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© Stéphane Brocard & Nicolas Métraux/BM Photos

«Ma mère est oubliée en enfer»

Publié jeudi 19 juillet 2018 à 09:40
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Publié jeudi 19 juillet 2018 à 09:40 
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A la tête d’une ONG vaudoise au Mali, Sophie Pétronin, 73 ans, otage française oubliée, a été enlevée le 24 décembre 2016 à Gao. Depuis Porrentruy où il vit 
et mène un combat désespéré, son fils sollicite aujourd’hui le président Emmanuel Macron, qui n’a toujours pas daigné le recevoir à l’Elysée.
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Texte d'Arnaud Bédat

C’est un homme qui paraît à bout, le visage marqué par la souffrance, le regard naviguant souvent dans le vide, masquant tant bien que mal son spleen et sa tristesse. Sébastien Pétronin, 48 ans, établi dans le canton du Jura depuis un peu plus de six mois, est le fils de Sophie Pétronin, 73 ans, la dernière Française dans le monde à être retenue en otage depuis dix-huit mois, quelque part dans le gigantesque désert du Sahara, entre le Mali, le Niger, l’Algérie et la Mauritanie.

DR
Dans un petit film de sept minutes, visiblement tourné le 7 juin dernier et monté de manière très professionnelle, Sophie Pétronin apparaît pour la troisième fois depuis son enlèvement et s’adresse cette fois de manière personnelle à son fils…

Au bord de l’Allaine, au pied du majestueux château de Porrentruy, assis à une table du restaurant de l’Inter, un établissement qu’il a repris courageusement après de nombreuses gestions calamiteuses, ce Périgourdin de naissance qui a grandi dans le Pays de Gex, aux portes de Genève, égrène quelques souvenirs des temps heureux. «Ma mère avait découvert le Mali tardivement, à l’âge de 50 ans», raconte-t-il. Son premier voyage remonte à 1996, elle veut découvrir le désert et rencontrer les Touaregs. Très vite, elle se met en tête de vivre là-bas pour prêter secours aux plus démunis, donnant un réel sens à sa vie. Cette femme très croyante s’établit définitivement à Gao, dans le nord du Mali, dès 1998, et monte une ONG venant en aide aux enfants souffrant de malnutrition. Tout se passe bien pendant près de vingt ans, jusqu’à ce que la situation sur place se complique avec l’arrivée des djihadistes qui contrôlent la ville en 2012, avant la reprise en main par l’armée malienne en décembre 2013. «Ma mère savait la situation compliquée, explique Sébastien, on en avait encore parlé une année avant son enlèvement. Elle était fataliste, elle connaissait le risque mais était extrêmement prudente. «Si quelque chose devait m’arriver, disait-elle, je ne regretterais jamais ces vingt années d’humanitaire.» Et puis voilà, c’est arrivé…»

Stéphane Brocard & Nicolas Métraux/BM Photos
A une table du restaurant de l’Inter, qu’il dirige aujourd’hui à Porrentruy, le portable toujours à portée de main, Sébastien Pétronin mène un combat inlassable pour libérer sa mère.

Sébastien n’oubliera jamais ce coup de téléphone reçu le 25 décembre 2016, tôt le matin, à son domicile en Ardèche, où il habitait alors. «C’est mon épouse, Séverine, qui a pris l’appel. C’était le Quai d’Orsay (le Ministère des affaires étrangères à Paris, ndlr). Elle m’a réveillé et m’a annoncé que ma mère avait été enlevée la veille à Gao, vers 17 heures, par trois hommes en armes alors qu’elle sortait de son dispensaire pour rejoindre sa voiture…» Sébastien ne le cache pas: il était conscient qu’il y avait depuis plusieurs mois cette «épée de Damoclès au-dessus de sa tête» en raison de la situation mouvante dans cette partie de l’Afrique, mais il savait sa mère vigilante, et surtout tellement appréciée de tous à Gao, tellement utile aux autres, qu’il avait confiance. «Pendant une heure, je suis resté abasourdi, sans pouvoir rien dire», se souvient-il. «Ça y est, on est pris là-dedans», se répète-t-il à lui-même. Puis il reprend ses esprits et appelle le Quai d’Orsay. Son ton est ferme mais poli: il veut se rendre immédiatement sur place. On tente d’abord, bien sûr, de le dissuader puis on finit par céder devant sa détermination. Le lendemain, il décolle et rejoint Bamako, via Istanbul.

DR
Sophie Pétronin avait découvert le Mali il y a plus de vingt ans et avait décidé dès lors de se consacrer aux plus nécessiteux et aux plus démunis.

«Arrivé sur place, je suis resté bloqué quatre jours dans la capitale malienne, raconte-t-il, dans une dépendance de l’ambassade de France. On a perdu un temps précieux. Le cinquième jour après son enlèvement, j’ai enfin pu embarquer dans un petit avion pour Gao et me rendre sur les lieux avec la protection de l’armée. J’ai récupéré son ordinateur, des effets personnels, et puis je me suis mis à enquêter et à récolter des témoignages. Tout m’est apparu très troublant dès le départ. Il y a beaucoup de contradictions qui me sont apparues.» Aujourd’hui encore, Sébastien Pétronin ne dissimule pas son agacement: «J’ai la conviction que tout cela a été bien préparé mais surtout qu’en cinq jours on a pu faire disparaître des éléments importants… Si cet enlèvement avait eu lieu en France, le réseau aurait été démantelé et l’affaire résolue en quelques heures.» Pendant plusieurs mois, aucun groupe ne revendique le rapt, jusqu’à ce qu’en juillet 2017 la principale alliance djihadiste du Sahel, liée à Al-Qaida, diffuse une vidéo montrant six étrangers enlevés au Mali et au Burkina Faso entre 2011 et 2017, dont Sophie Pétronin.

