Blaise Kormann
Qui êtes-vous, Nuria Gorrite, en 4 mots? «Engagée, pragmatique, persévérante, positive.»
Interview intime

Nuria Gorrite: "Mes amis évoluent en dehors du monde politique"

31 août 2016

Son histoire et celle de son pays d’origine ont été le point de départ de son engagement. Rencontre avec la socialiste de 46 ans, fille d’ouvriers immigrés espagnols devenue ministre vaudoise.

 

Vous vous êtes engagée à l’âge de 16  ans auprès d’Amnesty International. C’est jeune pour ce genre de préoccupations. Comment est né ce besoin d’aider l’autre?

Nuria Gorrite: Il n’y a pas eu d’événement particulier à l’origine de mon engagement. Il découle plutôt d’un certain nombre de préoccupations et de prises de conscience. Chacun procède d’une histoire. La mienne est marquée par la guerre civile espagnole. Ma famille a toujours eu cette volonté de lutter pour la libération des prisonniers d’opinion à la suite du coup d’Etat militaire. En Espagne, il y a eu des emprisonnements et de la torture. Les droits humains y ont été bafoués comme dans tous les pays victimes de conflits. J’ai donc baigné dans un contexte favorable à l’engagement et à la prise de conscience. J’ai compris à cet âge-là que mon rôle sur la planète dépassait peut-être ma simple personne.

Est-ce pour cette raison aussi que vous vous êtes engagée en politique?

Oui. C’était un tout. Défendre les droits humains à travers le monde, c’est faire de la politique. Mais, au-delà du militantisme, j’avais aussi envie de comprendre nos droits en Suisse et le fonctionnement des institutions. A l’université, j’avais un ami morgien très engagé depuis longtemps en politique. C’est lui qui m’a incitée à intégrer le Conseil communal de Morges. A cette époque-là, on menaçait de baisser les subventions du Théâtre Trois P’tits Tours. C’était impensable qu’on touche à ce lieu de culture. J’ai pris conscience de l’importance de s’engager. Très vite, j’ai trouvé la politique bien plus intéressante et stimulante que beaucoup d’activités.

Vous n’en avez donc pas d’autres?

Si, évidemment. J’aime énormément le théâtre et je lis beaucoup. En ce moment, Les perroquets de la place d’Arezzo, d’Eric-Emmanuel Schmitt. J’ai terminé Un été sans les hommes, une belle histoire de femmes de l’Américaine Siri Hustvedt. J’aime lire des romans, mais aussi des essais pour nourrir ma réflexion. Je suis une fille d’ouvriers mais j’ai eu la chance de grandir dans un contexte familial très stimulant. Mes parents m’ont emmenée au théâtre, au cinéma, à la bibliothèque le mercredi après-midi. Ma mère est passionnée de danse. Elle m’a inscrite à des cours et m’emmenait voir des spectacles. J’ai bien d’autres activités en dehors de la politique. Et puis, surtout, j’ai gardé mes amis, que je vois aussi souvent que possible.

Qui sont vos amis?

Des gens qui sont là depuis très longtemps, extrêmement précieux, d’autant qu’ils évoluent en dehors du monde politique. Je sais, pour en avoir discuté avec certains de mes collègues, qu’il est parfois difficile de garder ses amis en occupant cette fonction. Quand on refuse quatre invitations de suite parce qu’on a des obligations, on court le risque de ne plus être convié. En arrivant au Conseil d’Etat, j’avais peur de perdre mes amis. Je craignais aussi qu’ils ne me préservent et n’osent plus me dire les choses avec franchise. C’est très important de pouvoir garder ces gens qui ont partagé ma vie et qui m’ont aimée avant que je devienne conseillère d’Etat.

Vous vous êtes souvent revendiquée comme une somme de minorités en Suisse: issue de l’immigration, fille d’ouvriers, femme, de gauche, divorcée. Quelle est celle qui vous a donné le plus de fil à retordre?

Aucune, parce que j’ai toujours vécu ces situations comme une chance. Je n’ai pas eu de difficulté particulière liée à mon statut de femme ni au fait d’être issue de l’immigration. C’est au contraire une force qui m’a donné la capacité de comprendre peut-être plus facilement le parcours des gens. En politique, c’est important. Parce que les situations qui vont bien se gèrent toutes seules et qu’on est là pour faciliter les parcours plus compliqués. Ça m’a épaissie d’avoir une histoire différente de tous mes copains d’uni. Et puis je ne me suis jamais drapée dans le misérabilisme. Oui, je viens d’une famille d’ouvriers, mais j’ai des parents travailleurs, engagés, qui ont pris des cours de français, qui sont investis aujourd’hui dans diverses associations bénévoles. Il y a de la joie dans tout ça. Je n’ai jamais eu le sentiment que ces particularismes dans mon parcours m’avaient donné du fil à retordre.

Dans une interview donnée à «L’illustré» en 2012, juste après votre élection au Conseil d’Etat, vous expliquiez que votre divorce n’était pas un échec mais une épreuve. Cela a-t-il été la plus grande de votre vie?

