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Lionel Flusin
Mélanie Chappuis, qui êtes-vous en quatre mots? "Impulsive, passionnée, anxieuse et entière."
Interview intime

Mélanie Chappuis: "J’ai détesté trahir 
plus qu’être trahie"

10 janvier 2017

De l’amour, Mélanie a éprouvé les tourbillons jusqu’au vertige. Alors que ses «Femmes amoureuses» sont mises en scène 
à Genève, l’écrivaine revient sur ses passions et son bonheur 
retrouvé auprès de Philippe «Zep» Chappuis, son mari.

Mises en scène par José Lillo, cinq comédiennes se racontent en Femmes amoureuses, une trentaine de textes écrits par Mélanie Chappuis. Depuis son premier roman, Frida, publié en 2008, l’écrivaine a souvent témoigné de ses amours et de ses passions, explorant avec autant de sensualité que de sensibilité ces transports qui nous envoient en l’air, nos élans quand ils se brisent aussi.

Des instantanés de nos vies amoureuses où l’on entend des choses délicates comme «Pleurer jusqu’à ce que tu me quittes…», ou cette femme plus âgée qui dit: «Mon mari, j’ai peur du bruit que les enfants ne font plus…», celle qui réalise «En chemin tout à ma fascination, j’ai probablement oublié de faire naître la femme en moi…», ou encore cette autre qui avoue: «Et je ris dans tes bras d’être inspirée par d’autres que toi.»
«Plusieurs de ces textes découlent aussi de ce que m’ont confié des amis hommes. Quand on parle d’amour, nos histoires se ressemblent comme deux gouttes d’eau. On est tous pareils, un jour ou l’autre on ressent les mêmes joies et les mêmes peines.»

Dans votre avant-dernier livre, L’empreinte amoureuse, 
le personnage principal, un homme, 
se retourne sur ses amours; il a vécu une enfance nomade, une vie qui ressemble à la vôtre…

Un peu oui. Je suis née à Bonn, en Allemagne, et puis au fil des affectations de mes parents diplomates, j’ai vécu au Guatemala, puis au Nigeria, puis en Argentine, ensuite à New York. A mon frère et à moi, mes parents avaient dit: «Vous nous suivez jusqu’au bac et ensuite vous retrouverez vos racines.» Ce qui n’a pas été aussi facile que ça. La Suisse m’était aussi étrangère que tous les pays dans lesquels j’avais débarqué. Je connaissais la Suisse des vacances, de la montagne, des grands-parents qui nous font des bons papets de poireau. Mais pas la Suisse du quotidien, celle des villes, des études…

Nos parents forment souvent notre première image du couple…

Oui, et les miens ne m’en ont pas vraiment donné une image traditionnelle. Ils sont toujours ensemble mais leur relation a connu des hauts et des bas. Ils ont aujourd’hui cette complicité et cette tendresse des couples qui ont traversé beaucoup de choses.

Et leur exemple a compliqué vos relations avec les autres, les garçons en particulier?

Surtout le fait de devoir régulièrement déménager, de changer de pays et même de continent tous les trois ou quatre ans. Ça a marqué mon caractère. Je me sentais chaque fois arrachée à mes copines, à mes amis. Quand j’avais enfin trouvé ma nouvelle place, il fallait repartir, quitter mes habitudes. J’ai vécu une enfance heureuse mais très mouvementée. J’ai mis du temps à m’en rendre compte, mais ces changements m’ont donné une forme d’instabilité. La durée a longtemps eu quelque chose de très angoissant pour moi.

... Qui faisait échouer vos relations 
à long terme?

J’avais besoin d’être acceptée rapidement alors j’étais gentille et avenante mais je faisais parfois trop de concessions et pas toujours aux bonnes personnes. J’avais envie d’avoir des amis rapidement, on est très influençable quand on veut plaire. J’aurais préféré être une fille un peu frondeuse qui attend que les autres viennent à elle. Ce besoin d’être aimée,
ça va mieux maintenant…

L’Argentine est restée le pays de votre cœur…

Juste avant, la vie au Nigeria avait été très difficile pour moi. Nous vivions à Lagos dans une bulle d’expatriés, je me souviens de gens assez snobs, envieux. Nous avions des amis dont les parents travaillaient chez Nestlé que j’aimais beaucoup, mais je n’avais aucun ami africain. A Lagos, j’ai été confrontée à la magie noire, j’ai vu un cadavre dans la rue, la tête détachée du corps, des visions assez traumatisantes pour une enfant… En Argentine, je me suis tout de suite sentie chez moi. J’allais dans un collège franco-argentin, je fréquentais donc des Porteños. Dès la première semaine, je me suis fait des copines qui m’invitaient rapidement à dormir chez elles, et dès mon premier jour d’école j’ai rencontré Florencia et Luciana, qui sont toujours des amies. A Buenos Aires, mes meilleurs amis étaient tous Argentins.

