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© Rolf Neeser

La nouvelle vie de Sylvia et Walter

Publié samedi 3 novembre 2018 à 07:31
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Publié samedi 3 novembre 2018 à 07:31 
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Après avoir quitté la vieille ville de Bienne, Walter et Sylvia Frei poursuivent en pleine campagne leur magnifique chemin de vie. Visite à leur domicile où le couple, marié depuis soixante-cinq ans, a déménagé tous ses trésors.
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Il y a une année, nous avions quitté Sylvia et Walter Frei sur le seuil de leur appartement, un duplex traversant sis au dernier étage d’une maison de la vieille ville de Bienne. Nous les retrouvons en pleine nature, à Jegenstorf, village verdoyant du Mittelland, à une quinzaine de kilomètres de la Ville fédérale. «Quand j’ai annoncé notre déménagement à mon cardiologue, il m’a dit que c’était la meilleure prescription qu’il aurait pu me faire!» raconte Walter en souriant.

Rolf Neeser
A Bienne, au cœur de la vieille ville, Walter et Sylvia habitaient, au dernier étage d’une vieille maison, un duplex que ces deux passionnés de brocantes et de marchés aux puces avaient transformé en musée.
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Parmi leurs pièces les plus aimées, un grand jésus en bois sculpté qui a immédiatement retrouvé une place de choix dans leur nouvel appartement.

Les cinquante marches de l’escalier en colimaçon qu’il fallait gravir pour arriver chez eux auront précipité leur décision de s’installer dans un logement mieux adapté à leur âge, puisqu’ils marchent tous les deux, cahin-caha, dans leur nonantième année. «On croit que la vieillesse est une descente en pente douce, lente, très lente, mais ça ne se passe pas comme ça. On tombe malade, on met davantage de temps pour se remonter et on ne revient jamais là où l’on en était.» Cela dit sans amertume, avec une clairvoyance qui, depuis soixante-cinq ans qu’ils sont mariés, éclaire des époux que leur discrétion rend d’autant plus remarquables.


A Bienne, leur logement ne ressemblait pourtant à aucun autre. Un capharnaüm invraisemblable, cabinet de curiosités, comme on appelait les musées du XIXe siècle, un lieu de poussière et de mémoire dans lequel Sylvia et Walter exposaient les trésors d’une passion partagée pour la brocante.


Et aussi sûr que nos vies ne sont pas faites que de hasard, c’est leur engouement pour la chine qui les a conduits là où ils sont aujourd’hui. «Nous avons découvert cette fondation il y a une trentaine d’années parce qu’une brocante y était organisée. Nous nous sommes tout de suite dit qu’il ferait bon y vivre.» Depuis trois mois Sylvia et Walter habitent un appartement de deux pièces «plus une cave!», dont les grandes fenêtres ouvrent sur un paysage de verdure que seul limite l’extraordinaire panorama des Alpes.

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Dans une résidence moderne, Sylvia et Walter habitent un deux-pièces aux fenêtres grandes ouvertes sur les Alpes bernoises.

Tout emmener

Mais ce qu’il y a ici de plus extraordinaire encore, c’est que le couple a, dans ce logement moderne, transporté tout l’univers qui fut le sien à Bienne durant trente ans. Début août, le déménagement a pris la journée «mais nous avions de nombreux aides même si on ne se comprenait pas très bien à cause de la langue». Incapables de se séparer d’une seule de leurs merveilles, les «inséparables», comme les Biennois familiers surnomment le couple, ont tout emmené, tous les objets retrouvés derrière les meubles, la poussière, les odeurs.

Et si la cave et le balcon sont encore encombrés de caisses à vider, une bonne partie de leurs trésors, amulettes égyptiennes et boîtes à pilules, gratte-dos en ivoire et statuettes votives, lampes de Gallé et théières chinoises, ont déjà trouvé leur nouvelle place. A côté du lit, simple couchage posé à même le sol «pour gagner de la place», une superbe armoire du Moyen Age. «C’est la première chose que nous ayons achetée ensemble. Trente-cinq francs. Mais avec l’obligation de payer le transport… Nous avons même déménagé une noix, je me suis demandé pourquoi? Mais en la regardant de plus près, j’ai réalisé qu’elle était sculptée à la main, qu’il y avait des têtes et des figures... Un travail de Chinois! Mais le tout premier objet que j’ai acheté, c’est un vase Jugendstil, pour une seule fleur que j’ai aussi achetée pour l’offrir à Sylvia avec les croissants que j’étais sorti chercher!» L’anecdote se passe à Bâle où Walter fut, dès 1952, vicaire pendant dix ans. Un premier poste après des études de théologie à Berne et à Paris, avant qu’il ne devienne lui-même enseignant à la Faculté de théologie catholique-chrétienne de l’Université de Berne; une Eglise à laquelle appartenaient ses parents, dont le premier synode eut lieu à Olten en 1875 et qui, entre autres différences, ouvre la prêtrise aux femmes et ne reconnaît pas l’autorité du pape.

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Discussion sur la mise en place des collections. Sur le balcon, des caisses encore à vider.

Resté sans enfants, le couple a vu grandir d’autres fruits de son amour. La peinture, d’abord, qu’ils ont plus d’une fois eu le plaisir d’exposer ensemble, et puis la musique surtout. Sylvia, qui fut cantatrice, et Walter, qui enseigna durant plus de vingt-cinq ans l’histoire de la musique au conservatoire de Bienne, ont longtemps formé un couple de troubadours portant, en costume d’époque, la musique et les chants du Moyen Age et de la Renaissance à travers la Suisse et l’Allemagne. Aujourd’hui encore, Walter voue toute son admiration à Arnaut Daniel, troubadour périgourdin, inventeur de la sextine, une acrobatie d’écriture poétique à laquelle notre hôte se livre encore à ses heures.

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La collection de cannes au milieu des meubles anciens. Accrochés à l’armoire, les vêtements que Sylvia a toujours cousus elle-même.

Sylvia écoute toujours avec ravissement son mari, ponctuant de son rire cristallin et communicatif le récit de leur longue vie commune. Ils avaient à peine 4 ans lorsque, à l’occasion de vacances familiales (leurs mères étaient amies) dans les Grisons, ils ont dormi dans le même grand lit après la traditionnelle histoire du soir. L’amour est venu vingt ans plus tard, nourri par leurs passions partagées pour l’art et la brocante.

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Sylvia et Walter, 90 ans, se sont connus à l’âge de 4 ans.

A Jegenstorf, le couple Frei habite son nouveau lieu avec un plaisir simple et gourmand. «Un repas nous est servi tous les jours à midi mais pour le reste, nous sommes totalement libres et indépendants. Nous ne sommes pas à l’école de recrues pour apprendre à obéir aux ordres et respecter des horaires! Et puis les employés de cette maison nous réservent plein de petites attentions. Sur les tables du restaurant par exemple, les serviettes sont pliées tous les jours d’une autre manière. Ce sont de petites choses, naturellement, mais ne sont-elles pas réjouissantes?»


Sur leur balcon, face au soleil déclinant, Sylvia et Walter se tiennent la main. «Ici nous pouvons admirer des ciels étoilés comme nous n’en avions plus vu depuis l’enfance, et toutes ces merveilles que l’on observe dans la nature et qui ont disparu dans les villes. Notre logement est plus petit mais nous sommes vraiment bien ici.»

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Au restaurant de leur résidence, les Frei, avec leur bonne humeur, n’ont pas tardé à se faire des amis.

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