Julie de Tribolet
L'enfant-roi, tel que nous l'avons laissé s'installer. Aujourd'hui, certaines familles sont complètement démunies face à lui...
Dossier

Moi d'abord! Le diktat de l'enfant-roi

18 avril 2017

L'illustré consacre un dossier complet au phénomène de l'enfant-roi. Nous avons recueilli le témoignages de trois familles romandes, qui racontent leur calvaire et révèlent comment elles s’en sont sorties. On commence avec la famille d'Hugo et Stella, deux enfants terribles de 9 et 6 ans.

Hugo est un garçon curieux, vif, indépendant, qui aime bien avoir réponse à tout. Il sera sans doute flatté que l’on commence par parler de lui dans cet article. A moins qu’il ne pense que c’est tout à fait normal puisque, après tout, c’est lui le héros de cette histoire. 
Car c’est bien lui qui, du haut de ses 8 ans à l’époque, avait réussi le petit tour de force de prendre le pouvoir dans sa famille. Aidé en cela par une petite sœur, Ella, 5 ans, en pâmoison devant lui, et des parents décontenancés par ce gamin qui leur tenait tête à tout bout de champ, refusait de venir manger à table quand on l’appelait et piquait des colères noires à la moindre contrariété. 
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Hugo, à gauche de dos, et sa soeur Ella se sont bien amusés à rejouer une scène inspirée de leur gloire passée. Photo: Julie de Tribolet

Pourtant, Julie, urbaniste-paysagiste, et Yit-Shun, ingénieur en microtechnique, sont un couple de quadras plutôt aisé, avec un niveau socioculturel au-dessus de la moyenne. Mais pour décrire la galaxie familiale de l’époque, Julie a ces mots: «Hugo était le roi, Ella la princesse et nous les palefreniers… Et, en plus, on sentait bien que le roi n’était pas heureux d’être parentalisé, que la princesse, en grandissant, chercherait à sortir de l’emprise de son frère et que les deux palefreniers se disputaient constamment. La pédiatre m’a alors orientée vers le cabinet de thérapie familiale lausannois de Nahum Frenck et Jon Schmidt.» 
 
Dans le cabinet du thérapeute familial
A ce premier rendez-vous, en avril 2016, toute la famille est présente, même si le papa, un grand classique, est là surtout pour faire plaisir à maman. «On était comme dans une pièce de théâtre, se rappelle Julie. Tout le monde a joué son rôle à la perfection. Surtout notre fils, qui n’a même pas dit bonjour. Il s’est affalé sur le canapé et a passé son temps à expliquer à sa sœur, criante de vérité en petite fille parfaite, comment elle devait se comporter. Moi, j’étais épuisée et Yit-Shun dans l’expectative…» 
Mais quand, à la fin de la séance, Nahum Frenck demande aux deux parents pourquoi ils sont là, c’est le cri du cœur: «On veut faire un putsch, ou plutôt un contre-putsch et reprendre le pouvoir dans notre famille.» Nahum Frenck sort alors deux couronnes des Rois de son bureau, et demande à Julie et Yit-Shun: «C’est ça, les parents que vous voulez être?» «J’ai poussé un grand oui, se rappelle Yit-Shun. Mais au moment où Nahum s’apprêtait à poser les couronnes sur nos têtes, Hugo s’est levé, s’est lancé dans un violent et interminable réquisitoire contre ce déni de démocratie et a quitté la pièce.» 
 
Une lente et laborieuse reconquête du pouvoir
A la suite de cette première séance mouvementée mais révélatrice, les deux psys, qui se sont rendu compte que les parents étaient à bout, vont leur proposer d’instituer une safe place, un lieu à l’abri, dans leur appartement: tous les jours, avant le repas du soir, ils prendront une dizaine de minutes, entre adultes, enfermés dans leur chambre, pour décompresser. Un rituel annoncé et clos par un coup de gong. Avec interdiction absolue pour les enfants de toucher à ce gong. «On était sûrs, commente le papa, qu’ils n’allaient jamais nous laisser tranquilles, qu’ils allaient tambouriner à la porte et jouer avec le gong. Mais, dès le premier jour, ils ont respecté cette consigne.»
Cette première limite posée et respectée par les enfants, Julie et Yit-Shun, sur les conseils de Nahum Frenck et Jon Schmidt – qui verront la famille une demi-douzaine de fois –, vont instituer des règles de vie commune: obéir sans discuter, être poli, répondre quand on vous parle, respecter les autres… Le tout dûment noté sur un document contresigné par les parents qui installent également un tableau avec une pincette baromètre qui descend ou monte (un vieux truc de maîtresse d’école…) en fonction de l’attitude des enfants.
«Ça a été magique, confirment-ils. Le simple fait qu’on soit cohérents dans notre attitude et dans nos attentes avec nos enfants a grandement amélioré la situation. Ce n’est toujours pas parfait, on se sent un peu en rémission, mais on a des outils et on sait à quelle porte frapper si ça va de nouveau mal.»
 
A lire aussi sur ce même thème le témoignage de Nuria Lang, une super nanny romande et demain, le témoignage d'une deuxième famille romande.