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©  Blaise Kormann

Dans son nouveau livre, Oskar Freysinger balance tout

Publié dimanche 2 septembre 2018 à 07:03
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Publié dimanche 2 septembre 2018 à 07:03 
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Dix-huit mois après sa non-réélection au Conseil d’Etat valaisan, le ministre déchu brise le silence en jetant un gros pavé de plus de trois cents pages dans la mare. Un journal intime doux-amer, en deux langues, dont les éclats risquent de voler haut. Interview exclusive, émaillée d’extraits du livre.
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Oskar Freysinger, pourquoi ce long mutisme?

Pour trois raisons. Primo, j’avais un urgent besoin de me reconstruire, de me retrouver, de retrouver ma famille, mon épouse, mes amis, mes repères, tout ce qui est nécessaire à l’équilibre d’un être humain normal et que j’avais perdu. Secundo, comme je n’ai plus confiance dans les médias, je tenais à livrer ma vérité, ma version des événements, fût-elle subjective, sans risquer de la voir dénaturée ou manipulée comme cela a très souvent été le cas au cours de ma carrière politique. Enfin, la dernière relève d’un souci de rationalité. Plutôt que donner mille et une interviews, je voulais une fois pour toutes faire sereinement le tour de la question pour pouvoir tourner la page et passer à autre chose.

Vous confiez avoir traversé l’enfer, frisé le désespoir, la dépression et même la mort au fil de vos quatre ans passés au Conseil d’Etat…

C’est vrai. J’ai tellement été harcelé par la meute de mes adversaires et des médias pendant cette période et plus encore durant la campagne, que j’ai terminé mon mandat épuisé, physiquement et psychiquement. Quelques mois supplémentaires et j’aurais fini par développer un cancer ou terminé à l’asile psychiatrique. Il faut savoir que l’opération de destruction et la mise à mort publique dont j’ai été la victime étaient censées me faire craquer avant la fin de la législature. Mon seul mérite est d’avoir tenu jusqu’au bout. Mais 
à quel prix…

Vous n’avez tout de même pas songé au suicide?

Non, pas jusque-là quand même. Mais j’ai souvent été envahi par le désespoir.

Vous racontez aussi votre apprentissage de la souffrance...

A travers cette épreuve, j’ai en effet découvert son côté éminemment pédagogique. J’ai compris que sans la souffrance, nous ne chercherions pas à transcender le réel, à trouver le sens caché des choses. Nous jouirions de la vie sans nous poser de questions. La souffrance nous révèle à nous-mêmes, elle est un moteur, elle forge notre caractère. De plus, son côté inéluctable lie les hommes entre eux en leur faisant don de l’empathie.

Blaise Kormann
C’est là, seul dans l’annexe du chalet familial, qu’Oskar Freysinger a passé une année à écrire son seizième livre. Celui qui fera assurément le plus de bruit.

Vous expliquez que les liens familiaux et l’écriture vous ont sauvé...

Absolument. Notre solidarité familiale exceptionnelle m’a permis de m’en sortir. Au moment où le guerrier apparemment indestructible que je paraissais être à leurs yeux a vacillé, mes enfants se sont révélés dans toute leur force et leur grandeur d’âme. Cette épreuve commune nous a permis de nous redécouvrir mutuellement. Ensuite, écrire ce livre a fonctionné comme une vraie thérapie. Par l’écriture, je me suis senti renaître en tant qu’être humain. La poésie, en particulier m’a sauvé (le livre est jalonné d’une cinquantaine de poèmes, ndlr). Pour moi, elle est existentielle. Elle a été ma bouée de sauvetage, mon élément de survie.

Votre épouse, Ghislaine, 
a également joué un rôle prépondérant?

Oui, surtout après ma non-­réélection, lorsque nous nous sommes retrouvés les deux à partager nos journées, alors qu’avant, je brillais par mon absence. Nous nous sommes timidement rapprochés comme deux adolescents puis nous avons traversé une phase d’apprivoisement mutuel. J’étais l’intrus dans le monde qu’elle s’était construit en mon absence. Il a donc fallu que j’y trouve une place. C’était comme une seconde lune de miel.

