Elmar Bosshard
«Avant, j’étais du genre tête en l’air. Aujourd’hui, mes proches me disent combien j’ai évolué. Je suis plus réfléchie, notamment pour tout ce qui entoure le ski.»
JO 2018

Mathilde Gremaud, la fille de l'air

09 février 2018

A 17 ans, la freestyleuse gruérienne a bousculé la compétition aux derniers X-Games avec une note parfaite sur un saut jamais réalisée jusque-là. Elle s'est battue depuis pour revenir d'une déchirure aux ligaments et a repris le ski mi-octobre. Sélectionnée fin janvier pour les Jeux, «plus mûre, plus réfléchie», elle donnera tout, vendredi en big air et samedi en slopestyle. 

Le geste parfait, l’éclair d’absolu, comme dans les livres d’images. Une très jeune freestyleuse fribourgeoise y a goûté, modestement, lors d’une magique soirée norvégienne. Sourire timide mais voix ferme dans une auberge de Bulle, la ville où son père Stéphane travaille comme postier, Mathilde Gremaud prend son souffle et raconte seconde par seconde ces instants de grâce, vécus lors des X-Games d’Oslo, à peine quelques semaines après avoir disputé ses premières compétitions internationales. «C’était en mars dernier. Nous nous étions entraînés toute la semaine sur ce tremplin. Je me sentais super à l’aise.»

Le samedi soir, après avoir terminé sixième du slopestyle en semaine, elle se sent une énergie d’enfer. En première manche, elle pose un joli saut à 43 points. «Avec ce résultat, j’étais sur le podium, j’avais déjà réussi. Pour le deuxième saut, je me suis sentie si bien que je me suis mise à courir dans l’escalier qui mène au haut de la tour d’élan. Au sommet, dans ma tête, je savais que j’allais tenter ce saut que je n’avais jamais passé, même pas à l’entraînement.»

A cet instant, elle se dit qu’après tout il ne s’agit que d’enchaîner deux figures qu’elle connaît. Tend ses bâtons à son entraîneur et s’élance vers l’histoire. En avant pour le mythique Switch Double Cork 1080. Deux fois la tête en bas, un double salto arrière, trois tours sur soi-même. Elle l’exécute dans un style ultrapropre. La note maximale s’inscrit sur le grand écran: 50 points, du jamais vu. «Are you kidding me?» lâche le commentateur officiel, bluffé, sous les vivats de la foule. 

Le saut et les pelles à avalanche

L’univers du freestyle voit ainsi débouler une nouvelle championne, fraîche et joyeuse. Si elle n’a vraiment disputé sa première vraie compétition de slopestyle qu’à 13 ans, elle était déjà sur des skis à 2 ans à peine. Son père est un sportif et, en bons Gruériens, toute la famille allait à la station de La Berra. «Avec des copains, nous fabriquions un saut avec les pelles à avalanche de mon papa. Nous skiions quasi chaque jour. Comme je suis un peu casse-cou, je partais le plus possible dans la forêt.» Le ski buissonnier est la plus belle des formations. Le mercredi après-midi, quand l’école de ski officielle s’ébat sur les pistes, Mathilde et ses copains se mêlent parfois à la troupe de skieurs et profitent d’effectuer quelques passages dans les piquets.

Elle tâte aussi de l’athlétisme. La Corrida bulloise, elle la court à moult reprises. «Mais, dès que c’était possible, j’étais tout le temps sur mes skis. L’athlétisme, je trouvais cela moins original que de dévaler les pistes. Il m’est arrivé de rater les courses parce que je préférais aller skier. J’ai fini par arrêter.» Ses sœurs le pratiquent encore, d’autant que son père est entraîneur au club du Mouret (FR).

La vérité, c’est qu’elle a besoin de bouger. «Dans mon village de La Roche, je vis dans un quartier où seuls des gens de ma famille habitent. C’est à bonne distance de la route cantonale, il n’y a pas de circulation et nous disposons d’un grand espace pour nous. Je faisais du vélo, du roller, du skate, du trampoline. J’ai eu une enfance super», sourit-elle. 

