Main Image
Dmitry Sharomov
Mike Horn, 50 ans et toujours ce même appétit de se surpasser dans des exploits complètement fous.
Interview

Mike Horn: "Je me suis senti à nouveau plein de vie"

17 février 2017

Il vient d’accomplir la traversée de l’Antarctique 
en solitaire et en totale autonomie dans 
des zones inexplorées de ce continent glacé. 
L’aventurier nous raconte ces 57 journées sans nuit.

Il l’a fait! Traverser seul à la seule force des jarrets, en cinquante-sept jours et sans aucun ravitaillement, tout l’Antarctique, ce sixième continent vaste comme une fois et demie l’Australie. Cinq mille cent kilomètres à traîner une luge, avec ou sans l’aide du vent dont l’énergie était transmise à l’attelage, quand les conditions étaient réunies, par un grand cerf-volant. Soit une moyenne de 90 kilomètres par jour dans ce désert de glace où il a risqué de se fracasser des membres, loin, très loin de toute aide rapide. A 50 ans, après une vingtaine d’années d’activité du même style, Mike Horn confirme qu’il conserve le titre officieux de plus grand aventurier de l’histoire. Il joue décidément avec la planète comme s’il ne s’agissait que d’un globe terrestre. Et le bonheur qu’il en retire semble plus intense que jamais.

horn-periple.png
1 Trouver la voie: un vrai casse-tête pour atteindre le rivage. 2 Après une semaine de navigation sur le Pangaea, dont un jour bloqué dans les glaces, c’est l’accostage. 3 Départ, le 13 décembre, avec la luge à pleine charge. 4 Coup d’arrêt le 30 décembre: Mike brise un ski. Il le bricole pour repartir. 5 La tuile: Mike a perdu sa gamelle; il fabrique une casserole en coupant un bidon d’essence! 6 Une poche de sang qu’il faut percer… «Heureusement que je n’ai pas enregistré le son pendant que je soignais mon gros orteil.» 7 Les suspentes (fils) du kite surf emmêlées comme des spaghettis. 8 Pas moins de 247 km parcourus en cette seule journée du 17 janvier – son record. Le 7 février, Mike Horn sera arrivé à bon port.

Mike, comment avez-vous fait pour réussir cette 
traversée de l’Antarctique aussi rapidement?

Je n’avais pas le choix: je devais faire cette traversée rapidement. Cette contrainte s’explique par le fait que j’avais choisi d’arriver sur ce continent et d’en repartir de l’autre côté en bateau, avec le Pangaea. Or, je ne pouvais pas arriver plus tôt, car le bateau aurait été bloqué par la mer de glace, et c’était la même contrainte pour repartir. Comme la saison estivale est très courte, cette pression que je m’étais imposée est devenue ma motivation pour aller vite.

Mais encore fallait-il être à la hauteur de cette exigence absolue de performance.

Vous savez, dans la vie, on se donne toujours trop d’options. Mais quand vous n’avez pas de choix possible, c’est là que vous pouvez optimiser vos performances. Vous devez faire de votre mieux tous les jours. Et vous pouvez aussi aller vite si vous êtes très réactif au changement, si vous vous adaptez rapidement aux conditions. Je n’avais pas de schéma ni de rythme préétablis. Alors, quand les conditions étaient favorables, j’étais prêt, même si je devais me réveiller au milieu de la nuit, à progresser. Et même dans de très mauvaises conditions, je suis toujours sorti pour progresser. Je n’avais qu’un objectif que je me répétais mentalement: «Passe de l’autre côté aussi vite que possible. Demain sera plus difficile, plus froid, il y aura moins de lumière et plus de tempêtes. C’est maintenant que tu dois foncer!» Et mes expériences accumulées au fil des années, mon savoir-faire, une préparation minutieuse, beaucoup de volonté, de détermination et la rage de survivre ont complété cette force psychologique. J’ajoute quand même: peut-être ai-je juste eu de la chance.

Quels ont été les meilleurs 
et les pires moments de 
cette expédition?

Il ne s’est pas passé un jour sans que j’aie éprouvé à la fois des déceptions et du soulagement. Chaque jour a ses hauts et ses bas. Mais s’il faut citer des moments négatifs en particulier, en voici quelques-uns: la perte de mon équipement de cuisine, un début de gelure à mes orteils, un pont de neige qui s’est brisé au-dessus d’une crevasse, le kitesurf emporté par le vent, mon épaule droite blessée qui a gêné l’usage de mon bras droit, le bris de mes skis, un passage très difficile avec des champs de «sastrugi» (ndlr: vagues de glace) pratiquement infranchissables les derniers 400 kilomètres de la traversée. Quant aux moments positifs, cela a consisté à... trouver une solution à tous les moments mentionnés ci-dessus! Et puis ce fut aussi fabuleux de voir des montagnes émerger de la glace au début de l’expédition puis, à la fin, de voir se rapprocher l’océan et les icebergs.

Si vous aviez la possibilité 
de refaire le même trajet 
à l’envers au lieu de repartir en mer, vous le feriez?

Non, je ne ferais pas la même chose à nouveau. Il est certes agréable de revenir sur des lieux où vous êtes déjà passé. Mais vous devez aussi vous en distancer en naviguant au large. Vous n’avez aucun pouvoir sur l’Antarctique, c’est l’Antarctique qui a du pouvoir sur vous.

L’Antarctique vous a-t-il 
semblé en bon état, préservé de l’impact humain?

Il y a plus de dix ans, la plate-forme de glace B15, d’une superficie de 11 000 km2, comparable à la Jamaïque, a rompu. Maintenant, il y a un autre grand morceau qui commence à céder. Or, ces glacières empêchent le glacier de s’écouler dans l’eau. Il se passe donc beaucoup de choses avec la glace dans l’océan, le long des côtes de l’Antarctique. Sur le continent lui-même, à certains endroits, le niveau de la glace a tendance à s’élever. Mais là où j’ai passé, personne (ou peu de personnes) n’a jamais été auparavant. Et ces régions me sont apparues comme un continent vierge, immaculé et sans signes de vie humaine, sauf là où se trouvent les stations de recherche.

Qu’est-ce que cette 
traversée vous a apporté comme idées, comme 
sensations nouvelles?

Il y a toujours quelque chose à apprendre quand on tente de repousser les limites de sa zone de confort. En sortir, c’est quelque chose que très peu de gens sont prêts à faire aujourd’hui. J’ai eu beaucoup de temps pour penser à de nouveaux objectifs, projets et orientations dans ma vie. J’ai de nouvelles idées, maintenant! Je me suis senti à nouveau plein de vie, j’ai découvert de nouvelles frontières en moi. J’espère que j’ai inspiré les millions de personnes qui m’ont suivi, et avoir été un exemple pour d’autres qui désirent traverser leur propre Antarctique dans la vie. L’histoire, certains l’écrivent, d’autres la lisent. C’était exactement ce que j’avais besoin de faire pour moi-même à ce stade de ma vie. C’était aussi la première grande expédition que j’ai faite avec mes filles comme équipe de soutien et de communication. Annika et Jessica ont remplacé leur mère, Cathy (ndlr: décédée il y a deux ans du cancer), et cela nous a rapprochés plus que jamais. C’était enfin un rêve d’enfance pour moi que j’ai concrétisé, et qui a beaucoup de valeur pour une personne comme moi, qui vit sa vie au maximum et fait ce qu’elle aime. Je me sens une meilleure personne, qui a grandi intérieurement. Et cela me rend heureux!