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Extrait: «La fonction de conseiller d’Etat convient aux esprits étriqués, aux souris grises, aux cendreux, pas à des êtres assoiffés de lumière...»
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Vous n’épargnez personne, 
à commencer par vos anciens collègues, mais aussi Pascal Couchepin, «un conseiller fédéral donneur de leçons qui ne se pardonne pas son bilan médiocre», ou encore Peter Bodenmann, «cet ancien président du Parti socialiste désormais inspiré par la dive bouteille, qui s’est laissé acheter par le système et qui a trahi ses idéaux et ses électeurs». 
C’est violent quand même…

Il est vrai que je n’ai pas retenu ma plume, avec tous les risques que cela implique. C’était le prix à payer pour obtenir un discours qui soit le plus proche possible de la réalité vécue. Je voulais partager sans filtre les émotions, les souffrances, les doutes, les réflexions – parfois erronées – qui me passaient par la tête. Il me fallait du palpitant, du direct, la vie dans toute sa splendeur et sa misère, sans faux-semblants, afin que le lecteur ressente au fond de son être ce que j’ai traversé, qu’il le vive avec moi. Mais je n’enlève pas une virgule à ce livre et ne m’excuserai pas non plus auprès de qui que ce soit ou pour quoi que ce soit. J’assume tout.

A votre meilleur ennemi, Christophe Darbellay, que vous surnommez «bison fertile, faiseur de bébé dans le dos, ou encore énergumène», vous réservez un traitement spécial...

C’est ce que j’ai perçu au moment des faits, mon ressenti. Et puis, j’ai tout de même passé douze ans à ses côtés à Berne. Je crois suffisamment le connaître pour en parler.

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Extrait (parlant de Christophe Darbellay): «C’est beau d’avoir les médias à sa botte. Si j’avais fait la même chose, je serais écartelé en place publique, pendu, brûlé. Lui pas, parce qu’il est une émanation du système, la douce brise qui caresse l’opinion publique dans le sens du poil. Il sait que le système sera complaisant puisqu’il n’a aucun intérêt à le faire tomber. Un instrument du système… Que voulez-vous, les cousins doivent être placés, des prébendes distribuées, papa et maman ont une revanche à prendre...» 
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En lisant votre ouvrage, on se dit qu’il aurait aussi pu s’intituler «Règlements de comptes». Il sent un peu le désir de revanche avec même une touche de haine...

Pour en avoir été victime moi-même, je connais la haine et je sais la détecter. Les gens qui me connaissent savent qu’il n’y en a pas en moi. Quant aux portraits des acteurs qui ont joué un rôle dans mon élimination et l’opinion que j’en ai, ils ne représentent que des éléments accessoires. Quelques pages sur 335. En réalité, le livre aurait pu s’intituler «Comment passer de la survie à la vie». C’est en tout cas son message fondamental. Pendant quatre ans, je me suis senti comme un animal traqué, j’avais la boule au ventre tous les matins à l’idée de réparer les impacts des coups reçus la veille et d’anticiper ceux à venir. J’étais tout le temps absent, je ne vivais plus.

Du coup, vous affirmez être très heureux de vous être débarrassé de la politique mais en même temps, on ressent une blessure profonde d’un bout à l’autre du récit...

Une blessure de l’ego, dont on guérit assez vite finalement. Ça touche, ça blesse, surtout de la manière dont cela s’est passé, mais aujourd’hui je me sens bien mieux dans ma tête et dans mon corps, tout en restant droit dans mes bottes. Je me sens libéré, libre de mes opinions, de mes comportements d’envoyer n’importe qui sur les roses. Heureux, quoi! Du point de vue humain, c’est la meilleure chose qui pouvait m’arriver.

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Extrait: «L’intérêt des médias pour mon cadavre démontre combien ils sont morts eux-mêmes. Leurs nouvelles puent la charogne. Bientôt leur métier tout entier suivra dans la tombe.»
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Vous n’êtes pas tendre non plus avec les médias, que vous accusez même «d’avoir voulu étrenner votre cadavre avec votre échec». Vous vous en êtes pourtant bien servi durant vingt ans?

C’est vrai. Pour faire passer un message, j’ai longtemps accepté de passer pour le salaud, celui dont on barbouille le visage au fumier. Mais quand tu arrives au point d’intérioriser l’image que les médias produisent de toi, tu dis «stop!» Quand les gens me regardaient, ce n’était plus Oskar Freysinger qu’ils voyaient mais son image virtuelle. Pire, j’étais moi-même prisonnier de cette image dans laquelle je ne me reconnaissais pas. J’en ai trop souffert et ma famille aussi. On a mis le feu à ma maison, on m’a envoyé des paquets d’excréments chez moi, j’ai été contraint de quitter des débats sous protection policière, de planquer ma voiture. Vous appelez ça une démocratie?