Dernière vidéo

Sur la dernière vidéo envoyée par ses ravisseurs datant de quelques semaines à peine (visiblement tournée le 7 juin dernier), elle apparaît fatiguée, visiblement lasse, les traits tirés. Elle a été diffusée par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, selon SITE, un centre américain spécialisé dans la surveillance en ligne de la mouvance djihadiste.

Stéphane Brocard & Nicolas Métraux/BM Photos
Précieux souvenirs Sébastien exhibe le chapelet de sa maman, auquel elle était très attachée, récupéré à Gao cinq jours après son enlèvement, tout comme son sac à main contenant différents effets personnels, notamment plusieurs carnets de notes…
Stéphane Brocard & Nicolas Métraux/BM Photos
 

Quelques minutes déchirantes, qui soulèvent le cœur, que nous avons pu visionner. Elle s’adresse d’abord directement à son fils après avoir écouté un message audio qu’il a pu lui faire parvenir et l’invite à venir le rejoindre: «Je pense que oui, nous pourrions nous voir. De mon côté, ce que tout le monde appelle les ravisseurs, ils ont tout fait pour alléger ma souffrance, contrairement à d’autres de l’autre côté, là-bas, en Occident. Oui, j’aimerais te voir. Je sais, pour avoir partagé leur vie pendant plus de dix-sept mois maintenant, que s’ils donnent les garanties, que s’ils assurent que tu peux venir en toute sécurité, alors tu peux les croire.» Puis elle adresse un appel au gouvernement français: «Messieurs, je vous salue très respectueusement. Il y a quelques mois en arrière, j’avais adressé un petit message au président de la République, M. Emmanuel Macron, pour lui rappeler qu’il avait pris l’engagement de protéger et prendre soin de tous les Français. Si ma mémoire est bonne, j’ai un passeport français, et je suis née en France. Mais depuis, il ne se passe rien. Je pense que pour vous, Messieurs du gouvernement, je ne représente pas grand-chose, j’en suis parfaitement consciente et j’en suis désolée pour ce qu’il me reste à vivre de ne pas pouvoir profiter de ma famille. Je ne représente pas d’enjeu politique, je ne représente pas d’enjeu économique, en fait, je suis une vieille dame, une grand-mère. Aujourd’hui, je sens, je me dis que vous m’avez oubliée, ce n’est pas très grave, mais d’otage oubliée, je vais basculer dans «otage sacrifiée…»

Jacques Demarthon/AFP Photo
Avec Ingrid Betancourt, otage des FARC durant six années, la Colombienne soutient depuis peu le combat de Sébastien Pétronin. Le 10 juillet à Paris, ils ont dévoilé un portrait géant de l’otage sur le boulevard des Invalides pour raviver la…

«Nous avons été extrêmement émus avec mon épouse de découvrir cette vidéo, souffle Sébastien. Nous sommes plutôt soulagés qu’elle paraisse bien traitée, car c’était vraiment quelque chose qui nous obsédait et qui nous rendait la vie impossible. C’est déjà ça, c’est énorme. Et puis, elle s’adresse directement à nous et elle nous parle, je ne vous dis pas comme c’est émouvant.» A la fin de l’enregistrement apparaît également la sœur missionnaire Gloria Cecilia Narvaez Argoti, enlevée le 7 février 2017 dans le sud du Mali, qui s’adresse en français au pape François. Elle apparaît également sur les images, prenant notamment soin de Sophie Pétronin avec infiniment de tendresse.

Stéphane Brocard & Nicolas Métraux/BM Photos
Inlassablement, Sébastien étudie la carte du Mali et du Sahara.

Après des mois à mener sa propre enquête et d’incessants voyages en Afrique, Sébastien Pétronin est toujours bien sûr rempli d’espoir. Il a établi le contact avec les ravisseurs – ce que les autorités françaises ne paraissent pas à même de faire. «Je suis prêt à aller les voir, à discuter avec eux», dit Sébastien. Mais il paraît sans illusions, fataliste. «Il faut aller vite maintenant, ma mère est malade. Peu de temps avant son enlèvement, elle se plaignait notamment d’une douleur à un sein. On peut craindre le pire…» Dans l’histoire des prises d’otages français dans le monde, Sébastien Pétronin est sans doute un cas unique: il n’a jamais été reçu à l’Elysée par le président de la République. Ni par François Hollande, en place à l’époque du kidnapping, ni par son successeur, Emmanuel Macron. «Je demande depuis des mois à être reçu, sans succès, explique Sébastien Pétronin. Il me paraît indispensable d’avoir un dialogue d’homme à homme avec lui.» En effet, la position de la France semble coulée dans le bronze, irrémédiablement: on ne négocie pas avec les terroristes. Mais parallèlement, le président Macron a fait la promesse de campagne de ne laisser tomber aucun Français où qu’il soit… Situation complexe qu’il faudra bien expliquer un jour de vive voix à Sébastien Pétronin. Vendredi dernier, à la veille du 14 juillet, pour la première fois, il a évoqué en paroles lénifiantes le sort de l’otage française dans un discours au Ministère des armées, disant son «inlassable volonté de la retrouver», ses services «entièrement mobilisés». Reste la question de base: élu depuis plus d’un an sans donner le moindre signe de vie à la famille Pétronin, le président redoute-t-il à ce point le face-à-face avec le fils de l’otage oubliée?

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