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© [Julie de Tribolet]

Nos abonnés ont rencontré... Bertrand Piccard

Publié mercredi 18 avril 2018 à 00:00
modifié jeudi 17 mai 2018 à 10:36
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Publié mercredi 18 avril 2018 à 00:00 
modifié jeudi 17 mai 2018 à 10:36
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Neuf fidèles lectrices et lecteurs de «L’illustré» ont vécu une soirée qu’ils ont qualifiée d’inoubliable: à leur disposition durant trois heures, leur «savanturier» solaire préféré les a fait changer d’altitude…
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Choisis parmi deux centaines de candidats, neuf abonné(e)s de L’illustré ont pu rencontrer Bertrand Piccard et lui poser les questions qui leur tenaient à cœur. Michel Jeanneret, rédacteur en chef de L’illustré, a joué le rôle de modérateur. Autant le dire tout net, le psychiatre-aventurier a subjugué ses intervieweurs d’un soir par la qualité de son écoute et de ses réponses, mais aussi par son humanité. Une humanité sans doute plus tangible quand on peut passer, comme ce fut en l’occurrence le cas, trois heures à parler en toute décontraction, avant de partager une collation.

Michel Jeanneret:
Pour lancer cette rencontre, permettez-moi de poser la première question: Bertrand Piccard, après cet immense et long projet que fut Solar Impulse, comment avez-vous fait pour atterrir?

J’ai mis énormément de temps. Un projet de quinze ans, c’est quinze ans d’espoirs, de plaisirs, de frustrations, de retards, d’urgences, de joies. Cela occupe la plus grande partie de votre vie. Alors, à l’issue de la dernière étape entre Le Caire et Abu Dhabi, je me disais que j’allais enfin pouvoir atterrir, cette fois au sens figuré, et passer à autre chose. Or, il y a eu des interviews, des livres à écrire, des films à monter, la Fondation Solar Impulse qui lançait le projet suivant. Je n’ai pas eu la décharge émotionnelle nécessaire pour me libérer de tout ça. J’ai eu besoin d’un an et demi pour y parvenir. Je viens d’atterrir, en quelque sorte.

[Julie de Tribolet]
Les neuf abonnées et abonnés ont aussi découvert l’humanité d’un personnage qu’on croit trop souvent, et à tort, plutôt distant. 

Véronique Rappo:
En tant que personne romantique et admirative de la nature, je suis curieuse de savoir quels furent le plus beau lever et le plus beau coucher de soleil vécus depuis le cockpit de votre avion solaire.

Le premier lever de soleil que j’ai vu aux commandes de cet appareil fut le plus fou, parce que tout le but de cet avion était de pouvoir passer la nuit en vol avec les batteries chargées pendant la journée. C’était donc sur le Pacifique, lors du vol entre Hawaï et la Californie. Quand j’ai vu le soleil se lever, je me suis dit que c’était fait et que je pouvais donc continuer, que le cycle énergétique pouvait recommencer. J’ai filmé cet instant et je dis d’ailleurs face à la caméra que c’est le plus beau lever de soleil de ma vie. Quant au plus beau coucher de soleil, c’était pendant le vol entre New York et l’Espagne. C’était le solstice d’été et, pendant que le soleil se couchait, il y avait une pleine Lune des fraises qui se levait. C’est le nom donné à ce phénomène qui ne se produit que tous les 68 ans, quand la pleine Lune coïncide avec le solstice d’été. La Lune est alors totalement rouge. C’était sublime.

Dominique Zimmermann:
Quelles furent vos émotions tout au long de votre tour du monde en avion solaire?

Il y avait deux émotions majeures qui cohabitaient: l’espoir énorme de réussir et la réalité qui montrait que ce serait difficile. Jusqu’au dernier instant, il pouvait se passer quelque chose. En arrivant à Abu Dhabi, destination finale, je me disais que j’avais quinze ans derrière moi et une heure devant moi. Et cette heure-là pouvait tout ruiner. C’était très fort. D’autant plus que nous avons eu des problèmes que je n’aurais jamais imaginés. Par exemple le hangar gonflable qui s’était dégonflé sur l’avion et qui aurait pu l’endommager. Nous avons eu beaucoup de problèmes et beaucoup de miracles. Ce qui a rythmé émotionnellement cette aventure, ce fut l’espoir de réussir et la peur de rater.

Ysabelle Regard:
J’ai une question par rapport à la peur, justement. Comment pilotez-vous la peur? Avec autant de minutie que vous pilotez votre avion?

