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© KARL-HEINZ HUG

«Nous n’avons pas de raisons de liquider des citoyens russes»

Publié mardi 3 avril 2018 à 00:00
modifié vendredi 18 mai 2018 à 14:46
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Publié mardi 3 avril 2018 à 00:00 
modifié vendredi 18 mai 2018 à 14:46
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Sur fond de crise diplomatique après l’empoisonnement d’un ancien agent double en Angleterre, et alors que son pays s’apprête à accueillir la Coupe du monde de football, l’ambassadeur de Russie en Suisse, Sergueï Garmonine, nous a reçus à Berne.
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Votre Excellence, comment avez-vous réagi à l’annonce que la Suisse attendait les résultats de l’enquête sur l’empoisonnement de l’ancien agent double Sergueï Skripal?

Je n’ai pas été surpris. Je m’attendais à ce que la réaction de la Suisse soit, comme toujours, équilibrée et neutre, compte tenu de sa position.

Pensez-vous que la Suisse a fait l’objet de pressions?

Non seulement je le pense, mais j’en suis sûr et je le sais. Cela a été évoqué dans la presse, comme pour l’Autriche, dont le ministre des Affaires étrangères a ouvertement évoqué les pressions dont son pays a fait l’objet.

Avez-vous eu des contacts avec le DFAE?

Je n’ai pas été contacté par le DFAE.

De son côté, le Royaume-Uni accuse la Russie d’avoir voulu empoisonner Sergueï Skripal...

Ces accusations ne reposent sur aucune preuve. Les avis de nombreux experts chimiques montrent les incohérences et les inexactitudes autour de cette affaire.

L’agent chimique utilisé, le Novitchok, est pourtant bien né en URSS?

Pour peu que l’on en possède la formule, qui a été publiée dans un livre, cet agent peut être développé dans n’importe quel laboratoire. Il existe des laboratoires permettant de le fabriquer aux Etats-Unis, au Royaume-Uni... Coïncidence intéressante: à treize kilomètres de Salisbury se trouve le laboratoire de recherche sur les armes chimiques de Porton Down [le laboratoire enquête sur l’empoisonnement, ndlr]. En 2004 déjà, le Guardian publiait une enquête sur le passé de ce laboratoire, qui a testé des gaz neurotoxiques sur des milliers de personnes. [Il nous donne une copie de l’article.] Pourquoi n’est-ce que le 19 mars que des experts de l’Organisation pour l’interdiction des Armes Chimiques sont arrivés sur place? Pourquoi nos experts se sont-ils vu refuser l’accès à l’agent chimique malgré nos demandes? Qu’est-ce que les autorités britanniques ont bien pu faire avec les échantillons pris sur place?

La première ministre britannique, Theresa May, et son ministre des Affaires étrangères Boris Johnson ont directement accusé votre président.

Le niveau de développement intellectuel de Boris Johnson est bien connu. Et si l’on suit le raisonnement de Theresa May, le Royaume-Uni est responsable de tous les accidents de voiture impliquant des Rolls Royce puisqu’elles y sont fabriquées. Un élément essentiel qui semble oublié par tous est que nous sommes le premier pays à avoir totalement éliminé nos armes chimiques. Nous n’avons pas de raison de liquider des citoyens russes, même si l’un d’eux peut être considéré comme un traître. Bien entendu, nous regrettons toute attaque envers l’un de nos ressortissants. Sergueï Skripal a été jugé pour espionnage en 2006 et échangé contre des agents des services spéciaux. Comme disent les experts des services de renseignement, il est «vide». Il ne les intéresse plus. Enfin, quel intérêt aurait la Russie, juste avant les élections présidentielles et la Coupe du Monde, à cette affaire?

Qui, alors, aurait intérêt à ce que la Russie soit accusée?

Je ne veux pas m’occuper de théories conspirationnistes. Mais je ne peux que constater que cette campagne inouïe de propagande anti-russe profite à des pays occidentaux.

Depuis 2016, la Russie est également accusée d’avoir interféré notamment dans la campagne présidentielle américaine, par le biais d’attaques de hackers...

En dépit de nos demandes répétées, aucune preuve concrète de ces accusations n’a encore été présentée.

Ce climat tendu fait dire à certains que nous sommes de nouveau en pleine Guerre Froide. Que répondez-vous?

Certains parlent même de «guerre glaciale». En ce qui concerne l’expulsion de diplomates, j’évoquerai la série britannique «Yes, Prime Minister» dans laquelle le premier ministre dialogue avec l’un de ses conseillers et lui demande d’inventer un prétexte, un casus, pour qu’on ne fasse pas attention aux problèmes de politique intérieure. Pour ce qui est des armes «invincibles» présentées par notre président au début du mois de mars, le but n’était pas de montrer que nous allions attaquer qui que ce soit, mais que la Russie n’est pas une simple «puissance régionale», contrairement à ce qu’a dit Barack Obama en 2014. Que notre économie, contrairement aux années 1990, se redresse. Que la Russie est un acteur de poids sur la scène internationale.

