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© Fred Merz | lundi13
On les surnomme déjà NKDM. Ces fous de théâtre réunis ici au Bois de la Bâtie veulent offrir un théâtre ouvert «où on ait l’impression qu’il s’y passe tout le temps quelque chose».
Rencontre

Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer: passion théâtre

14 février 2017

Le metteur en scène vaudois et la comédienne genevoise dirigeront la nouvelle Comédie de Genève dès cet été. 
Avec cette ambition folle: nous emmener tous au théâtre!

L’idée de se faire photographier au milieu d’un bois les séduit, elle correspond à leur vision d’un théâtre ouvert sur le monde et capteur d’énergie. Déjà, la presse les surnomme NKDM, pour Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer, 43 et 51 ans, qui viennent d’être nommés à la tête de la Comédie, l’emblématique théâtre genevois dont ils prendront les rênes cet été. Et avec qui ils vont déménager en 2020, lorsque le théâtre aura intégré le nouveau quartier des Eaux-Vives dans un superbe écrin de verre à la place de l’ancienne gare. Un budget de 100 millions, deux salles de 500 et 200 places, leur projet audacieux collait parfaitement à cette nouvelle structure.

«On aurait dû être nommés en juin, rigole Denis Maillefer, frigorifié dans son costard cintré. Natacha, j’espère que je ne vais pas finir au CHUV.» Il dit CHUV parce que c’est un Vaudois de Cossonay, alors que Natacha, en vraie Genevoise, née d’un père russe et d’une mère écossaise, aurait parlé des HUG. «De Dieu de Dieu, il va falloir que je m’inscrive à l’Ecole-club Migros au cours de genevois», taquine celui qui s’installera peut-être dans la Cité de Calvin. L’humour est au rendez-vous. Elle le materne un peu, il n’est pas en manque de reparties. Il y a neuf mois encore, ils refaisaient le monde autour d’un verre de vin. «On a vite compris qu’on partageait la même vision du théâtre, on avait les deux un idéal, une même ambition.» Dès lors, pourquoi ne pas postuler ensemble pour diriger la Comédie, qui se cherchait un nouveau directeur à partir de 2018?

Dans la vie, ils ne sont ni amis ni amants, mais ils se côtoient depuis des années avec admiration et respect. La comédienne fut d’ailleurs sa Marilyn dans Looking for Marilyn. Le temps d’un enfantement, ils ont ficelé leur projet, voyageant dans toute l’Europe, Moscou, Berlin, Lisbonne, Paris, pour rencontrer des gens comme Joël Pommerat, Luk Perceval, Eric Ruf, Tiago Rodrigues. Des noms qui ne parlent pas aux profanes mais appartiennent aux plus grandes pointures théâtrales du moment. Collaborations en vue. «Le théâtre doit être tout sauf gnangnan», clament-ils. La fête et le plaisir, deux ingrédients incontournables aux yeux du nouveau tandem. «Ce qui n’empêche pas la réflexion, ajoute Maillefer. Le théâtre est d’ailleurs peut-être un des derniers bastions de la pensée.» Mais une pensée joyeuse, insolite, décalée, en mouvement, «qui nous sort de notre zone de confort», ajoute Natacha. Nous devrions voir à la Comédie «des spectacles exigeants mais humains et sentimentaux». Leur théâtre sera «très organisé mais humble et chaleureux, avec l’artiste au cœur du processus».

Surprendre et déstabiliser

Peu importe que l’on monte un texte classique ou contemporain. «Il y aura des mises en scène puissantes, mais surtout une façon de surprendre, de déstabiliser le spectateur avec une parole différente, parfois provocatrice!» Natacha s’enflamme. Mettre du sens sur l’époque, c’est son credo. «Le théâtre peut être un pacificateur énorme en période d’obscurantisme, de radicalisation, notamment des jeunes. Nous avons un rôle à jouer. Rien ne sera incompatible à la Comédie, on pourra écouter un philosophe et se mettre à danser sur des hits des années 80!»

