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© Jean Revillard/rezo.ch

L'interview intime de Tania Chytil 

Publié jeudi 6 décembre 2018 à 08:47
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Publié jeudi 6 décembre 2018 à 08:47 
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Elle est la Madame science et découvertes de la TV et participera à l’opération Cœur à Cœur* en décembre. Une femme libre, joyeuse et bricoleuse qui peut rivaliser d’adresse avec un carreleur portugais. Découvrez la face secrète de cette fille d’émigré bulgare et petite-nièce d’une grande figure jurassienne. Une des prochaines étapes de sa vie: élever des cochons en Ardèche.
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Chytil, c’est un nom qui vient d’où?
Mon père était Bulgare, mais le nom est d’origine tchèque. Je ne suis même pas sûre de le prononcer correctement, car normalement le «ch» ne s’entend pas.


Vous avez fui la Bulgarie avec vos parents comme Sylvie Vartan?
Non. Mon père a quitté la Bulgarie à l’âge de 14 ans avec ses parents après l’arrivée des communistes. La famille était considérée comme bourgeoise. Ma grand-mère était la fille du directeur de la banque nationale de Bulgarie. Mon père a ensuite étudié à l’EPFZ pour devenir ingénieur. C’est là qu’il a rencontré ma mère qui est, elle, une vraie Jurassienne.


Par elle vous êtes la petite-nièce de la fameuse Gilberte de Courgenay, devenue un mythe national. Un lourd héritage?
Elle est devenue un mythe, notamment grâce à une chanson devenue célèbre, mais c’était une simple fille d’aubergiste qui avait un joli minois et un caractère chaleureux. Comme elle savait l’allemand, elle faisait la conversation aux soldats durant la Première Guerre mondiale. Elle avait une bonne mémoire, ce qui explique qu’elle se souvenait des histoires de chacun, d’où sa popularité. Durant la Seconde Guerre mondiale, la Confédération et les milieux culturels ont utilisé son image pour raviver l’esprit patriotique. On en a fait un film, avec une actrice connue, Anne-Marie Blanc, pour interpréter son rôle, ainsi qu’une pièce de théâtre, à Zurich, à laquelle elle a assisté. Ma grand-tante est devenue une icône un peu comme la Madelon en France, mais elle n’avait rien demandé. Il y a aussi une rue à Courgenay qui porte le nom de son frère, donc mon grand-père, Paul Montavon, qui fut chef d’orchestre et professeur de musique. Ce n’est pas un héritage qui pèse mais un héritage qui porte.


Qu’y a-t-il de slave en vous?
Je suis très fière de mes origines slaves. Je sais quelques mots de bulgare, dobar vecher, leka nosht («bonsoir», «bonne nuit»), mais j’ai toujours regretté que mon père ne me l’ait pas appris. A l’époque, me disait-il, cela ne se faisait pas et, du fait que nous ne pouvions plus retourner en Bulgarie, je n’avais pas d’occasion de le parler. J’y suis allée pour la première fois en 1993 en voiture avec mes parents, en contournant l’ex-Yougoslavie alors en guerre. Au retour, je me souviens avoir confié à mon frère avoir eu l’impression, en me baladant dans les rues, de voir des gens de ma famille. Enfin, je savais d’où je venais, je trouvais que les filles me ressemblaient, je n’étais plus la seule grande gigue aux alentours. J’ai hérité, je pense, du côté bouillonnant des Slaves.


Vous pourriez tout quitter sur un coup de tête?
(Elle hésite.) Euh… Non. Enfin, d’une certaine manière, je l’ai déjà fait puisque j’ai élevé seule pendant deux ans trois enfants en bas âge après une séparation. Des années assez galère, je l’avoue, car lorsque vous êtes une famille monoparentale, le moindre petit pépin dans l’organisation s’apparente au ciel qui vous tombe sur la tête! Mon premier mariage ne s’est pas terminé parce que je vivais une situation horrible, j’avais un mari aimant, tout ce qu’il me fallait. Mais c’est peut-être ça mon côté slave, j’essayais de faire en sorte que tout aille bien et, tout à coup, je me suis dit: «Là, ça ne va pas, cela ne me correspond plus, ce n’est pas dans mon caractère de me mentir à moi-même.»
Est-ce parfois difficile de vivre au sein d’une famille recomposée?


C’est dur une famille recomposée. C’est plus de sacrifices que dans une famille «normale» parce qu’il faut composer avec tout, l’ancienne vie, la nouvelle. Quand ça marche, c’est très beau, ce qui est le cas dans la mienne, où nous sommes souvent sept autour de la table. Mais c’est du boulot.
Une odeur qui vous rappelle l’enfance?


Le parfum de mon père et de ma mère. Lui portait un parfum bon marché qui s’appelait Tabac et elle, c’était Calèche d’Hermès. Ça, c’est mon enfance!
Que vous a transmis cette maman qui fut caricaturiste au «Démocrate» et en avance sur son temps en matière d’égalité des sexes?


Ma mère nous a élevés, ma sœur, mes deux frères et moi, de façon égale. Mes frères savent cuisiner et faire la lessive. Elle voulait que j’aie un métier et que je m’assume plus tard. J’essaie de faire la même chose avec mes quatre enfants. De transmettre à mes deux filles, jumelles, qu’on peut être une femme accomplie dans son travail et une vraie maman qui fait des gâteaux, du pain, de la tresse; ma manière de montrer à mes mômes que je les aime. Comme ma mère, j’aime les grandes tablées, faire à manger à mes amis. Mais je leur dis toujours: «On peut mener tout ça de front à condition d’avoir un compagnon de route qui vous aide à le faire.»