Pourquoi se vanter de ces nouvelles armes?

Ce n’est pas la Russie qui a abandonné unilatéralement le traité sur les missiles balistiques. [Le traité ABM, signé en 1972 entre l’Union soviétique et les Etats-Unis a été abandonné par George W. Bush en 2002, ndlr.] Ce n’est pas la Russie qui possède des bases militaires en Roumanie, en Pologne ou au Japon, le long de nos frontières. Les systèmes du bouclier antimissile qui y sont déployés ont pour but de réduire la possibilité de riposte de nos forces stratégiques nucléaires en cas d’une attaque contre notre pays. Et des représentants de certains milieux pourraient alors vouloir profiter de ce soi-disant «avantage» des Etats-Unis. C’est pour pouvoir se défendre contre tout système antimissile que les armes stratégiques les plus modernes ont été développées en Russie. Aujourd’hui, notre puissance économique grandissante et notre indépendance en politique extérieure font naître de l’inquiétude et du mécontentement chez certains.

Cette course à l’armement n’est pas rassurante. Devons-nous avoir peur?

Nous espérons toujours que le bon sens prévaudra. Notre président l’a clairement dit, nous n’allons pas participer à cette course aux armements. Mais nous développons des types d’armes telles que personne n’aura la volonté de nous attaquer. La dernière doctrine militaire des Etats-Unis a défini la Russie comme une menace. Nos seules raisons d'utiliser les armes atomiques seraient en cas d'attaque nucléaire contre notre pays ou d'une attaque avec des armes conventionnelles qui mettrait en danger l'existence même de l'Etat russe. Je le répète, notre politique vis-à-vis de ces armes terribles est défensive. Et nous sommes parfaitement conscients que le déclenchement d’une crise atomique ferait d’innombrables victimes.

La Russie n’a pas bonne presse. Cela vous blesse-t-il?

Ce qui me blesse, ce sont les contre-vérités qui sont répandues. Très souvent, le public ne connaît ni le passé ni les raisons réelles autour d’un événement. La propagande s’en voit donc facilitée. Plus les mensonges sont répandus, plus ils influencent l’opinion. C’était une méthode chère à Goebbels.

Le soutien de votre pays au président syrien Bachar al-Assad contribue fortement à cette mauvaise image.

Comme nous l’avons dit à maintes reprises, nous sommes pour que le peuple syrien décide lui-même de son sort, et pas d’autres pays.

Un peuple qui est massacré par son propre président.

Où sont les preuves? Pourquoi les médias occidentaux ne parlent-ils pas du fait que dans la Ghouta Orientale [zone autour de Damas aujourd’hui presque totalement reprise par le régime après six années de conflit, ndlr], 40 tonnes d’agent chimique ont été retrouvées, que les forces d’opposition voulaient utiliser pour accuser le régime d’utiliser des armes chimiques?

Je ne parle pas seulement d’armes chimiques, mais des exactions de l’armée.

Savez-vous ce qui s’est passé à Raqqa [capitale autoproclamée de l’Etat islamique entre 2014 et 2017, ndlr], attaquée par la coalition menée par les Etats-Unis et littéralement rasée, dont les habitants ont été utilisés comme bouclier humain? Aujourd’hui, plus de 150 000 civils ainsi que des rebelles ont pu quitter la Ghouta Orientale.

En ce qui concerne la Crimée, l’UE a décidé de prolonger ses sanctions, auxquelles la Suisse ne s’est pas associée.

Là encore, je ne peux que déplorer le manque de connaissances des citoyens d’Europe de l’Ouest quant à notre histoire. Et rappeler qu’en 1954, Nikita Khrouchtchev, premier secrétaire du Parti communiste, a fait don de la Crimée à l’Ukraine. Non seulement il n’aurait pas dû prendre cette décision seul, mais jamais la ville de Sébastopol, où se trouve une base navale-clé de la Russsie, n’a fait partie de cet accord. Qu’en 1991, avec l’indépendance de l’Ukraine, la population a vu l’arrivée au pouvoir de forces nationalistes et néonazies. Qu’en 2014, après les événements de Maïdan, 96,77% de la population a dit «oui» au rattachement à la Russie lors d’un référendum.

Venons-en à votre pays. Le 18 mars dernier, Vladimir Poutine a été réélu pour un quatrième mandat, à une très forte majorité.

