Julie de Tribolet
Interview intime

Michel Voïta: «Je vis chaque minute bien plus intensément»

05 février 2018

A 60 ans, le comédien est sur tous les fronts, théâtre, télévision, cinéma, et se sent plus ancré dans la vie aujourd’hui qu’à 30 ans. Lui qui a été élevé dans la peur de la mort ne cesse de rendre hommage à la vie. Il est d'ailleurs de retour au cinéma cette semaine dans «Fauves», le premier long-métrage du jeune réalisateur suisse Robin Erard.

Vous jouez un directeur d’école d’horlogerie qui part à la retraite dans votre dernier film*. La retraite, vous y songez parfois?

Quel horrible mot! Non, j’espère travailler encore longtemps et j’ai beaucoup de projets formidables, notamment L’Iliade que je mets en scène au Théâtre Kléber-Méleau. Jusqu’à 30 ans, on se sent immortel. A 60 ans, on sait dans sa chair que l’on va mourir; moi, j’y pense tous les jours mais pas de manière triste, juste pour vivre plus. Je m’ancre aujourd’hui dans la vie infiniment mieux que lorsque j’avais 20 ans. J’ai l’impression de vivre chaque minute de chaque heure bien plus intensément. Du coup, les ravages de l’âge ne me concernent pas trop! (Rire.) Et ce n’est pas une question d’âge, je connais des gens très bien qui ne vivent pas, qui sont déjà morts.

On les reconnaît comment?

Cela se sent très vite, ils manquent d’ouverture, de générosité à l’autre. Mais on n’est sauvé que par l’autre!

Perdre de votre séduction n’est donc pas un problème… Pourquoi cela vous énerve-t-il toujours qu’on évoque votre beauté?

J’imagine bien que j’ai dû en profiter parfois, cela m’a donné deux ou trois choses, mais ça a fonctionné autant comme un handicap que comme un avantage et, franchement, cela ne me concerne pas. Je ne la cultive pas, je n’ai pas de photos de moi chez moi... hormis mon portrait officiel en président de la République française aux toilettes, le rôle que je tiens dans la série Baron noir.

On vous retrouvera dans la deuxième saison?

Je devais revenir au pouvoir en instrumentalisant un certain nombre d’attentats mais on m’a fait savoir, avec une certaine indélicatesse, qu’en raison de ce qui s’est passé au Bataclan, tout le scénario avait été récrit et mon personnage est presque inexistant. J’ai eu juste un jour et demi de tournage. C’est une série extrêmement bien écrite, j’en étais d’autant plus blessé que j’avais bloqué trois mois de travail.

Vous en voulez aux chaînes françaises? TF1 avait fait mourir prématurément votre personnage dans la série R.I.S…

C’est la loi de la télévision. C’est la loi de l’argent. Dès qu’il y a de l’argent, beaucoup d’argent, il y a violence sur les individus. Quel que soit le milieu. C’est une compétition où il faut toujours être en haut, au top, cela s’oppose à ma manière de vouloir faire ce métier. Alors je me diversifie, j’écris, je mets en scène, je joue et cela me va très bien.

Vous étiez un des trois acteurs pressentis pour un célèbre film qui se passe sous l’eau, aucun regret d’avoir refusé le rôle?

Non, pas une seconde. Surtout en prenant de l’âge, quand cette utopie d’être consolé par l’extérieur de soi devient de plus en plus futile.

«Au milieu de l’hiver j’ai découvert en moi un invincible été.» Vous citez souvent cette phrase de Camus. L’avez-vous trouvé en vous, cet été invincible?

Je crois, oui, au milieu d’une réconciliation avec soi, sa propre histoire, au milieu de tout ça il y a quelque chose d’un été invincible, d’une joie, c’est l’été qui reviendra toujours même si l’on traverse des difficultés. Quand j’étais jeune, j’étais plutôt dans l’hiver invincible. La mort dans la vie, c’est l’hiver, ce que Spinoza appelle les passions tristes, quelqu’un qui est pieds et poings liés dans ses passions tristes, que ce soit l’alcool, l’argent... L’été invincible, c’est obstinément vouloir cette vie dans la vie.

Vous pensiez à cet hiver invincible quand vous avez dit «A 15 ans, j’étais un champ de ruines»?

Oui. Je recherchais à toute force justement la mort dans la vie plutôt que la vie dans la vie. Heureusement que j’étais très trouillard et que j’ai eu des gens qui sont morts rapidement autour de moi, juste avant que je me pose la question de suivre leur exemple, par rapport notamment à l’héroïne. La mort a été omniprésente dans mon enfance, mes parents étaient pharmaciens, mais, plus que pharmacien, mon père était un malade professionnel. Il a subi 48 opérations, on venait me chercher parfois en taxi à l’école parce qu’on pensait qu’il allait mourir… On lui a administré quatre fois l’extrême-onction!

La vie ne tient qu’à un fil, c’est le message qui s’est imprimé?

Oui, et qu’il n’y a pas de grande maladie sans chantage ni dommages collatéraux. Mon père est finalement mort plutôt épuisé à 59 ans. J’ai dépassé l’âge qu’il avait à sa mort, ce qui est très agréable. J’adore. C’est tout bonus.

Ce sentiment de fragilité, comment l’avez-vous géré?