Et puis vous venez enfin vous installer en Suisse…

Quitter l’Argentine et arriver à Berne en plein hiver, dans la grisaille, je me souviens que ça a été encore une fois assez violent… Mais c’est aussi à Berne que j’ai connu mon premier amour. Et puis nous avons déménagé à New York, et j’ai dû quitter ce garçon dont j’étais très éprise… Ça créait des relations très romantiques, avec de gros déchirements romanesques. Je m’identifiais presque à Meggie dans Les oiseaux se cachent pour mourir (elle rit). C’était beau, quoi! Douloureux mais intense, d’où la difficulté de trouver ensuite une certaine stabilité… Heureusement, j’ai vécu tout cela avec mon frère. Il a été mon ancrage, les recommencements et les départs étaient plus doux grâce à sa présence.

Dans Maculée conception, votre troisième roman (2013), vous évoquez la mère du Christ et cet amour unique qu’une mère porte à son enfant…

C’est un amour inconditionnel, c’est sa spécificité. On n’a pas cet amour-là pour l’homme ou la femme avec qui on vit. On sait que, quoi que l’on fasse, nos parents nous aimeront toujours. Un enfant qui trouve mille défauts à ses parents, c’est moins rare, hélas…

A sa naissance, l’amour pour mon fils m’a totalement submergée, je ne m’attendais pas à une chose aussi puissante, belle évidemment, mais violente. J’étais comme quand on est fou amoureux mais à la puissance mille. Je n’avais pas faim, pas soif, je me nourrissais uniquement pour la qualité de mon lait (rire). Heureusement, tout cela s’apaise avec le temps. Après la fusion, il faut apprendre à détendre un peu le lien. La passion que j’avais pour l’écriture m’a aidée. A l’époque, je me suis plongée dans l’histoire de Marie, avec l’idée d’écrire un roman métaphorique sur la maternité, sans plus être dans l’autofiction.

Après, vous avez de nouveau écrit sur l’amour…

Oui, on n’en fait jamais le tour. Il y a mille façons de dire un même trouble, une douleur, un sentiment. J’ai cru que je m’arrêterais après Frida, mon premier roman… Avec Femmes amoureuses, j’ai pu être dans des instantanés, dans ces états fugaces, dans l’émotion pure qui convient bien aux textes courts. On est uniquement dans les cris du cœur…

Les vôtres?

Parfois. Mais ils se sont apaisés. Il y a quelques années, j’ai atteint un paroxysme en ce qui concerne les amours impossibles ou les amours doubles. J’ai été infidèle et trompée. J’ai détesté trahir encore plus que d’être trahie. Dans le deuxième cas, au moins, on garde son honneur. Mais certains le vivent très bien. J’ai peut-être un sens de la culpabilité un peu trop développé. J’étais empêtrée dans les éternels recommencements. Aujourd’hui, ça ne fait enfin plus partie de mon histoire.

Vous êtes aujourd’hui remariée avec Philippe Chappuis, plus connu sous le nom de Zep, créateur de Titeuf. Qu’est-ce que cette rencontre a changé en vous?

On a beaucoup appris sur nous-mêmes avant d’être ensemble, dans nos relations précédentes et, du coup, on essaie de se donner le meilleur… Nous sommes ensemble depuis six ans, et je découvre le bonheur de la durée. Et puis il a largement fait ma culture BD. Avant de le rencontrer, je pensais encore que les bandes dessinées, c’était pour les enfants et les adolescents. Mais je garde un faible pour Mafalda, malgré le charme de Titeuf.

Comme toutes les belles femmes, vous avez dû être souvent courtisée…

J’ai eu de la chance d’être aimée mais j’aimais tout autant qu’on m’aimait! Et ça ne m’a pas empêchée de souffrir. J’en ai bavé tout autant que j’en ai fait baver.

Et la beauté?

Ça ne m’a jamais donné confiance en moi d’être belle. Je dis «belle» parce que vous le dites et que ce serait injuste de ne pas reconnaître que mes parents se sont donné de la peine. Mais je me sens comme une femme, c’est-à-dire que les jours où je fais un effort je me trouve jolie, mais quand je sors du lit je me trouve moche. Quand je travaille à mon ordinateur avec mes dix couches pour avoir chaud aussi.

Qu’est-ce qui vous donne confiance 
en vous?

La valeur que l’on accorde à mon travail. Le fait que mon mari m’ait approchée parce qu’il avait aimé mon deuxième roman. Le fait qu’un metteur en scène comme José Lillo ait été séduit par Femmes amoureuses, qu’il ait choisi des comédiennes dont la sensibilité me parle beaucoup et qu’il utilise ces textes pour en faire une magnifique fête à l’amour dans sa pièce de théâtre. Mes lecteurs qui se confient à moi, aussi, parce que mes mots font écho. Ou L’empreinte amoureuse, mon cinquième roman, qui sort en poche parce que les stocks sont épuisés… Enfin l’amour de mon mari. Le sentiment qu’il dépend plus de ce que j’ai à l’intérieur que de mon apparence. Et mes enfants, qui me disent qu’ils n’aimeraient pas d’une mère parfaite parce que «parfait, c’est pas drôle».

Femmes amoureuses, de Mélanie Chappuis. Mise en scène de José Lillo, avec Céline Bolomey, Caroline Cons, Rachel Gordy, Patricia Mollet-Mercier et Alexandra Tiedemann. Jusqu’au 29 janvier au Théâtre Alchimic à Carouge. 
www.alchimic.ch