". Photo: Didier Martenet

Difficultés dintégration

Embarquement pour Doha, vol Qatar Airways au départ de Genève. L’avion est aux trois quarts vide. La faute, sans doute, au ramadan et peut-être aussi à la crise diplomatique. Pour éviter de passer au-dessus des pays qui lui ont fermé leurs espaces aériens, le vol prend dix minutes de retard. A l’arrivée, dans les artères de la ville, il y a comme un halo blond. Un mélange de sable et de poussière qui se marie à la chaleur. Il fait 46 °C sous les feuilles fatiguées des palmiers. Doha, ville chantier. Partout où se porte le regard, des grues, des dunes de gravats, des échafaudages, des pelleteuses. Et des ouvriers, le visage recouvert d’un torchon, qui œuvrent comme des forçats dans un cagnard infernal. Septante pour cent du pays est en construction. On raffraîchit ce que le désert tente de recouvrir, on élargit des routes, on creuse un métro qui verra le jour en 2020, on construit, encore, encore et encore, de nouvelles infrastructures. Et des stades pour accueillir la Coupe du monde de 2022. Ce qui est déjà bâti ressemble à un décor d’opéra, à un trompe-l’œil en carton-pâte.

Rendez-vous à l’hôtel Warwick, 164 chambres, 144 employés de près de 40 nationalités. Ici, mélange de Louis XVI et de faste oriental, tout est doré: du robinet du bidet aux poignées du minibar, vide, jeûne oblige. Le patron est le Bernois Marco Saxer. Adolescent, il rêvait du Koweït, un petit pays à la taille de la Suisse qui promettait richesse mais aussi exotisme, et jurait de vivre un jour sous d’autres latitudes pour comprendre une culture différente sans devoir repartir, comme un touriste. Après le Koweït, la Thaïlande, l’Indonésie, la Chine et l’Inde, Marco est arrivé à Doha avec sa famille en avril 2016. Ses fils, 14 et 16 ans, fans de football, ont du mal à s’intégrer. Les copains d’Inde, la possibilité de jouer dehors, l’indépendance leur manquent. Ici, les parents doivent faire taxi pour tout: il n’y a quasi pas de transports publics, pas de trottoirs et les groupes de filles et de garçons séparés rendent les contacts difficiles. L’école est plus stricte qu’en Inde, et les expatriés ne restent souvent pas longtemps. Exception à la règle? Urs, 47 ans, et sa femme Maria, 38 ans. Lui vient de Saint-Gall, elle d’Espagne. Il est general manager de Holcim-Lafarge, le spécialiste du ciment, elle travaille à l’ambassade du Pérou. Ils habitent Doha depuis neuf ans, et leurs deux enfants, Victoria, 5 ans, et Maximilien, 3 ans, y sont nés. «Quand nous sommes arrivés, il n’y avait pas grand-chose, se souviennent-ils. Nous avons emménagé dans un compound, un quartier sécurisé, où on peut se promener avec une poussette, avoir une villa de type européen et un jardin. Il y a une plage, la possibilité de se baigner en bikini, de vivre à l’occidentale.» Ce qui leur plaît dans cette vie d’expatriés? «Une certaine absence de distraction. On est concentré sur notre vie de famille, on ne paie pas de taxe, on a assez de moyens pour avoir une employée de maison, tout cela nous laisse plus de temps de qualité à passer avec nos enfants.» A leur arrivée, le Qatar n’était pas aussi développé. «Dans les quelques supermarchés, l’assortiment était très variable. Quand on voyait un produit qu’on aimait, on en achetait deux ou trois, on ne savait pas quand il y en aurait de nouveau, explique Maria. On a gardé nos réflexes: on thésaurise et nos placcards sont pleins. Pourtant, ici, désormais, on trouve même de la Tête de Moine ou de l’appenzeller. Et notre stock de soupe Knorr est plus fourni qu’à la Coop.»

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Sur la plage privée de leur "compound", les Straub, Urs, Maria et leurs enfant, de Saint-Gall, profitent d'une vie presque à l'européenne, sous 46 degrés. Photo: Didier Martenet

Lundi, l’annonce de l’embargo a provoqué un mouvement de panique. Les habitants ont fait une razzia dans les commerces. Anna Grichting Solder, 56 ans, de Loèche-les-Bains, vit et enseigne au Qatar depuis 2011. A l’annonce du bannissement, elle a suivi les conseils de son mari, en voyage, et a tenté de faire quelques courses. «J’ai pris des photos des frigos vides et failli m’enguirlander avec un Qatari qui m’accusait de propager la panique.» Elle est repartie avec du poisson pour son chat, «qui a un appétit de diva», et la sensation d’avoir assisté à une scène inédite, bien éloignée des valeurs de partage du ramadan de ce pays qu’elle aime tant. Urs et Maria, eux, étaient surpris, mais pas inquiets. «Quand on vit en famille dans une zone du Moyen-Orient, on est forcément attentif. Parfois, on entend des rumeurs. Les médias, ici, sont souvent très vagues: on sent qu’on nous cache des choses. Il faut s’informer autrement, affirme Urs. Sur les chantiers, nous avons dû gérer les stocks de matériaux. Certains ouvrages sont en pause, le temps de savoir comment faire venir des pierres d’ailleurs. Mais là aussi, nous avons des stocks pour plusieurs mois.»

