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© DR

«Je ne savais plus si j’étais vivant ou mort»

Publié mardi 8 mai 2018 à 00:00
modifié mercredi 16 mai 2018 à 14:58
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Publié mardi 8 mai 2018 à 00:00 
modifié mercredi 16 mai 2018 à 14:58
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Rescapé du drame d’Arolla, Tommaso Piccioli livre un témoignage poignant du huis clos fatal qui s’est joué à 3000 mètres d’altitude.
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«Ça n’est ni la malchance ni la volonté de Dieu qui a mené notre groupe à la tragédie. Ce sont des décisions fatales et le manque de contrôle.»

Assis dans le salon de son père à Milan, Tommaso Piccioli, rescapé du drame du Pigne d’Arolla qui s’est joué dans la nuit du 29 au 30 avril dernier (lire ci-contre), fond en larmes à l’évocation des sept personnes qui sont mortes à ses côtés. Cet architecte milanais vit désormais avec le souvenir obsédant de son ami Marcello ne cessant de hurler le prénom de sa femme, Gabriella, alors déjà à plat ventre dans la neige, morte en état d’hypothermie. Persuadé sur le moment de voir un ours, Tommaso a été victime d’hallucinations au milieu des éléments déchaînés. Il a connu le sentiment de ne plus vraiment savoir si l’on est encore vivant ou si l’on est déjà mort.

Récit accablant pour le guide

Ce témoignage, récolté par nos confrères de la NZZ am Sonntag, n’est bien sûr qu’une version en partie subjective du huis clos fatal qui s’est joué à 3000 m d’altitude, mais il constitue un récit accablant pour le guide du groupe, Mario C., 59 ans, qui se décrivait pourtant sur son site internet comme «plus sûr que jamais». Tommaso Piccioli affirme que cet Italien de Côme n’a donné au groupe dont il avait la responsabilité aucune information particulière sur le tracé, même s’il lui reconnaît «un pied sûr» et souligne qu’il était «un excellent skieur».

Le matin du drame, Mario C. décide de quitter la cabane des Dix et de poursuivre la Haute Route avec ses clients, malgré les mauvaises prévisions météorologiques. «Il nous a dit que nous devions tout de même y aller et que nous adapterions notre itinéraire au besoin.» Une option que le guide aurait suivie tête baissée, alors qu’il était pourtant bien hésitant. «Il allait une fois par ici, une fois par là, alors que le temps se dégradait», relève Tommaso Piccioli. C’est là que le rescapé s’est rendu compte que Mario C. n’avait pas de GPS et que son téléphone portable était hors service. C’est la raison pour laquelle Tommaso Piccioli, le seul du groupe à posséder un GPS, aurait alors pris la direction du groupe, selon sa propre affirmation. «J’ai vu sur mon Garmin que la cabane des Vignettes n’était pas loin, mais pas à quel point le chemin y menant était exigeant.»

Perdu dans ses hallucinations

Désormais bloqué en pleine tempête, le groupe d’alpinistes tente de s’abriter du mieux qu’il peut. «Le guide avait perdu ses lunettes et hurlait: «Je suis aveugle!» Ce furent ses derniers mots. Quelques minutes plus tard, Mario C. gisait au sol sur le ventre, agitant faiblement ses bras en croix. De son côté, Tommaso Piccioli s’est battu pour ne pas s’endormir. «Je me suis laissé aller quelques fois, puis j’ai pensé à ma femme. Je me suis battu pour elle», raconte-t-il encore. Alors que les secours arrivent au petit matin, le rescapé, dans un état second, ne comprend même pas ce qui lui arrive, perdu dans ses souvenirs d’enfance et ses hallucinations.

Quelques jours après la tragédie, l’architecte milanais plaide pour davantage de contrôles. «J’ai vécu en Australie. Là-bas, à chaque expédition, le tracé et les conditions météo sont discutés, les appareils sont tous contrôlés, jusqu’aux batteries.» Or, rien de tout cela n’aurait été fait lors de la randonnée sur la Haute Route. Un rêve de trente ans pour Tommaso Piccioli. Un rêve qui s’est soldé par la mort de sept personnes.

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