Ce résultat inouï, avec 76,7% des suffrages, témoigne du très fort taux de popularité de notre président. Le taux de participation, y compris à l’étranger, Suisse comprise, a été bien plus élevé qu’avant.

Comment l’expliquez-vous?

Les citoyens sont devenus politiquement plus actifs. Ils veulent participer au processus électoral, ont compris que ce qui se jouait, c’était l’avenir du pays. La population voit les avancées de ces dernières années, la baisse de la criminalité, la hausse du niveau de vie, la protection sociale...

Des opposants comme Mikhaïl Khodorkovski, aujourd’hui exilé au Royaume-Uni, parlent pourtant de dictature.

M. Khodorkovski est un loser politique, qui n’a su gagner ni popularité ni appui en Russie. L’opposition existe bel et bien et ne se limite pas uniquement à M. Navalny [Alexeï Navalny, dont la candidature a été rejetée suite à une condamnation en justice, ndlr]. Ksenia Sobtchak, qui prétendait au rôle d’une des leaders de l’opposition, a fait campagne dans tout le pays. M. Vladimir Poutine n’a même pas participé aux débats télévisés. Il ne voulait pas utiliser sa position présidentielle pour influencer le résultat des élections.

N’était-ce pas parce qu’il savait qu’il allait être réélu?

Vous m’insultez en tant que citoyen, ainsi que mes compatriotes! Si l’on suit votre logique, nous sommes tous du bétail. Les Russes ont accès à Internet, ils sont éduqués et pouvaient mettre dans l’urne le bulletin de leur choix. Les considérer comme une troupe obéissante est une insulte.

Vous êtes né dans ce qui était alors l’Union soviétique. Qu’est-ce qui a le plus changé?

Beaucoup de choses ont changé. La liberté d’expression notamment.

Le dernier rapport de Reporters sans Frontières sur la liberté de la presse classe pourtant la Russie au 149e rang sur 180...

Je ne crois pas à ce chiffre. De plus, nombre d’ONG obéissent à des commanditaires qui les paient.

Mais des journalistes sont bel et bien tués, comme l’opposante Anna Politovskaïa en 2006.

Et la Slovaquie? Un journaliste [Jan Kuciak, ndlr] y a été tué récemment.

Nous parlons de la Russie...

Un journaliste est au cœur des événements. Vous, en Suisse, avez la chance de ne pas être dans un territoire en proie à des conflits. Dans le Donbass, un opérateur d’une chaîne télévisée a été tué par les snipers de l’armée ukrainienne en 2014. Ce genre d’événements est fréquent.

Anna Politovskaïa n’a pas été tuée par un sniper, mais assassinée à Moscou.

Pourquoi toujours suggérer que c’est politique, et pas criminel? Dans de nombreux pays, comme en Slovaquie, des journalistes sont tués en raison de leurs enquêtes sur la criminalité et la corruption.

Etes-vous optimiste quant à la tenue de la Coupe du Monde?

Très, très optimiste. Les préparatifs sont très bons, d’énormes investissements ont eu lieu, sous le contrôle de la FIFA.

Que diriez-vous à un fan qui se refuserait à se rendre en Russie?

Qu’il va passer à côté de très belles choses et de notre merveilleuse hospitalité. Je suis sûr que tout va se passer au mieux. Savez-vous que les supporters munis d’une «fan-ID» n’ont pas besoin de visa? Qu’ils pourront se déplacer gratuitement d’une ville à l’autre, par exemple de Rostov-sur- le-Don, où se tiendra le premier match de l’équipe de Suisse, à Kaliningrad, distantes de deux heures d’avion? Je suis sûr que tout va se passer au mieux.

Vous-même, y assisterez-vous?

Non, car mon congé est planifié pour le mois d’août.

Que faites-vous de votre temps libre?

Je ne skie malheureusement pas, ayant passé la plus grande partie de ma vie dans des pays sans stations de ski... Mon épouse Elena et moi aimons visiter les musées, quel que soit le pays où nous sommes. Nos deux enfants vivent en Russie, alors ils viennent nous rendre visite. Nous avons deux petites-filles de 7 et 14 ans qui sont venues fêter le Nouvel-An à Berne et qui s’apprêtent à revenir cet été.

Que pensez-vous de la Suisse?

En Suisse, la beauté est partout, c’est vraiment un coin d’Eden sur terre. Les Suisses ont beaucoup de chance. Avec mon épouse, nous avons déjà pu visiter beaucoup d’endroits formidables. Lausanne, Lugano, le Verbier Festival... Peut-être que Dieu voulait se garder ce dernier petit délicieux morceau de la terre et qu’il a décidé de le donner aux Suisses.

Une dernière question: quelles sont les qualités helvétiques que vous aimeriez ramener en Russie?

L’exactitude, la ponctualité et la capacité à organiser efficacement le travail.

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