Au début, j’ai cru que le plus important pour dépasser sa peur, c’était le courage. Mais j’ai compris ensuite que la confiance était plus efficace. Quand je me retrouvais en pleine nuit au-dessus d’un océan, tout seul dans le cockpit et qu’il n’y avait au fond aucune raison de se sentir bien, je réalisais pourtant que je me sentais extrêmement bien. Pourquoi? Parce que j’étais confiant. Ce n’était donc pas du courage. J’avais simplement la certitude d’avoir réuni les éléments nécessaires de performance, d’action, de réaction, de concentration, de conscience. On a accès à cet état de confiance quand on sort de ses habitudes et de ses certitudes. J’étais tellement connecté à ma confiance intérieure qu’il n’y avait pas de place pour la peur. C’était de vrais moments de grâce. En fait, je n’ai jamais eu peur dans cet avion. Même lors de la pire turbulence que j’ai traversée. J’étais pourtant sur les toilettes, et donc momentanément sans parachute, quand cela s’est produit. C’était un moment très violent, mais que j’ai vécu et contrôlé sans peur.

 

Michel jeanneret:
Quel est le cheminement pour arriver à maîtriser la peur?

La peur, c’est une projection de soi à l’extérieur de soi-même. On a peur de rater quelque chose dans le futur, on a peur de taper par terre quand on tombe, on a peur de perdre le contrôle. Donc la base de la confiance nécessaire pour juguler la peur, c’est la conscience de soi-même, à l’intérieur de son corps et à l’instant présent. C’est quand on est ainsi connecté à soi qu’on peut agir et lutter contre le problème. Le moment où j’ai eu le plus peur de ma vie, c’était le 23 novembre 1990. Je m’en souviens car ma première fille fêtait ses 6 mois ce jour-là. C’était pendant une démonstration d’aile delta. Celle-ci a littéralement éclaté en l’air. Les tubes se sont cassés, la voile s’est déchirée, tout cela me frappait le visage. Il m’a fallu onze secondes pour ouvrir le parachute qui est accroché à l’aile. Il y a donc eu le moment de pure peur paralysante suivi d’un moment de pure conscience qui m’a fait trouver la poignée du parachute et m’en sortir.

Manuela Copt:
Comment avez-vous géré le sommeil durant ce tour du monde?

Nous n’avons jamais utilisé de médicaments. Nous avions obtenu le droit des autorités aéronautiques internationales de dormir par tranches de vingt minutes maximum. Normalement, dans des vols de longue durée, il y a toujours deux pilotes qui peuvent se relayer. Là, ce n’était pas le cas. Il fallait donc se réveiller, contrôler que tout allait bien et on pouvait se rendormir. Nous nous étions entraînés en simulateur et cela semblait jouer. Le problème en vol réel, c’est qu’il y avait tout le temps des turbulences qui déconnectaient le pilote automatique. Alors, au moment de vous endormir, l’alarme sonne. Cela fait une décharge d’adrénaline, vous récupérez la situation et cela devient plus difficile de se rendormir. Il faut donc utiliser l’auto-hypnose. On ne s’endort pas mais on se met dans un état de détente qui permet de se régénérer extrêmement bien. Durant ces vols, j’ai davantage utilisé l’auto-hypnose pour rester éveillé que je me suis endormi quand je le pouvais.

Marc Crettaz:
Psychiatre et aventurier scientifique… que vous apporte cette dualité?

J’aime beaucoup construire des ponts entre les extrêmes. La vie est faite de beaucoup de choses différentes, contrastées. C’est dommage de se restreindre. Ce côté psychiatre et ce côté scientifique, c’est un peu comme ma façon de vivre ma spiritualité. Je suis chrétien, mais j’essaie de comprendre ma religion à travers des religions orientales qui donnent d’autres éclairages. En politique, j’essaie de prendre ce qui est bon à droite et à gauche. Je ne vote pas selon les consignes d’un parti. En psychiatrie, j’ai été initié à la psychiatrie freudienne, mais je me suis dit que ça ne me suffisait pas. J’ai complété ce bagage par l’hypnose. Multiplier les éclairages permet d’y voir plus clair.

Ysabelle Regard:
Quelle est la part de vous héritée de vos parents?