Presque pas de pénurie malgré lembargo

Magasin Carrefour, dans le Villaggio Mall. Le shopping est un loisir en soi pour de nombreux Qataris. Un hobby pas aussi futile qu’il n’y paraît. On s’y promène dans l’air climatisé, le lieu favorise les rencontres entre jeunes des deux sexes, les opinions circulent. Oui, il y a une patinoire, une fête foraine et quelques gondoles qui imitent l’Italie. Les enseignes, elles, sont américaines ou françaises. Dans le supermarché, trois jours après le coup de tonnerre, point de panique. Le lait vient désormais de Turquie et cinq avions ont décollé d’Iran avec des tonnes de denrées à leur bord. Il ne manque que du poulet sur les étals, la viande la moins chère, importée d’Arabie saoudite. Stefan Spichtig, sa femme Marion et leur petite Linda achètent de l’eau et un matelas gonflable pour la piscine de leur jardin. La famille est arrivée de Dallenwill, dans le canton de Nidwald, au début de l’année. Ils sont suississimes, si on peut dire. Linda va commencer l’école enfantine en allemand et en anglais, Marion reste à la maison pour s’occuper de sa fille. Seule concession au luxe de la vie d’expatriés, elle a une femme de ménage une fois par semaine pour s’occuper de la villa, «beaucoup plus grande qu’à Dallenwill». Stefan, job confidentiel, est bien informé. «Il faut monitorer la situation. Nous sommes des invités du Qatar en tant que résidents. Mes clients qui travaillent à la frontière, près de la base militaire, ont promis de me prévenir en cas de danger.» Au moment de monter dans son gros pick-up, «un rêve de gosse, et de toute façon je n’avais pas les moyens de m’offrir une Lexus comme les Qataris», le Nidwaldien reste positif: «Personne n’a intérêt à faire sauter les contrats. Entre tous ces pays, il y a beaucoup d’argent en jeu.»

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Marco Saxer, hôtelier, sa femme Nina, et leurs fils Fabrizio et Gianluca, savourent un mezze syrien au restaurant de Souq Waqif. La famille regrette un peu l'Inde, précédent poste où la vie était plus simple. Photo: Didier Martenet

Stefan a été nommé îlotier par l’ambassade de Suisse au Qatar. En cas de nécessité, il pourra aider une partie de ses compatriotes à décamper. Mais personne ne le souhaite. Linda et Marion s’épanouissent dans ce pays qui les ouvre à une autre culture. Chris Franzen, 46 ans, de Zermatt, dix-huit ans d’expatriation au Moyen-Orient, est, lui, prêt à toute éventualité. Préparé au pire, il espère le meilleur: voilà sa devise, et pour sa famille, et pour son hôtel, le Grand Hyatt Doha. Il a un téléphone satellitaire, des dollars en cash, un sac prêt. Sa femme Rachel et leurs deux enfants ont avancé de deux semaines leur départ pour visiter les grands-parents en Australie. En attendant, ils donnent toujours des soirées arrosées pour expatriés où les invités viennent en tongs boire des gin tonics et manger des macaronis au fromage, disposés sous des cloches en argent par le personnel de maison. Une vie sympathique, où on se recrée la famille qui manque un peu.

«Embrasement damour»

Anna Grichting Solder adore le Qatar. Artiste et féministe, elle aime l’influence que les femmes, la mère, la tante et la sœur de l’émir ont eu sur le développement de la culture et de l’éducation du pays. Sur les 20 000 étudiants de l’université où elle enseigne l’architecture, 70% sont des femmes. Pour la professeure, la crise, la violence de la réaction des pays autrefois amis, ont eu pour conséquence de provoquer «un embrasement d’amour pour l’émir et le Qatar». Le portrait du tout jeune dirigeant, Cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani, 37 ans, trône sur des cakes dans les pâtisseries et en autocollants géants sur les parebrises. Anna, elle, a changé son statut Facebook: «Keep calm and love Qatar.» Un appel à la raison, au calme et à l’amour. «Si Dieu le veut, la crise sera bientôt finie. Inch’Allah.» 

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Samar Puech, de Genève, vit au Qatar avec son mari breton depuis 2015. Elle est la plus jeune Suissesse du pays et s'occupe du marketing et des admissions dans la toute nouvelle Ecole internationale suisse du Qatar. Photo: Didier Martenet