Cette fragilité fera toujours partie de ma vie, mais elle se traduit par un rapport à l’autorité particulier. Chez moi, c’est ma femme qui s’occupe de toute l’administration, car j’ai beaucoup de peine avec ça; avant je jetais tous les papiers officiels, maintenant j’ai fait des progrès et je pousse les lettres vers elle (rire). L’autorité est pour moi forcément perverse, mortifère, impossible. Mes enfants me taquinent beaucoup avec ça et, quand je reçois une convocation administrative, ils me demandent: «A quelle heure tu vas te faire fusiller?» On en rigole ensemble, c’est devenu une espèce de petite légende familiale. On s’y vautre autant qu’on en souffre!

Vous étiez le vilain petit canard?

Totalement. J’étais le mauvais fils, mon frère n’avait pas le choix non plus mais il était plus conforme à ce qu’un grand malade demandait. J’ai mis longtemps à comprendre que le fait d’être vivant moi-même dérangeait tout le monde, mais c’est plutôt ce qui m’a sauvé. Imaginez le quotidien de quelqu’un qui est tout le temps mourant: un enfant ne peut pas vivre à son côté, crier, jouer, amener des potes à la maison... Cette affirmation de la vie qui m’a valu d’être le «mauvais fils», finalement, cela m’a sauvé. Bon, attention, ce n’est pas Zola non plus. Mais je ne suis pas loin de considérer que c’est une chance d’avoir pu faire tout ce parcours.

Pourquoi avez-vous choisi de faire un apprentissage de vigneron?

J’étais en échec scolaire. Je suis rentré à l’école avec une année d’avance et j’en suis sorti avec deux de retard. J’ai pratiquement fait la même année tout le temps. C’était épouvantable à la maison. Travailler la terre, pour moi qui n’avais pas l’habitude des travaux physiques avec mes mains, cela m’a structuré. J’ai appris le soin, qu’il existe une certaine permanence, c’étaient les premières choses positives dans ma vie. Il faut vous imaginer: ma jeunesse, c’est comme si j’étais dans un immeuble en feu et je monte, je monte pour lui échapper. Il y a eu plusieurs éléments déclencheurs qui m’ont fait sortir de l’immeuble: le premier, c’est cette femme, qui est toujours à mes côtés, qui m’a dit à 20 ans: «Je veux un enfant de toi.» J’ai dit oui, merci, j’étais sidéré qu’on puisse me demander cela, c’était une pulsion de vie inimaginable pour moi, c’est un fil qui s’est tiré petit à petit vers cet été invincible dont je parlais. Elle avait déjà un fils, nous en avons eu un autre ensemble, ces trois personnes ont été des repères pour moi.

Quarante ans de bonheur conjugal, c’est rare. Y a-t-il un secret?

Notre projet commun dépasse nos brouilles communes. On est trois dans un couple. Il y a deux personnes et le couple dont on se fait l’un et l’autre une image particulière. Il se trouve que nous avons eu la même jusqu’à présent, mais ne préjugeons de rien (sourire). Ça nous arrange d’être ensemble, on a connu des disputes qui font que d’autres à notre place se seraient séparés. Nous pas. J’admire son intelligence de la vie. Elle s’est mise à écrire et c’est vraiment très bon. Comme elle travaille aussi sur mes textes, on se les échange. Nous sommes arrivés à travailler ensemble alors qu’avant on se bouffait le nez très vite (rire). Je vais mettre en scène sa première pièce, En cachant les œufs.

Elle a toujours un peu de peine avec vos scènes d’amour? Après tout vous avez tenu Carole Bouquet et Adriana Karembeu dans vos bras…

Avec mon âge canonique, elle n’a plus de souci à se faire. Et puis être amoureux, à mes yeux, c’est être libre. Je suis avec elle pour plus de liberté au sens large du terme. Cela n’a rien à voir avec des coucheries.

Votre grand-père était d’origine polonaise, russe et ukrainienne. Qu’est-ce qu’il y a de slave en vous?

Le côté «up and down». C’est un peu moins flagrant aujourd’hui mais, pendant longtemps, c’était tout ou rien! Cette origine slave m’a beaucoup fait fantasmer quand j’avais 12 ans parce que mon grand-père, qui s’appelait Voïtachevski, refusait de parler de ses origines et du coup tout le monde dans la famille s’est engouffré dans ce secret, faisant des recherches. Comme à la fin de sa vie il disait toujours «pogrom, pogrom», on s’est dit qu’on était peut-être juifs! Ensuite, on a trouvé un papier disant qu’il avait fait son service militaire chez les cosaques! Jusqu’à la fin il n’a rien dit.

La transmission, c’est important?

Oui. J’ai beaucoup lu d’histoires à mes quatre petits-enfants. Je suis heureux de remonter mon adaptation de La belle et la bête, notamment pour mon plus jeune petit-fils. Dans les contes, il y a deux images du désir masculin: la première. c’est Barbe-Bleue, la prédation, la seconde, c’est La belle et la bête, le respect. La bête est en présence de cette fille à qui il donne tout. Il hurle de douleur parce qu’il l’aime et aimerait l’épouser mais il ne fera rien pour la contraindre. Il est d’une prévenance totale. Lorsqu’elle vient s’offrir en sacrifice à la place de son père, il dit non. Il ne veut pas une victime, il veut une égale. Dans le sillage de l’affaire Weinstein, cette pièce a évidemment une résonance toute particulière pour moi. On peut raconter une autre histoire aux enfants que «balancetonporc»!

*«Fauves» de Robin Erard, actuellement en salle. «L’Iliade, le choix d’Achille», au Théâtre Kléber-Méleau dès le 27 février.

Retrouvez le portrait d'Isaline Prévost, l'autre comédienne romande de "Fauves"