Après ses premiers Championnats suisses, à 15 ans, Swiss-Ski la repère et la contacte. «Tout a été tout seul. J’ai vite participé à mes premiers camps d’été et je suis entrée en sport-études, à Engelberg, dès l’été 2016.» Il a toujours été clair pour elle qu’elle choisirait le freestyle. «J’aime l’esprit, l’ambiance, le respect entre les riders. Ce monde me plaît à tous points de vue.»

Elle ne tarde pas à le montrer. Participe à sa première compétition de Big Air en novembre 2016, dans le cadre élégant du Dôme de Milan. «Avant cette date, nous avions eu deux semaines de préparation en Autriche. Avec des journées superbes où je n’ai pas arrêté de progresser. Pour Milan, mes coachs m’ont assuré que je pouvais décrocher un bon résultat. Du coup, je suis allée là-bas sans me poser de questions.» Elle termine illico à la deuxième place, parmi 25 concurrentes. Surtout, elle l’avoue avec entrain, elle «s’éclate» et pose un Cork 7, deux tours de rotation.

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Chaque skieur possède un sens de rotation et peine généralement à acquérir l’autre. Elle, non.

Elle peut tourner des deux côtés

Le corps qui virevolte mais les yeux largement ouverts, la condition pour s’imposer dans un sport où tout se passe en quelques secondes. «En l’air, je découpe mon mouvement, je regarde partout où je peux, je prends tous les repères. C’est toujours différent et toujours pareil en même temps. Cela se passe à la fois vite et au ralenti. Je visualise mes sauts en même temps que je les réalise.»

Techniquement, elle a un don. Chaque skieur possède un sens de rotation et peine généralement à acquérir l’autre. Elle, non. Si elle tourne naturellement à gauche, elle parvient aussi à assurer des figures complexes à droite. Un must, notamment en slopestyle, et l’assurance d’une belle grêle de points. «Je crois que personne d’autre que moi n’arrive à réaliser certaines figures ainsi», glisse-t-elle du bout des lèvres, sans une bribe de prétention.

Ensuite, de janvier à mars, elle se qualifie systématiquement pour la finale, monte sur le podium quatre fois sur sept. Une révélation, avec l’apothéose d’Oslo. «C’était trop bien. Je voyais tous les gens contents pour moi.»

«J’ai senti que ma jambe ne tenait pas»

Tout serait trop simple si l’histoire en restait là, hélas. Fin mars, elle participe à une séance publicitaire pour sa marque de skis, en République tchèque, quand elle se reçoit mal après un saut. «J’étais trop court, je suis arrivée sur la portion plate. Je ne suis pas tombée, j’ai skié jusqu’en bas. Mais quand j’ai voulu enlever mes skis, j’ai senti que ma jambe ne tenait pas, côté droit. Je n’ai eu mal que quelques heures plus tard, mais quand j’ai compris, j’ai paniqué.» Verdict implacable: déchirement partiel d’un ligament croisé antérieur. «J’ai pensé aux Jeux. J’ai cru que c’était fini, que j’allais manquer beaucoup d’événements.» L’opération a lieu un mois plus tard, à Genève. Depuis, pas à pas, sans trop parier sur l’avenir, elle gravit chaque échelon vers le rétablissement, reprenant le ski mi-octobre. «Jusqu’ici, tout se passe bien. Je n’ai pas de peur, juste un peu d’appréhension.» S’envoler pour les Jeux en Corée, elle en a eu la confirmation seulement fin janvier, avec la sélection officielle.

Elle se dit que ce combat, même désagréable, peut être pris comme un apprentissage, un endurcissement. Encore si jeune, elle se sent mûrir à grande vitesse. «Avant, j’étais du genre tête en l’air. Aujourd’hui, mes proches me disent combien j’ai évolué. Je suis plus réfléchie, notamment pour tout ce qui entoure le ski.»

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Le plaisir, l’envie, le talent: on verra à la fin de la semaine si elle a pu récupérer tous ses moyens physiques pour réaliser des sauts à la hauteur de celui des X-Games.