Coproductions, créations locales, invitations d’acteurs phares, les nouveaux directeurs n’ont aucune crainte de se retrouver à la tête d’un organigramme d’une soixantaine de personnes, avec un budget qui va plus que doubler à l’avenir, passant de 7 à 15 millions. Avec des passerelles vers la danse, ou le stand-up si l’humour est au service d’une idée singulière. «Zouc aurait eu sa place chez nous. On cherche la nouvelle!»

Il y aura un café ouvert en permanence, des billets pourquoi pas en last minute, et parfois une petite «mise en bouche devant un verre de vin» ‒ Denis et Natacha sont des bons vivants ‒ pour ceux qui souhaiteraient, avant la pièce, qu’on leur explique où veut en venir l’artiste. «L’accueil, c’est primordial, insiste Denis. A tous les niveaux!» Lui qu’on avait parfois qualifié de Poulidor des planches parce qu’il avait échoué de peu à diriger l’Arsenic ou Kléber-Méleau, le lieu de ses premiers émois, est arrivé au port. Même si le paquebot Comédie va beaucoup naviguer. «Le théâtre doit permettre de ne pas s’isoler dans une tour d’ivoire, en circuit fermé avec ceux qui pensent comme nous. On n’a pas vu venir Trump à cause de ça», souligne Natacha.

Elle a vu en tout cas L’oiseau vert, de Besson, justement sur la scène de la Comédie en 1982. A pensé: «Mon pays, c’est le théâtre.» Enfant, elle jouait un personnage nommé Clémentine. «Du coup, mes parents n’ont pas été étonnés de ma vocation. Ils ont juste exigé que je sois très bien formée.» Elle étudiera à Paris, New York, jouera dans des compagnies françaises avant de revenir à Genève pour cause de maternité. Le grand public l’a découverte dans la série Marilou en 2006 sur la TSR. Elle aime Bergman et de Funès: «Pas du tout incompatible!»

Une troupe permanente

Son binôme, lui, a peut-être une relation au théâtre qui rappelle celle de Federer au tennis. Talent et travail. Ce qui explique peut-être qu’il lui a consacré un livre et une pièce. A moins de 30 ans, l’ancien directeur du Théâtre des Halles, à Sierre, avait déjà 13 spectacles à son actif (50 à ce jour). Tous deux n’excluent pas de mettre en scène et de jouer dans leur Comédie. «Mais ce n’est pas une priorité.»


A New Delhi, Maillefer (à g.) enseigne la dramaturgie. Ici, dans la pièce «Drive». Photo: DR

Un spectateur, à les entendre, ça se bichonne, parfois on lui prend la main pour l’obliger à déambuler, comme dans cette Supplication montée par Maillefer en 2001 d’après les témoignages des survivants de Tchernobyl, dans les anciens Ateliers mécaniques de Vevey. Une pièce qui a secoué les âmes. L’idée de créer une troupe permanente a également compté dans le choix de leur confier les clés de la maison Comédie. «On en a toujours rêvé. Avoir des comédiens à demeure nous empêche de perdre de vue pourquoi l’on travaille.»

Il y a la famille de théâtre et puis celle de la vie. Denis est le père de deux adolescents de 16 et 12 ans. Natacha est femme de danseur et mère de deux garçons de 9 et 4 ans. L’aîné est autiste; elle a témoigné à plusieurs reprises dans les médias de son engagement pour cette cause «qui exige une organisation familiale digne d’une PME», confie-t-elle. Quant à Denis, il remercie ses enfants de leur patience «durant toute la phase où je ne parlais que de ce projet à la maison».

Les possibles désaccords ne les effraient pas. Ils ont planifié les secteurs où chacun aura le dernier mot et ceux où la concession s’imposera. La codirectrice trouve d’ailleurs le codirecteur «plus rond, plus conciliant, plus sensible» qu’elle malgré son physique ascétique et sa gueule entre Cassel et Kassovitz. Il n’est pas tout à fait d’accord. Une chose est sûre: ces deux-là n’ont pas fini de nous surprendre.