On ne se marie pas pour divorcer, évidemment. Chacun fait des erreurs. Aujourd’hui, j’ai pu reconstruire du lien avec le père de ma fille et nous sommes dans une relation normalisée et apaisée. J’ai eu la chance de pouvoir compter sur l’aide de mes parents et de mon ex-belle-mère, avec qui j’ai gardé une très bonne relation et qui est extraordinaire. Et puis mon ex-mari n’a jamais abandonné son rôle de père, il a toujours été très proche de notre fille.

Vous êtes en couple depuis plusieurs années avec le conseiller national Olivier Feller. Comment gère-t-on les débats à la maison lorsqu’on n’est pas du même bord politique?

Je n’en parle pas. Parce que cette relation est du domaine de l’intime et que nous trouvons sain qu’il en reste ainsi.

Vous êtes extrêmement discrète sur cet aspect de votre vie. Pourquoi tant de réserve?

C’est un choix. Nous tenons à cette relation qui nous appartient. C’est une belle histoire entre un homme et une femme que nous souhaitons tous les deux préserver. Nous séparons strictement notre vie privée de notre vie politique.

Aujourd’hui, vous gagnez très bien votre vie. Quel est votre rapport à l’argent?

Un rapport très sain, je crois. Je n’aime pas particulièrement les produits de luxe, je n’ai pas changé de style vestimentaire. Je m’offre peut-être plus souvent des spectacles et des sorties culturelles. Je pense aussi à l’avenir de ma fille. J’ai cette chance de me dire qu’elle grandira dans un contexte plus favorable que celui dans lequel j’ai grandi, même si j’avais déjà eu la chance de vivre dans un milieu plus confortable que celui de mes parents. Mon père a fait un apprentissage dans la coiffure, puis il a travaillé comme mécanicien de précision, car son salaire de coiffeur ne lui permettait pas de faire vivre sa famille. Il a entrepris une formation en emploi. C’est grâce à ça qu’on a déménagé à Morges depuis La Chaux-de-Fonds, où je suis née. Je les remercie, d’ailleurs, car cette ville m’a tout donné.

Votre fille, Ségolène, a 18 ans. Qu’est-ce qui vous rend le plus fière chez elle?

Je suis fière de l’être humain qu’elle est. Elle est brillante, très engagée dans une association qui fait du travail social dans un bidonville en Inde, elle a un parcours scolaire admirable, plein d’amis. Elle vient de finir son gymnase et commence des études de droit à l’université. Mais ce dont je suis le plus fière, c’est la relation qu’on a ensemble. On grandit tous les jours dans une complicité et une écoute réciproques.

Aviez-vous la même complicité avec votre mère?

Oui, j’étais très complice avec mes parents, mais ils étaient plus dans un modèle traditionaliste espagnol, avec davantage de règles et de principes. En tant que mère, j’essaie de m’affranchir de ces principes et d’axer plutôt sur des valeurs. Je suis aussi très reconnaissante envers ma fille, parce que s’il y avait eu la moindre difficulté avec elle je n’aurais pas pu faire la carrière que je fais aujourd’hui. Elle a un rôle très important dans tout ça. Cela fait d’ailleurs partie des questions que je lui ai toujours posées. Je lui ai souvent demandé comment elle vivait le fait d’avoir une mère en politique, donc forcément plus exposée que les autres.

Et vous, quelle adolescence avez-vous eue?

Mon père travaillait, ma mère a dû arrêter après un accident de voiture lors duquel elle a perdu l’usage d’un œil. J’ai grandi dans un quartier à deux pas de la campagne. J’ai passé mon enfance à jouer dehors avec mes amis. C’était un peu la vie sauvage. J’ai eu une adolescence heureuse. Modeste, c’est vrai, mais cela n’a jamais été un poids. Et puis j’étais dans un environnement qui comptait des gens du même milieu. J’ai été confrontée aux classes sociales en grandissant. A l’école primaire, il y avait beaucoup d’enfants d’ouvriers immigrés, au collège un peu moins, au gymnase encore moins, et à l’uni, en lettres, j’étais vraiment minoritaire. L’ascenseur social en Suisse fonctionne, mais il y a encore beaucoup de déterminisme et de reproduction sociale. C’est d’ailleurs l’un de mes combats. On ne pourra jamais gommer toutes les différences, mais je trouve fondamental de donner la possibilité à tout le monde d’accéder à la connaissance et à un niveau de formation. Mais cela postule aussi du fait que les parents acceptent d’être dépassés socialement par leurs enfants. J’ai cette reconnaissance envers mes parents de m’avoir poussée, valorisée, donné confiance en moi.

Quel lien entretenez-vous avec l’Espagne?

Je pense qu’on se sent appartenir au pays dans lequel on s’est construit. Je suis née en Suisse et j’ai grandi à Morges. Mon ancrage est ici. Je ne me sens pas complètement Espagnole. Mon rapport à ce pays, je l’ai reçu, il m’a été donné par mes parents. Je ne nie pas son histoire, ni sa langue, ni mes origines. J’ai d’ailleurs commencé l’école sans savoir un mot de français, parce que mes parents m’avaient toujours parlé espagnol à la maison. Mais j’ai ressenti le besoin de me naturaliser, à l’âge de 19 ans, pour concrétiser ce sentiment d’appartenance à la Suisse. J’ai un amour sincère pour ce pays, pour ses gens, ses paysages, ses institutions, ses traditions. J’avais besoin de cette cohérence.