Julie de Tribolet
Il aura fallu plus de 300 heures de travail pour réaliser cette robe d’exception. Ici, la responsable de l’atelier de décoration et accessoires costumes Isabelle Pellissier-Duc avec Lucia Sulliger, venue prêter main-forte pour fixer les derniers miroirs.
Reportage

À l'Opéra des Nations, une robe-bijou vole la vedette

02 février 2018

Un costume spectaculaire aux mille éclats a été entièrement réalisé à la main par les ateliers réputés du Grand Théâtre de Genève, pour le prochain spectacle «Faust». Du croquis à la scène, retour sur la confection d’une robe qui se la joue star.

Satan dépose un immense cadeau devant la chambre de l’ingénue Marguerite. Cri de joie. De la boîte pourpre jaillit une avalanche de cristaux étincelants. Il s’agit en fait de miroirs fragmentés qui escaladent un tissu blanc. Une robe... diamant, d’une audace toute diabolique, fait une entrée en scène majestueuse. Cette sculpture vestimentaire est digne des plus grandes fantaisies hollywoodiennes. «Je me sens un peu comme Lady Gaga sur un tapis rouge en la portant», avoue Ruzan Mantashyan, la soliste, quelques minutes avant d’enfiler le précieux vêtement. Ce passage, c’est l’un des tournants de Faust, l’opéra de Charles Gounod, mis en scène par Georges Lavaudant à l’Opéra des Nations à Genève, du 1er au 18 février prochain. Alors que la dulcinée entonne «Je ris de me voir si belle en ce miroir», l’air célèbre repris par la Castafiore dans les aventures de Tintin, elle bascule dans la luxure. Euphorisée par l’objet scintillant qui, dans cette version, passe de simple bijou à robe féerique.

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Le croquis original du costumier Jean-Pierre Vergier a trôné dans les ateliers du Grand Théâtre de Genève durant toute la confection de la robe. Photo: Julie de Tribolet

330 heures de travail

«Le rendu est comme je l’avais imaginé mais on a rencontré quelques obstacles avant d’arriver à ce résultat», confie Jean-Pierre Vergier, le costumier qui a dessiné cet habit architectural. Ensemble d’abord trop lourd pour la chanteuse, traîne pas assez volumineuse, les contraintes se sont multipliées. Pendant deux mois intensifs, à coups de couture et de cutter, cinq paires de mains ingénieuses se sont relayées pour donner vie à ce qui va devenir un costume d’exception: 800 facettes de plastique brillant ont été numérotées, découpées, assemblées, cousues une à une par l’équipe décoration et accessoires pour réaliser le relief en miroirs. Pour éviter les griffures, chaque surface a ensuite été recouverte d’un film protecteur. Un travail minutieux de 250 heures en tout. «Une extra a même uniquement été embauchée pour nous assister dans la réalisation de cette tâche des miroirs», explique Isabelle Pellissier-Duc, la responsable de l’atelier.

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Le père de la robe-miroir, assisté par l’équipe de l’atelier décoration et accessoires costumes, compare avec précision l’assemblage des facettes pour qu’elles correspondent à celles du dessin. Photo: Julie de Tribolet

Autre challenge: le transport. Car pour déplacer l’imposante robe, il faut être trois personnes minimum, y compris sur scène quand les diablotins-figurants parent la belle Marguerite de l’objet scintillant. Et la création est fragile. C’est pourquoi, durant les répétitions, Joëlle Muller, cheffe du service habillage, la surveille avec attention. «Elle est toujours dans le passage», craint-elle. Entre les chœurs, les danseurs, la technique, il y a une centaine de personnes derrière les rideaux. Un va-et-vient dangereux.

La toilette doit retourner dans sa boîte après l’effeuillage, soit le retrait de la couche de plastique protégeant les miroirs qui cachait la véritable brillance des cônes. A ce moment crucial, l’émotion de ses créateurs est palpable. Ils voient enfin leur création scintillante rayonner. Une œuvre iconique, désormais entrée dans l’histoire du Grand Théâtre de Genève. «Je travaille depuis six ans ici mais c’est la première fois que je participe à la confection d’une idée aussi audacieuse», sourit Amar Ait-Braham, le tailleur qui a accumulé plus de 80 heures sur la partie tissu blanc broché.

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L’heure de l’effeuillage de la robe, soit le retrait de la couche de plastique qui protégeait les miroirs, est enfin arrivée. Un moment fort en émotion pour les créateurs de ce vêtement unique. Photo: Julie de Tribolet

Mais comme ses collègues, il n’a pas seulement façonné la robe-star: 250 autres uniformes composent l’ensemble du spectacle de Faust. Un travail de l’ombre titanesque qui prend forme, jour après jour, dans les ateliers de la dernière institution en Suisse romande à fabriquer l’entier de ses scénographies maison, des costumes aux décors en passant par l’artisanat bottier.

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Ruzan Mantashyan, la cantatrice qui interprète Marguerite, déambule avec allégresse sur scène dans le vêtement étincelant. C’est la première fois de sa carrière qu’elle chante dans un tel costume. Photo: Julie de Tribolet

Retour sous le feu des projecteurs. A la fin d’un «Air des bijoux» chanté avec volupté par Marguerite, la jeune femme ôte l’éclatante parure. En quelques secondes, la robe et ses mille éclats s’évanouissent hors champ. Tout cet ouvrage, cinq personnes œuvrant avec assiduité pendant huit semaines, pour cinq minutes d’éblouissement. C’est aussi cela, la magie du théâtre.