Jean Revillard/rezo.ch
Elle porte au cou le collier de sa mère décédée. Qui lui a aussi transmis sa fibre féministe.

Et c’est votre cas avec votre mari, l’ancien journaliste Emmanuel Gripon?
Oui. Il m’aide énormément. On est deux, on se tient la main, il me tient la main dans mon boulot et moi dans le sien. On est là l’un pour l’autre. Je n’arriverais pas à faire tout ça sans lui, vraiment.


Vous êtes une mère présente, une journaliste productrice estimée, vous retapez de vos mains une maison en Ardèche… Dites-moi, ne seriez-vous pas la femme parfaite?
Non, j’ai beaucoup de défauts, je peux même être très chiante, mais surtout, je me répète: sans mon mari, rien de tout ça ne serait possible. J’adore bricoler, c’est vrai (ndlr: elle est experte dans l’art de poser le carrelage ou le béton ciré), mais quand je bricole dans ma maison, je déconnecte, c’est ma méditation.


Vous allez sur vos 49 ans, que diriez-vous aujourd’hui à la jeune fille que vous étiez qui a fêté ses 20 ans à Berlin à la chute du mur?
De ne pas se faire trop de soucis. Qu’on s’en sort, il faut se battre, mais on s’en sort!


Vous si active, la vieillesse ne vous effraie pas?
Absolument pas. Je trouve que le temps qui passe est une bonne chose, tout devient plus facile, plus léger qu’avant. Pour l’instant, j’ai la chance d’avoir une bonne santé, je fais du sport et, surtout, je vais peut-être réorienter ma vie d’ici à un an et demi ou deux ans. Avec mon mari, on prépare la maison en Ardèche justement pour cette nouvelle vie, quand les aînés auront quitté la maison. Je lèverai alors un peu le pied à la TV. J’ai envie de créer quelque chose en accord avec ce que je suis, plus proche de la nature, de l’écologie, organiser des stages où on offrirait notre manière d’être et de vivre, notre façon de cultiver la terre, des produits du terroir bios, issus de nos moutons et de nos cochons.


Vous allez faire de la charcuterie?
Oui, et j’ai même suivi un stage à Grenoble où j’ai appris à faire du boudin, des rillettes, des pâtés! (Sourire.)


Vous avez animé il y a trois ans une émission spéciale sur la Cop21; que vous inspire l’état de la planète à l’heure de la Cop24?
Mon côté positif prend le dessus malgré la situation alarmiste. Avouons quand même que les choses ont un peu bougé: à l’époque, on n’en parlait peu, les gens n’en avaient rien à faire du changement climatique. En trois ans, des mouvements populaires se sont créés, les youtubeurs s’en sont mêlés, les médias communiquent beaucoup plus sur le sujet, il y a une prise de conscience plus grande même si, au niveau politique, il y a peu de choses qui avancent, tout prend du temps, et évidemment l’arrivée de Trump est une catastrophe…


Qu’avez-vous ressenti après la démission de Nicolas Hulot?
Ça m’a beaucoup touchée, d’abord parce que c’est un mec que j’aime beaucoup et sur qui j’avais fondé beaucoup d’espoir. Mais le fait de dire «je jette l’éponge parce que je n’arrive pas à faire bouger les choses», c’était une manière aussi de les faire bouger.

DR
Une photo de la jeune Tania avec son père, un ingénieur bulgare venu en Suisse à l’âge de 14 ans.

Que faites-vous concrètement pour la planète?
J’essaie d’être cohérente avec mes convictions dans la vie de tous les jours. Eviter les emballages, j’achète en vrac et local si je peux. Mes enfants suivent le mouvement sans problème. Ils ont cette conscience-là.


Pourquoi avoir accepté de vous enfermer jour et nuit pour l’aventure Cœur à Cœur?
Parce que la cause me tient à cœur, vraiment. On parle de droit à l’enfance. Une enfance heureuse avec de l’amour et de l’écoute. Tous les enfants n’y ont pas droit, ils ne vivent parfois pas avec leurs parents, ou à temps très partiel. Alors ils se construisent autrement. Les aider compte beaucoup pour moi. Et l’aventure est belle! Je n’ai jamais fait de radio, ou presque. En tout cas pas comme ça!


Vous défendez bien la cause. Avec votre licence en droit, ne regrettez-vous jamais de ne pas être devenue avocate?
Aucunement. J’ai fait mes études avec Yaël Hayat, la grande pénaliste genevoise, j’ai une admiration folle pour elle, je me dis que je n’aurais jamais été à sa hauteur.


Vous êtes la Madame TV des sciences et nouvelles technologies, mais vous n’aimez pas les réseaux sociaux. Paradoxal, non?
C’est vrai, j’ai un compte Twitter pour la TV, je suis sur Instagram pour voir ce que mes enfants font, mais je ne publie rien, et j’aimerais arrêter. Je suis dans une forme de résistance, notre liberté, il faut qu’on la garde. Moi, j’ai l’impression qu’on peut se passer des réseaux sociaux. Bon, je dis ça, mais une fois en Ardèche, je ne sais pas si je pourrai le faire (rires)!


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