Plus étonnant, vous l’homme public, vous confessez un rapport ambigu avec la foule...


Oui, cela remonte à mon enfance. Les humains, lorsqu’ils forment une foule, m’ont toujours inspiré une crainte. Je les perçois comme un facteur de menace qu’il faut dompter. Du coup, au lieu de les fuir, pour m’en protéger, je suis devenu un communicateur aguerri. Raison pour laquelle dans ma retraite actuelle, la foule ne me manque pas. Elle est trop versatile et imprévisible pour être amicale sur la durée.

Blaise Kormann
Après dix mois de quasi-absence, l’ancien parlementaire réapparaît avec une nouvelle recette: le débat d’idées autour des thèmes qui lui sont chers.

Vous qualifiez aussi la politique 
de «fumassière»…

La politique, c’est le pouvoir et le pouvoir en appelle aux instincts les plus vils de l’être humain. J’en ai fait pendant vingt ans et je peux vous dire que 80% des élus ne pensent qu’à se remplir les poches au détriment du bien commun. Cela dit, sur du fumier, on peut aussi faire pousser des roses. C’est que j’essaie de réaliser avec ce livre, avec ma vie.

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Extrait: «Je n’en peux plus de faire risette à de fieffés coquins qui ne pensent qu’à se remplir les poches au détriment du bien commun, des tricheurs jouant au père la vertu, je suis dégoûté de leur serrer la main alors que ces mains empressées, je les sais sales sous leur peau blanche… J’ai trop longtemps accepté de jouer un jeu dont je savais les dés pipés. Bêtement j’ai accepté de jouer sans tricher dans une partie où l’on ne peut gagner qu’en trichant... Mon projet, c’était de chasser les marchands du temple, de bouter les voleurs hors du pays de cocagne et d’éjecter les politicards de la politique.»
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Tous pourris, sauf vous en somme?

Je défie quiconque de démontrer que j’ai une seule fois touché des prébendes. Jusqu’au Conseil d’Etat, j’ai toujours vécu de mon boulot de prof et je n’ai jamais accepté de rejoindre un conseil d’administration ou de jouer les pantins comme lobbyiste pour une assurance, une banque ou des bouchers. Que les politiciens qui peuvent se prévaloir d’un même parcours lèvent le doigt…

Ce postulat selon lequel tout le monde vous en voulait, vous poursuivait, voulait votre peau, n’est-ce pas un mélange de paranoïa et de sentiment de persécution?

Vous plaisantez? Alors que je faisais passer tous mes dossiers, que je tenais les budgets et que la quasi-totalité des gens qui travaillaient pour moi se déclaraient heureux, j’ai constamment été attaqué, bousculé, moqué, brocardé. Sur les réseaux sociaux, dans les médias, dans les journaux des partis adverses. On a été jusqu’à faire un tout-ménage en deux langues pour m’éliminer et une manif contre ma candidature à quinze jours des élections. Citez-moi un autre candidat au Conseil d’Etat, en Suisse, victime d’un tel acharnement?

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Extrait: «Pour mes adversaires, tout est bon pour me nuire (…) Mon défaut majeur, c’est d’être qui je suis, non pas de faire ce que je fais. Les mêmes actes gouvernementaux que les miens accomplis par un collègue système-compatible ne poseraient pas de problème, voire seraient portés aux nues.»
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Vous parlez d’une fin de parcours brutale, violente. Finalement, n’êtes-vous pas mort politiquement comme vous avez vécu? En résumé, qui sème le vent, récolte la tempête?

Le vent contraire surtout. Car j’ai été rejeté puis éliminé par le système parce que celui-ci ne supporte pas les gens qui disent la vérité. La vérité est devenue une violence faite au mensonge collectif. Tout collectif bercé par le mensonge subit la vérité comme un outrage. Aujourd’hui, que ce soit d’un point de vue économique ou géopolitique, la planète vit sur un volcan et personne ne dit rien.

Avant d’être éjecté, vous avez été brillamment élu en 2013…

J’ai pris l’habitude de dire qu’en 2013, grâce à ou à cause de l’affaire Varone (le fameux caillou turc dans la chaussure du commandant de police Christian Varone, son rival du PLR, ndlr), j’ai été élu pour ce que je n’étais pas et qu’en 2017, j’ai été éliminé pour la même raison…

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