Là aussi, j’ai associé les choses. Mon père était scientifique, ma mère avait beaucoup étudié la psychologie et les spiritualités. J’ai fait la synthèse des deux. Et puis j’ai aussi appris, grâce à eux, à ne pas avoir peur d’échouer et à ne pas craindre que les autres se moquent de vous. Ce deuxième aspect, c’est grâce à mon père. «Tu auras le droit d’avoir un vélomoteur à 14 ans, mais seulement si tu portes un casque», m’avait-il prévenu. Mais en 1972, porter un casque à vélomoteur, c’était la honte. A Lausanne, à l’époque, il n’y avait que deux cyclomotoristes casqués: un vieil homme qui tirait une remorque et moi. Tout le monde se moquait de moi. Cela m’a beaucoup aidé à être indifférent au jugement d’autrui.

Sylvie Brand:
Les émotions sont-elles différentes dans le ballon Breitling et dans l’avion solaire? Et en quoi ces différentes émotions vous ont-elles changé?

Breitling Orbiter, c’était plus poétique, plus aléatoire. C’était davantage une aventure personnelle qu’un message à transmettre. Et puis nous étions deux dans la nacelle, donc nous pouvions justement partager nos émotions, nos rires, nos craintes. Solar Impulse, c’était l’inverse. C’était tellement technologique qu’il fallait tout contrôler, beaucoup moins se laisser aller. On dépendait d’autorisations à obtenir. Il fallait une grande équipe pour résoudre tout cela. En revanche, il y avait un message à transmettre.

[Julie de Tribolet]
Cela fait près de vingt ans que Bertrand Piccard donne des conférences. Il excelle donc dans cet exercice d’écoute et de mise en forme des idées. Photo: Julie de Tribolet

Daniel Wiedemar:
Si vous refaisiez un avion Solar Impulse, est-ce que vous modifieriez certains aspects techniques? Seriez-vous sensible par exemple à l’usage de matériaux réutilisables?

Dès qu’on est en économie circulaire, comme on dit, tout est en effet plus logique. Redonner une vie à des matériaux, c’est être plus propre sur le plan écologique et plus logique sur le plan économique. Mais Solar Impulse ne s’y prête pas, car ce n’est pas un produit industriel, c’est un prototype. Son recyclage consistera à finir sa vie dans un musée. Et puis, le message de Solar Impulse n’était pas de faire voler un homme sans polluer. C’était de montrer que les énergies propres sont suffisamment mûres pour pouvoir voler perpétuellement sans carburant. Qu’elles peuvent faire mieux que les énergies fossiles. Le patron d’Airbus m’a dit il y a une année: «Mes ingénieurs riaient en disant que vous ne pourriez jamais construire cet avion. Ensuite, quand vous l’avez construit, ils riaient en se disant que vous alliez vous écraser. Et quand vous ne vous êtes pas écrasé, ils sont venus vers moi pour me dire qu’il fallait se mettre à concevoir des avions électriques.» Le message et le but de cet avion, c’était exactement ça: faire changer les mentalités. Dans moins de dix ans, il y aura des avions électriques court-courriers pour transporter une cinquantaine de passagers.

Christian Voelker:
Où pensez-vous qu’il reste le plus de choses à découvrir? Sur la Terre ou dans les océans?


L’exploration, aujourd’hui, ne consiste plus à découvrir de nouvelles terres, de nouvelles mers. L’exploration actuelle, c’est de découvrir comment améliorer la qualité de vie sur cette planète. Les territoires d’exploration, ce sont l’environnement, les droits humains, la pauvreté, la gestion des ressources. Et c’est cela qui devrait préoccuper les décideurs.

Hélène Pahud:
Quel sera votre prochain objectif?

Les quinze ans passés sur Solar Impulse ne serviraient à rien si tout s’arrêtait là. C’est à mon atterrissage à Abu Dhabi que tout a commencé, en fait: trouver mille solutions économiquement rentables et les amener aux chefs d’Etat. A travers l’aventure Solar Impulse, j’ai vu qu’il y a des solutions existantes pour réduire drastiquement l’impact humain sur la planète. Mais la plupart de ces découvertes restent dans des laboratoires, dans des start-up. Il est temps qu’on cesse de se satisfaire de chauffages archaïques, de voitures archaïques, d’éclairages archaïques. Voilà mon prochain objectif, c’est de sortir de l’ombre ces applications avec l’Alliance mondiale pour les solutions efficientes, que j’ai créée. Et nous allons proposer un label qui ajoutera aussi la dimension financière aux avantages écologiques. Là encore, j’essaie de concilier deux pôles en apparence contradictoires.

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